Avec l’épidémie du Covid-19, la population se tourne spontanément vers sa mairie. Or les villes n’ont qu’une faible marge de manœuvre car la santé ne fait pas partie de leurs compétences obligatoires. Qu’en pensez-vous ?

Charlotte Marchandise.  Cela fait des années qu’au sein du Réseau français des Villes-Santé on milite pour renforcer le rôle des villes en matière de santé publique. Actuellement, les situations sont très variables d’une commune à l’autre. Par exemple, on compte un peu plus de 250 villes disposant d’un Service Communal d’Hygiène et de Salubrité ; et 14 villes seulement ont une délégation de compétence sur la santé scolaire, avec pourtant d’excellents résultats notamment sur les inégalités sociales de santé.

Pourquoi une telle disparité ?

C’est lié à l’histoire et aux choix politiques. A Rennes, par exemple, le service Santé compte 45 personnes. Et ce qu’on sait, c’est que ça marche ! L’OMS le dit : pour améliorer la santé et lutter contre les inégalités sociales de santé, il faut agir au niveau local. Tout simplement parce qu’il faut prendre en compte tout l’environnement des personnes pour être efficace [NDLR : le social, l’économie, l’habitat, les mobilités…]. C’est pourquoi nous réclamons que cela devienne une compétence obligatoire des villes. Aujourd’hui, personne n’en dispose ou alors par délégation partielle : la santé scolaire pour certaines villes, la Protection maternelle et infantile (PMI) pour les départements… La Loi Elan prévoit de faire passer les services d’hygiène au niveau métropolitain. On s’y oppose, car il est prévu que cela se fasse à moyen constant.

N’est-il pas normal que l’organisation du système de santé reste largement centralisée au niveau de l’Etat ?

Le national est nécessaire pour définir les outils et assurer une égalité entre les territoires. Mais les enjeux sanitaires sont omniprésents au niveau local. Par exemple, il n’y a pas eu un seul candidat aux municipales qui n’ait proposé de végétaliser sa ville. Très bien ! Mais comment le faire sans créer des problèmes sanitaires à cause des pollens ou du développement d’espèces animales invasives en ville ? L’aménagement urbain, la rénovation de l’habitat, les mobilités… Toutes ces politiques recouvrent aussi des enjeux pour la santé et la qualité de vie des populations.

Et puis il faut comprendre qu’une grande campagne de santé publique sans relais sur le terrain, cela ne sert à rien ! Les affiches « Mangez bougez, c’est la santé ! » ne sont pas efficaces – voire contre-productives – si elles ne sont pas relayées au niveau local. Par des ambassadeurs de santé dans les quartiers, par exemple. C’est à dire des habitants formés par les villes aux questions de santé publique. Avec eux, le travail se mène de pair à pair et les consignes passent beaucoup mieux. 

Y a-t-il une prise de conscience progressive des enjeux de santé publique par les élus ?

Oui. En six ans, le réseau Villes santé est passé de 85 à 95 membres. C’est significatif. D’autant qu’avec la baisse des dotations d’Etat vers les collectivités locales, les villes ont plutôt eu la tentation de couper dans leurs dépenses non-obligatoires comme l’adhésion à notre association. Il faut rappeler qu’investir dans la prévention, c’est économiser sur le soin. Plus vous investissez en prévention en amont, moins vous avez à investir en soins en aval. Malheureusement, à peine 2% du budget de la santé de l’Etat est consacré à la prévention.

Comment percevez-vous la gestion de la crise du coronavirus par les villes ?

La plupart du temps, les villes ont mis en place des exécutifs très resserrés. Cela se justifie car le temps est à l’efficacité et à l’action. Au niveau du Réseau, nous regroupons les bonnes pratiques pour les partager et plein d’actions positives ont été menées. A Rennes, par exemple, la décision a immédiatement été prise de réaffecter les infirmières scolaires vers les EHPAD. Comme dans de nombreuses autres villes, nous avons aussi beaucoup travaillé pour assurer le lien avec les publics les plus vulnérables et maintenir l’accès aux services.

N’y a-t-il pas un problème de coordination entre acteurs ?

Il ne manque pas de pilotage, puisque ce rôle revient à l’Agence Régionale de Santé (ARS) et à la préfecture. Mais il y a quand-même des trous dans la raquette ! Des acteurs clefs sont parfois absents de réunions de coordination. On a créé plein de structures de coordinations (les Plateformes Territoriales d’Appui aux professionnels de santé, les Groupements Hospitaliers de Territoire, les Méthodes d’Action pour l’Intégration des services d’Aide et de soins dans le champ de l’Autonomie, etc.) sans harmoniser la façon de travailler ensemble.

La question du partage des informations à chacun des acteurs et celle de la communication me semblent encore insuffisante. La crise de l’usine Lubrizol à Rouen l’avait déjà montré. L’OMS alerte depuis des années sur l’importance de préparer les systèmes de santé des pays aux risques pandémiques. Aujourd’hui, dans nos villes, chacun se débrouille au mieux. Nous avons monté un groupe de réflexion au sein du réseau Villes-Santé pour réfléchir à l’après-Covid. Demain, il va falloir compter sur les villes.