Mediacités : Au terme de cette campagne électorale, quel regard portez-vous sur les thèmes qui ont été abordés ? Répondent-ils aux attentes des électeurs ?
Arnauld Leclerc : Je suis frappé de voir une vraie dichotomie entre les attentes du centre-ville de Nantes et le reste de l’agglomération. Pour les premiers, les fameux « bobos », la sécurité, l’environnement et la qualité de vie sont des priorités. Pour les autres, les questions sont centrées sur l’accès au centre-ville et aux infrastructures. Il y a donc de plus en plus d’oppositions sociales, économiques, culturelles entre ces deux types de populations. Des oppositions qui se traduisent politiquement.

Force est de constater que les enjeux développés par les candidats de gauche et les Verts se sont concentrées sur les attentes de l'hyper-centre. La droite, elle, a insisté sur le thème de la sécurité, beaucoup plus transversal car il touche à la fois le centre-ville et la périphérie. Elle a aussi verdi son image et délaissé son thème de prédilection : l’économie. Sujet au contraire développé par LREM.

Ce qui est surprenant, c’est que les candidats abordent très peu le décrochage des territoires ruraux. Paradoxalement dans ces municipales, ce n’est pas devenu un thème majeur alors que l’on voit bien que dans notre société, c’est vraiment une question importante, mise en lumière notamment par le mouvement des gilets jaunes. Bizarrement, les municipales n’ont pas été l’occasion de la remettre sur la table de manière massive. Pourtant, même à l’échelle de l’agglomération, nous sommes confrontés à cette dualité : centre-ville contre périphérie.

Quinze ans de gentrification ont déplacé les classes moyennes à l’extérieur de Nantes. Elles ont de plus en plus de difficulté à se déplacer pour venir sur Nantes. Cette question de la mobilité et des équilibres des territoires n’a pas été au centre de la campagne et pourtant c’est un sujet essentiel. Privés d’un scrutin pour élire leurs représentants à Nantes Métropole, les habitants de la périphérie se sentent lésés. Au début de sa campagne, Johanna Rolland a abordé cette question de l’équilibre des territoires. Une préoccupation guère partagée par les autres candidats.

Comment jugez-vous les rapports de force de ces élections municipales à Nantes ?
D’abord, c’est une « élection de femmes », si on peut dire. Toutes les grandes forces politiques sont représentées par des femmes, jeunes de surcroit. C’est une première chose inédite. Ensuite, il y a au moins d’une tripartition de l’espace politique et on peut s’attendre à retrouver au minimum trois candidates au second tour.

Au vue des derniers résultats électoraux, Nantes a 30% de son électorat à droite et centre-droite. On ne sait pas comment ce bloc va se départager entre la candidate LR Laurence Garnier et la candidate LREM Valérie Oppelt. De l’autre côté, il y a un autre bloc de 30%, plus à gauche, avec Johanna Rolland. Et enfin un troisième bloc de 30%, à la gauche du parti socialiste représenté plutôt par la candidate EELV Julie Laernoes et « Nantes en Commun.e.s » soutenue par la France Insoumise. Le rapport de force est celui-ci mais dans quel ordre les candidates vont arriver à l’intérieur de ces blocs… Voilà le plus difficile à pronostiquer.

Avec un Rassemblement National qui pourrait dépasser ses 8% de 2014 ?
C’est possible mais pas certain. La candidate est peu connue et fragile. En même temps, la tête de liste importe peu. Au Rassemblement National, le score aux élections municipales est indépendant des candidats et de leur manière de faire campagne. Cela va dépendre du taux d’abstention. Si l’abstention est élevée, cela peut favoriser grandement le RN.

Avec ces blocs que vous décrivez, une quadrangulaire est possible au second tour ?
Techniquement oui mais je pense que dans ce cas-là, il pourrait y avoir des accords. Mais là aussi rien n’est joué.

Quels accords ?
C’est le grand enjeu de ce scrutin nantais. Au démarrage de la campagne, il était assez clair que les écologistes avaient vocation à s’entendre avec la liste de la maire sortante. En cette fin de campagne, rien n’est moins sûr. La campagne a été difficile et les coups de couteaux sévères. Un ralliement des écologistes à la liste de Johanna Rolland me parait à présent difficile. Etant entendu qu’il faut savoir qui arrivera en premier. Le rapport de force sera déterminant.

A droite, c’est aussi incertain. Un accord entre la liste LR de Laurence Garnier et LREM de Valérie Oppelt me parait compliqué dans la mesure où cela apparait comme contraire aux logiques nationales de démarcation de l’une et de l’autre. Je crois plus logique qu’il y ait une liberté laissée aux électeurs et que ces derniers se rapatrient assez aisément. Depuis les élections européennes, on voit très bien que l’électorat d’En Marche est plus à droite qu’au début du mouvement. Et donc, il y a des vases communicants du point de vue électoral, qu’il y ait ou non un accord. Mais n’oublions pas une chose : les forces politiques sont loin aujourd’hui d’être propriétaires de leurs électeurs. On peut récupérer les électeurs sans avoir à passer un accord politique. Ça se fait de plus en plus.

Quel regard portez-vous sur la campagne de votre ancienne élève en sciences politiques, Margot Medkour, tête de liste « Nantes en commun.e.s » ?
J’ai trouvé que cette liste apportait un nouveau souffle dans la campagne. D’une certaine manière, ils sont en train de réinventer le code politique et la manière de faire campagne. On trouve toute la force de la jeunesse et de l’innovation mais aussi une forme de positionnement politique radicale. Donc, cette proposition peut effaroucher une partie de l’électorat. Mais une chose est claire : cette liste marque des points pour l’avenir.

Oseriez-vous un pronostic pour ce scrutin nantais ?
Généralement quand la science politique fait des pronostics, elle se trompe, et moi avec ! Mais je crois que la maire sortante peut repasser.

Propos recueillis par Antony Torzec

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Diplômé du CFPJ (après une Licence de Communication), j'ai débuté ma carrière dans le groupe Europe 1 (Europe 2, Europe 1), avant d'occuper un poste de journaliste au sein de la rédaction de Radio Fidélité à Nantes. Après une année passée à la rédaction française de Radio Vatican à Rome, j'ai fait un retour à Radio Fidélité en tant que rédacteur en chef jusqu'en avril 2017. J'ai réalisé quelques piges également pour Télénantes, France 3, France Bleu et La Croix. Depuis septembre 2017, je collabore avec Médiacités Nantes et les radios RCF des Pays de la Loire (RCF Anjou, Vendée et Sarthe).