Un mort et huit blessés par balle. Tel est le funeste bilan du mois d’avril à Nantes. La multiplication de ces règlements de comptes armés est-elle la conséquence de la guerre de territoires que se livrent les réseaux de trafiquants pour contrôler le marché local de la drogue ? S’agit-il plutôt de rivalités inter-quartiers ? Ou de simples représailles liées à des animosités personnelles ? Sans préjuger des enquêtes judiciaires en cours, les syndicats policiers nantais ont mis en avant les 45 fusillades comptabilisées en 2018 pour faire état d'une "mutation" de la délinquance et réclamer à l’Etat des renforts pérennes. Une revendication partagée par la classe politique locale.

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L’utilisation devenue quasi-banale d’armes à feu, pour ne pas dire d’armes de guerre, dans plusieurs quartiers populaires de l’ouest nantais (Bellevue, Dervallières, Breil) a inspiré les candidats aux prochaines élections municipales. Les Républicains et La République en Marche préconisent tous deux le doublement des effectifs de police municipale, voire leur armement. Une évolution à laquelle la gauche au pouvoir à Nantes se refuse pour l’heure, préférant pointer la responsabilité du gouvernement dans le déploiement au ralenti de la « Police de sécurité du quotidien » (PSQ). Et la campagne ne fait que commencer...

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A Nantes comme dans toutes les métropoles françaises, le débat ira en s'intensifiant. Il est à craindre, à l'approche du scrutin municipal, que les candidats rivalisent d'imaginations et de propositions plus ou moins réalistes pour s'attirer les suffrages. Le sociologue Laurent Mucchielli conseille aux décideurs publics d’agir sur les causes de la délinquance plutôt que de réagir par des propositions électoralistes. Et en appelle à une évaluation collective plutôt qu’à une énième bataille de communication. Interview.                 

La récente série de fusillades à Nantes a précipité l'ouverture de la campagne pour les élections municipales et métropolitaines de 2020 et multiplier les propositions. Faut-il se réjouir de ce foisonnement ou s’en inquiéter ?

Laurent Mucchielli : Le dynamisme des candidats en la matière est d’autant moins une surprise que les politiques de sécurité ont été fortement « municipalisées » ces vingt dernières années. La sécurité n’est plus l’apanage de l’Etat. Elle est aussi, aujourd’hui, l’affaire des collectivités. Le débat local sur le sujet est donc tout à fait légitime. En revanche, l’idéal serait de pouvoir en discuter de façon sereine et pas seulement à l’approche des élections.

Craignez-vous de possibles récupérations ?

C’est évident. Il est plus que regrettable que les actes criminels, la délinquance et les incivilités fassent l’objet d’instrumentalisations politiciennes, tant au niveau national que local. Pris individuellement, les Français disent ne pas se sentir plus en insécurité aujourd’hui qu’hier.

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Cela n’a pas dissuadé certains partis de faire de ce thème leur principal fonds de commerce, bien aidés par la plupart des médias qui accordent plus de place que nécessaire aux faits divers, à « l’ insécurité » et la « violence ». Résultat : de nombreux autres sujets parfois plus importants pour la vie quotidienne des habitants – l’éducation de leurs enfants, les transports collectifs, la qualité de l’environnement, la santé, les discriminations... – se retrouvent relégués au second plan.                      

La gauche s’est-elle convertie trop facilement à la vidéosurveillance et aux polices municipales, au renforcement de leurs effectifs comme à leur armement ?

Pas exactement. La ligne de démarcation est devenue plus fine au fil des années, même si le clivage entre gauche et droite existe encore. Simplement, il ne porte plus tant sur des questions de principe – « Oui » ou « Non » aux mesures que vous venez de citer – que de budgets.

Lorsque vous souhaitez évaluer l’action de tel ou tel élu, vous ne pouvez pas vous contenter de ses grands discours à destination de la presse locale. Il faut analyser dans le détail les investissements réalisés. Sur ce point, les villes gérées par les socialistes, les écologistes ou les communistes continuent d’allouer moins de moyens que les maires de droite pour lesquels il faudrait toujours plus de caméras, de policiers municipaux et aussi faire travailler ces derniers la nuit et le week-end, etc.

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Il n’empêche, de Lyon à Lille en passant par Nantes, le logiciel des maires socialistes a bel et bien muté ces dernières années…

Ce n’est pas parce que Lille et Nantes sont à présent équipées en caméras que Martine Aubry et Johanna Rolland se sont « converties » à la vidéosurveillance. Elles y consentent… tout en s’excusant presque de le faire.

A Villeurbanne, en banlieue de Lyon, Jean-Paul Bret a installé quelques caméras et armé ses policiers municipaux pour, de son propre aveu, qu’on lui « fiche la paix ». Il n’en reste pas moins persuadé qu’il aurait mieux utilisé l’argent public en l’investissant sur d’autres lignes budgétaires.

Ont-ils cédé de peur de se faire accuser d’« angélisme » ou de « laxisme » ?

Il est difficile de résister aux pressions des élus d’opposition, des préfets, des policiers nationaux ou des gendarmes ainsi que des policiers municipaux. Les maires se font parfois harceler. Les policiers municipaux, par exemple, sont souvent déterminés car ils voient dans l’armement ou la vidéosurveillance autant de signes d’affirmation et de professionnalisation très utiles dans la rivalité historique qu’ils entretiennent avec la police nationale et les gendarmes.

Ajoutez à cela les présidents de départements et de régions, qui augmentent les uns après les autres leurs budgets dédiés aux équipements sécuritaires. Ils veulent sécuriser toujours plus les entrées des collèges et des lycées ou les TER, systématiquement au détriment des dispositifs de prévention de la délinquance. Dès lors que les maires de gauche n’ont plus de discours structurés sur d’autres priorités du quotidien, ils n’ont d’autre choix tôt ou tard que d’ouvrir plus ou moins les vannes à leur tour.

https://www.mediacites.fr/lille/complement-denquete-lille/2019/04/19/metropole-lilloise-moins-deducateurs-dans-les-rues-des-problemes-en-plus/

Comment se prémunir, alors, d’un nouveau tournant sécuritaire en 2020 ?

Que ce soit à Nantes ou ailleurs en France, je suis pessimiste sur nos chances d’éviter cette forme de surenchère permanente. La médiatisation et la politisation des problèmes d’insécurité ont fait perdre toute rationalité au débat. Sortir de ce cercle vicieux, entretenu par une féroce coalition d’intérêts, ne me semble possible qu’à condition d’impliquer la population ou de disposer d’études fiables sur le coût et l’efficacité réelle des prétendues « solutions technologiques » vendues aux collectivités.

Problème : les institutions françaises n’ont pas la culture de l’évaluation des politiques publiques, et les élus locaux n’ont pas la culture de la participation. Même les maires qui consentent à reculons à des investissements démagogiques n’osent pas rappeler à leurs concitoyens les limites du tout-sécuritaire et les sacrifices budgétaires à supporter en contrepartie.

« Les citoyens lambda sont souvent bien plus rationnels que les politiciens »

Et pour cause ! N’est-il pas risqué de débattre de ce sujet inflammable ?

Lorsque vous donnez la possibilité aux « citoyens lambda » de se pencher sur les effets "magiques" des équipements sécuritaires sur leur ville, les conséquences sur les services publics et leur effet concret sur leurs feuilles d’impôts locaux, vous vous rendez compte qu’ils sont souvent bien plus rationnels que les politiciens. Très peu se laissent bluffer par le marketing des industriels. Les exemples se comptent certes sur les doigts d’une seule main, mais des habitants l’ont montré à plusieurs reprises là où les élus ont accepté de leur délivrer des éléments chiffrés pour objectiver la prise de décision.

Mes enquêtes sociologiques l'ont confirmé. En demandant à des sondés quelles seraient leurs priorités d’investissements en matière de sécurité locale s’ils devenaient maires, beaucoup me citaient spontanément des actions de prévention de la délinquance. Avant de parler de prisons, d’armes ou de caméras de vidéosurveillance, la plupart évoquaient la lutte contre l’échec scolaire, la prévention auprès des jeunes ou le soutien aux familles en difficulté. Nos concitoyens comprennent parfaitement que la délinquance a des causes et qu’il faut agir sur ces causes et non pas simplement sur leurs effets.

https://www.mediacites.fr/nantes/enquete-nantes/2018/09/27/un-ete-apres-les-emeutes-le-malaise-persiste-au-breil/

Dans ce cas, pourquoi les élus n’associent-ils pas davantage leurs concitoyens à travers un débat contradictoire, voire un référendum local ?

Peut-être que certains profiteront de ce qu’on appelle la « crise des Gilets Jaunes » pour refaire de la politique participative et délibérative, vu la très forte demande qui s’est exprimée. Mais je crois que l’exercice du pouvoir à la tête d’une ville moyenne, a fortiori d’une grande métropole, les enferment très rapidement dans le métier de gouvernant. Les élus passent leurs temps à courir d’une réunion à une inauguration. Ils ne sortent de leur tour d’ivoire quasiment plus que pour serrer rapidement quelques mains.

Le principal lien qu’ils conservent avec leur population tient trop souvent à la lecture des courriers reçus en mairie. Or ce qu’ils voient ainsi passer tous les jours, ce sont presque exclusivement des récriminations contre les dépôts d’encombrants, les incivilités dans le voisinage ou les dégradations sur des véhicules. Elles émanent d’administrés mécontents rarement représentatifs de la population locale ni même de leur quartier. Ça incite les élus à traiter les problèmes au cas par cas, car ces plaignants sont aussi des électeurs. Mais cela ne les aide pas à analyser globalement les principales difficultés de leur commune ni à bâtir une stratégie partenariale de long-terme avec la police et la justice, orientée vers l’anticipation et la résolution des problèmes de l’ensemble des citoyens.