Observateur critique mais optimiste de notre époque, Marcel Gauchet analyse l’état de la démocratie française, nationale comme locale, et les nombreux défis auxquels elle reste encore confrontée en 2018. Après avoir publié « Le Nouveau Monde » chez Gallimard (juin 2017), qui est venu clore sa série sur « L’avènement de la Démocratie », cette figure de la vie intellectuelle livre un discours sans langue de bois. A 72 ans, le toujours rédacteur en chef de la revue « Le Débat » n’épargne ni les métropoles ni les élus et les médias locaux. Objectif : nous convaincre, collectivement, d'engager au plus vite un sursaut démocratique.

L'émergence de métropoles régionales de plus en plus puissantes – à l'instar de Nantes, Lille, Toulouse ou Lyon – range-t-elle au placard le discours sur « Paris et le désert français »  ?

Cette thèse a toujours relevé davantage du cliché polémique que de la photographie exacte. Elle procède notamment d’un effet d’optique lié à la centralisation politique et culturelle parisienne. La réalité est que le paysage français présentait effectivement de grandes disparités entre des zones rurales arriérées et des zones urbaines et industrielles relativement modernes. Mais la politique gaullienne d’aménagement du territoire puis le mouvement de métropolisation ont contribué à les gommer progressivement. Cela dit, que l’on songe aux « déserts médicaux », à la raréfaction des services publics ou au dépérissement des villes moyennes, la désertification menace pour de bon, aujourd’hui, des zones entières du territoire français. Ce n’est plus « Paris et le désert français », mais « les métropoles et les déserts français » - au pluriel !

Les présidents Sarkozy et Hollande ont-ils eu tort de renforcer les métropoles afin de tirer la croissance française et tenter de soutenir les villes petites et moyennes en difficulté ?

Les limites de la théorie du ruissellement se vérifient dans tous les domaines, en matière d’organisation territoriale comme en matière de stratification sociale. Personne ne voit comment la concentration exorbitante de la richesse en haut retombe vers les pauvres, où que ce soit. Ce qui maintient un niveau relativement élevé de cohésion collective, c’est la redistribution et les transferts sociaux.

Certes, mais n'a-t-il pas été prouvé que le développement de ces "locomotives" bénéficiait in fine à l’ensemble du pays grâce aux dispositifs de solidarité ?

Au-delà des pseudo-théories des pseudo-économistes, la concentration de l’investissement dans les métropoles obéit à de simples lois de la physique politique. Oubliez la justification des dépenses par « l’attractivité » qui est aussi partielle et donc globalement fausse que la théorie du ruissellement ; l’argent public va où sont les masses électorales à caresser dans le sens du poil.
Pendant longtemps, en France, les zones rurales ont gardé un poids politique important, que la droite cultivait tout particulièrement. Ce n’est plus le cas. Il faut y ajouter un non-dit de taille qui est l’achat de la paix sociale auprès des concentrations de populations d’origine immigrée à intégration difficile. La politique de la ville ne répond pas à un souci de compétitivité, elle obéit à un souci d’ordre public. Nous avons affaire à des dynamiques spontanées, plus subies que méditées.

« La société rurale, c'est une société qui meurt avec des fractures multiples qui renvoient à la politique. »

En période de disette budgétaire où l’argent public se raréfie, ne craignez-vous pas, justement, que la fin de ces politiques « clientélistes » redonne vie aux discours opposant une France rurale à un monde urbain ?

La fracture entre des métropoles et une  « France périphérique » , sur laquelle Christophe Guilluy a mis le doigt, existe. Mais elle est complexe. L’analyse mérite d’être affinée, et probablement s’y emploie-t-il. Je n’ai pas la prétention de lui faire la leçon, mais il me semble nécessaire de distinguer dans l’éviction des classes populaires vers la périphérie une relégation « passive » – mécanique, si je puis dire, c'est à dire liée au coût du logement – d’une relégation « active » de la part de gens dont la motivation est l’indépendance et la dignité. Le souhait de ces derniers de se suffire à eux-mêmes avec leurs propres moyens, de ne surtout pas être considérés comme des assistés, donne à cette fracture une dimension morale qui explique certains de ses prolongements politiques.

De là à expliquer la progression de l’extrême-droite ?

Au-delà de la misère paysanne et de la déshérence hallucinante d’une partie du monde agricole, il faut voir la décomposition de la société rurale en général : moins de commerces, de postes, de curés, de lieux de rencontre, et même plus de capacités d’auto-administration au plan politique. Cela constitue un arrière-plan sinistre, si vous y ajoutez la "bagnolisation" généralisée, le déclin de la « petite ville d’à côté » et l’évaporation rapide des diplômés qui ne laisse sur place que des non-diplômés, promis à un chômage endémique, et les vieux. Ce n’est plus un monde que nous avons perdu parce qu’il a changé. C’est une société qui meurt...

Existe-t-il un lien entre le cercle vicieux piégeant les habitants de cette "France périphérique" et le vote Front National ?

Il faut regarder de près toutes ces expériences car, en dernier ressort, ces fractures multiples renvoient à la politique. S'il existait au moins une prise en compte publique de ces dynamiques profondes, il y aurait quelque chose à quoi se raccrocher. Mais si en plus vous avez le sentiment de ne rencontrer que l’ignorance et l’indifférence parmi les politiques, il ne vous reste que la sécession par rapport aux privilèges de la société des gagnants...

Le sentiment d’abandon que ces fractures génèrent risque-t-il de conduire, un jour, l'extrême-droite au pouvoir ? 

En France comme dans d'autres démocraties occidentales, le succès des partis dits « populistes » — acceptons un instant cette dénomination, confusionniste sur le fond, mais descriptivement commode — ne se nourrit pas seulement des fractures territoriales. Il y trouve un aliment majeur, c’est certain. Mais le besoin d’identité collective, de cohérence territoriale, d’efficacité des pouvoirs répond à des causes bien plus profondes.
Il n’y a pas plus naïf que de croire qu’une série d’échecs politiques en Autriche, aux Pays-Bas, en France annonce le reflux de la vague « populiste » après le point haut atteint ces deux dernières années. En s’approchant du pouvoir, ces mouvements portés par la protestation ont été rattrapés par le problème de leur crédibilité politique. Leur amateurisme démagogique fait peur. Mais les mêmes causes produisant les mêmes effets, cette pression va continuer de s’exercer, sous des formes éventuellement renouvelées.

Les métropoles, allergiques aux partis extrémistes, ne vont-elles pas dans ce cas se laisser tenter par les régions en quête d’autonomie et finir, elles aussi, par demander à s’affranchir de leurs périphéries ?

Il y a lieu de distinguer des régions qui se conçoivent comme des nations ou des proto-nations (la Catalogne, l’Écosse, la Flandre...) et les villes qui se débarrasseraient volontiers de leur arrière-pays, peuplés de « ploucs indignes » au regard des populations privilégiées qui les gouvernent. Dans ce dernier cas, celui de Londres ou de Paris , ce n’est pas tant la logique de diffusion de la forme Etat-nation au niveau régional qui est à l’œuvre. On retrouve plutôt la fracture culturelle et sociale de la mondialisation : les sur-diplômés contre les sous-diplômés de la périphérie, pour le dire grossièrement.
Si les deux phénomènes peuvent interférer — c’est le cas avec la Catalogne autour de Barcelone —, il ne faut pas ignorer leur différence foncière. L’intervention d’entrepreneurs politiques exploitant plus ou moins habilement ces sécessionnismes virtuels pour se construire des pouvoirs à leur main apporte un élément de complexité supplémentaire.

Ces grandes villes et régions « mondialisées » ne redonnent-elles pas un peu de souffle à nos vieux Etats-nations confinés dans leurs frontières étriquées ?

De l’évasion fiscale distinguée aux transferts occultes de déchets – moins reluisants, mais très lucratifs –, en passant par le trafic encore moins avouable d’êtres humains, des petits malins profitent de cette phase d’ouverture et de rupture de nos entités politiques. Nous avons l’impression d’être impuissants devant ces mouvements comme ces dérives. Mais il serait illusoire de croire qu’un pouvoir mondial ferait mieux – celui-ci serait encore plus impotent, aveugle, dysfonctionnel que ceux que nous connaissons.
Les démocraties sont lentes à la détente, mais elles finissent toujours par se réveiller. C’est ce qui est en train de se dessiner avec, à terme, une ré-articulation des États et l’ouverture d’un nouveau cycle historique d’organisation de la mondialisation. Si tant est que les communautés humaines parviennent à reprendre leurs esprits et convergent, par le bas, elles retrouveront la maîtrise de leur destin.

Accueil des réfugiés, lutte contre le réchauffement climatique, prévention du terrorisme, régulation de firmes adeptes de l’optimisation fiscale (AirBnB, Uber) : les métropoles ne sont-elles pas mieux armées - ou plus volontaires - que les Etats pour tirer les conséquences des errements de la globalisation ?

Le problème est qu’elles tendent à le croire ! Elles aggravent surtout, ce faisant, la désarticulation des territoires collectifs qui est l’une des principales menaces engendrées par la globalisation. Les métropoles ne « règlent » pas les problèmes climatiques ou sécuritaires. Elles se protègent éventuellement des méfaits locaux en les refoulant à leur périphérie. Ce qui n’est pas vraiment la même chose… Le phénomène participe de la dynamique inégalitaire des sociétés en voie de globalisation.

« La démocratie de proximité s'avère un remède naïf à l'heure de la mondialisation »

Les démocraties libérales courent-elles le risque de se retourner contre elles-mêmes ?

Lorsqu’elle se met au service de ce qui la définit, la politique produit des conséquences désastreuses. Nos élus représentent une société qui attend de l’économie la solution de tous ses problèmes politiques. Il me semble vain de chercher à imaginer le scénario à la base du retournement qui remettra, au contraire, la politique en position de réponse à l’économie, dans un système d’équilibre. Mais je suis assez convaincu qu’il aura lieu.

Remettre les citoyens au cœur du jeu politique à travers un surplus de décentralisation permettrait-il de renforcer nos démocraties ?

Dès que la démocratie déçoit, l’idée s’impose de la ressourcer dans une démocratie de proximité, supposée plus à même de répondre aux intérêts des citoyens. Remède naïf, d’autant plus à l’heure de la mondialisation qui renforce la pertinence de l’échelon central. Quoiqu’on en dise, c’est au niveau des Etats nationaux qu’il y a encore un espoir de peser sur le cours global des choses, si tenu soit-il. Accessoirement, « remettre les citoyens au cœur du jeu politique », comme vous dites, ne se décrète que dans les programmes électoraux.

Et accessoirement dans la loi française depuis trente-cinq ans, même si la décentralisation n’a peut-être pas réussi à rapprocher les citoyens français de la décision publique…

La décentralisation française est un cas d’école de ce qu’il ne fallait pas faire ! Personne n’a remarqué qu’elle a accru l’enthousiasme des citoyens pour la gestion des affaires territoriales, c’est le moins qu’on puisse dire. Et pour cause : faite pour les élus et pour les partis, elle a fait de ses gestionnaires une caste ésotérique – à la fois courtisée pour le clientélisme dont elle vit et détestée pour le même motif. Comme il y a trois ou quatre siècles, les électeurs attendent de l’État (royal à l’époque) qu’il les protège contre les prédateurs locaux. Et qu’il garantisse un certain niveau d’égalité territoriale, surtout à l’heure des fractures territoriales accentuées par la métropolisation.

Face à un Etat tout-puissant presque exclusivement contrôlé par La République En Marche (LREM), les collectivités françaises ne peuvent-elles pas faire office de contre-pouvoirs ?

Il est sain que les institutions locales se pensent ainsi pour forcer le pouvoir central à prendre en compte la spécificité des contextes et des situations que l’uniformité des règles étatiques tend à ignorer. S’il y a une formule idéale en la matière, c’est bien celle de la recherche d’un équilibre des pouvoirs. Le pouvoir central doit, lui aussi, jouer son rôle de contre-pouvoir afin de préserver la cohérence égalitaire de l’ensemble national donc, et limiter les effets délétères des tyrannies de proximité.
La conjoncture politique nouvelle créée par l’élection d’Emmanuel Macron influe-t-elle sur cette distribution des pouvoirs ? Je ne suis pas sûr. Les ex-« partis de gouvernement » ont été laminés au niveau du pouvoir central, mais conservent des positions très fortes à l’échelon territorial et local. Il n’y a pas besoin d’être grand clerc pour deviner qu’ils vont chercher à les utiliser comme foyers de résistance et points de départ éventuels d’une reconquête.

Appartient-il aux médias de garantir cet équilibre, ou du moins de faire en sorte que les pouvoirs publics – Etat et collectivités – se neutralisent au niveau local ?

En France, le « quatrième pouvoir » s’exerce au niveau central, centralisation oblige. Jamais la presse et les médias locaux ne sont parvenus à acquérir une indépendance suffisante pour constituer des contre-pouvoirs crédibles à leur échelon. C’est un héritage massif, dont les pesanteurs se font toujours sentir. Il ne suffit pas de vouloir faire évoluer ce modèle pour y parvenir. Remonter une pente comme celle-là demande de l’énergie et beaucoup de persévérance. L’intérêt immédiat des élus est d’aller contre une telle évolution, même si leur intérêt bien compris à long-terme serait de favoriser l’indépendance de la presse locale, de manière à légitimer la décentralisation et à diminuer les attentes à l’égard du pouvoir central. Je constate tristement qu’à ce jour les progrès sont restés très modestes. De jeunes enthousiastes, à votre image, m’assurent que les moyens numériques vont permettre de relever plus efficacement le défi. Je souhaite qu’ils aient raison.