Au-delà des promesses et des beaux mots, quels sont les contours d'une politique locale ambitieuse sur le plan environnemental ? Quels sont les moyens d'intervention dont disposent les communes pour limiter le réchauffement climatique sur leurs territoires ? Les maires peuvent-ils amorcer une réelle transition écologique depuis le niveau local ? Alors que plusieurs grandes villes françaises comme Strasbourg, Lyon ou Bordeaux sont désormais dirigées par des élus écologistes, Mediacités cherche à mieux cerner leurs marges de manœuvre. Elles sont nombreuses, mais restent conditionnées à un soutien plus important de l'Etat, estime Zoé Lavocat du Réseau Action Climat, qui a épluché à l'occasion des municipales les programmes des candidats dans les dix métropoles les plus émettrices de gaz à effet de serre en France.     

Mediacités : Pendant ces municipales on a parfois eu l’impression d’assister à un concours de verdissement, pour ne pas dire de greenwashing. Comment avez-vous perçu cette campagne ?

Zoé Lavocat : La place de l'enjeu climatique a été bien plus important qu’en 2014. Ce basculement de l'opinion publique a été souligné par plusieurs sondages avant même le scrutin. Il provient en partie des mobilisations de la société civile, notamment des plus jeunes via les Marches pour le climat, mais aussi des épisodes de canicules par exemple. Les citoyens ont bien perçu que le réchauffement climatique avait des conséquences aussi nos territoires. C'est logiquement devenu un enjeu électoral pour les candidats, qui ne pouvaient pas ne pas s'exprimer sur le sujet.          

 

A la lecture des programmes, nous nous sommes toutefois rendu compte que, si une majorité de candidats se positionnaient sur le climat, assez peu en tenaient compte de manière structurante. Un programme pour le climat ne peut pas se limiter aux pistes cyclables et aux transports en commun. Aujourd'hui nous sommes face à une urgence qui nécessite des objectifs ambitieux. En clair, il faut rénover 10% du parc de logements et pas seulement quelques immeubles, pour ne citer que cet exemple des passoires énergétiques. Il faut aussi des objectifs bornés dans le temps. Développer des transports en commun, certes, mais combien de kilomètres, à quel horizon ? Nous avons constaté un manque de précision, mais aussi un manque de transversalité. Beaucoup de métropoles ont compris l'importance des questions de mobilité, mais en délaissant d’autres aspects du programme. On doit penser la question du tourisme, le développement économique, la culture, la jeunesse, au prisme du climat.

Avant les municipales le Réseau Action Climat a justement évalué les programmes des candidats dans les dix plus grandes villes de France. Les listes écologistes portées par Europe Ecologie-Les Verts figuraient souvent parmi les mieux placées. Est-ce à dire qu’en dehors d’EELV, point d’écologie ?

En réalité le climat a été inclus dans de nombreux programmes, de tous bords politiques. Après c’est une question de degré. Mais on peut distinguer les projets clivants et non-clivants. Un projet non-clivant, c'est développer les pistes cyclables. Par contre localement, certains dossiers sont moins consensuels. Sur ce qu'on appelle les "grand projets inutiles et imposés", comme l'Anneau des sciences à Lyon, ou le grand contournement ouest à Rouen, ou d'autres mesures comme le moratoire sur les grandes surfaces, l'interdiction de la publicité, là on retrouve de vraies fractures entre candidats et partis, même si elles ne recoupent pas forcément les clivages politiques traditionnels.

https://www.mediacites.fr/enquete/lyon/2020/05/19/agglomeration-de-lyon-dix-projets-anachroniques-dans-le-monde-dapres/

Selon le dernier rapport du GIEC, 50% à 70 % des leviers d’action contre le dérèglement climatique se situent au niveau local. Quels sont ces leviers ?

Il faut bien distinguer l'impact direct et indirect des territoires. L'impact direct, ce sont les compétences des collectivités : le développement des transports, la réduction de la place de la voiture, la gestion des déchets, de l'éclairage public. Mais les collectivités ont aussi un impact indirect via l'aménagement du territoire au sens large. Concrètement, si aujourd'hui une collectivité décide de construire un centre commercial à dix kilomètres du cœur de ville, cela va induire des déplacements de population et donc des émissions de gaz à effet de serre. Aujourd'hui, les communes et les intercommunalités sont les acteurs principaux de la transition écologique. L'Etat et les régions sont là en tant que grands planificateurs, mais les communes sont chargées de la mise en oeuvre effective.

Ont-elles un rôle à jouer dans le besoin de décarboner notre consommation énergétique ?

Les communes ont un rôle majeur dans le développement des énergies renouvelables et dans la maîtrise de la consommation énergétique. Elles peuvent installer des énergies renouvelables sur les bâtiments dont elles ont la charge : les médiathèques, les piscines, les écoles, la mairie... Elles peuvent aussi accompagner, donner des aides aux particuliers pour de la rénovation thermique, qui est un enjeu central, notamment pour les personnes en précarité énergétique. Par exemple la collectivité peut dire aux propriétaires d'un immeuble qu'ils ne pourront pas relouer tant qu'ils n'auront pas rénové leur immeuble en haute performance énergétique. C'est un choix politique fort, qui nécessite une articulation avec d'autres politiques publiques.

« Entre 50 et 70% des émissions de gaz à effet de serre sont issues de décision locales, certes, mais n'oublions pas que le local ne fonctionne pas en vase clos. »

Quitte à se mêler aussi de notre consommation et de notre alimentation ?

L’agriculture est le troisième poste d'émission de gaz à effet de serre, après les transports et le logement. Alors que l'élevage est responsable d'une grande partie de cette pollution, il y a un enjeu, par exemple, pour avoir une alimentation moins carnée. Et les élus disposent de leviers : la restauration collective, via les écoles ou les Ehpad, est entre les mains des collectivités. C'est un terrain intéressant pour sensibiliser le public et changer nos pratiques alimentaires, mais aussi pour développer tout un mécanisme d'aide aux agriculteurs locaux, qui ont parfois du mal à trouver des débouchés. Les collectivités ont beaucoup d'outils structurants, sincèrement. Certains ne coûtent rien, comme l'arrêt de l'éclairage public la nuit sur certaines zones. Il existe un panel de mesures énorme.

Autre source importante de pollution dans nos métropoles : l'industrie, à l'origine de 17% d'émissions de gaz à effet de serre en moyenne, et plus de 30% dans le Grand Lyon. Et pourtant, ce sujet était quasiment absent des programmes ou dans le débat public. Pourquoi cet angle mort ?

C'est en partie un problème de compétence. En termes d'aménagement économique, ce sont plutôt les régions qui ont la main, voire l'Etat pour les plus grosses entreprises. L'intercommunalité n'a pas forcément de compétences là-dessus. Cela étant dit, elles peuvent tout de même agir, notamment sur le volet formation. Elles peuvent accompagner le développement et structurer de nouvelles filières moins polluantes.

N'y a-t-il pas aussi la crainte des élus locaux de se mettre à dos le tissu économique local en ciblant plus particulièrement certaines industries créatrices d'emplois et de richesses localement ?

Cela peut jouer, mais ce n'est pas le principal frein. Sur le volet TPE-PME il existe plusieurs mécanismes de concertations, par exemple sur les questions d'aménagement, pour décider de créer une zone industrielle ou une zone commerciale, par exemple. Mais pour les plus grosses entreprises, les communes n'ont simplement pas leur mot à dire, sauf en ce qui concerne le plan local d'urbanisme.

Par contre, elles peuvent être lanceuses d'alerte. On l'a souvent vu. Par exemple elles peuvent s'opposer à l'implantation d'un entrepôt Amazon sur leur territoire. C'est un positionnement politique et public fort, qui crée le débat. Donc les intercommunalités ont tout de même quelques leviers sur ces sujets.

N’est-ce pas illusoire de croire qu’on pourrait limiter le réchauffement climatique depuis le local, sans le concours des Etats ?

Bien sûr ! Quand on dit qu’entre 50 et 70% des émissions de gaz à effet de serre sont issues de décision locales, certes, mais n'oublions pas que le local ne fonctionne pas du tout en vase clos. Il a besoin de l'Etat, ou de l'Union européenne. Les collectivités ont de plus en plus de compétences, depuis la loi Notre de 2015, et probablement avec la future loi "3D" en préparation qui devrait accentuer leur montée en compétence sur les questions climatiques. Mais elles manquent de moyens.

Il faut une hausse des financements des collectivités, ciblée sur la transition. Par ailleurs, il faut aussi des financements de fonctionnement. Les petites communes n'ont parfois même pas un salarié à temps plein sur les questions de transition. Comment voulez-vous développer une politique environnementale ambitieuse s'il n'y a personne pour s'en occuper et en faire le suivi ? C'est une question cruciale qui est complètement délaissée aujourd'hui. L'Etat doit permettre aux collectivités de mener une véritable politique de transition, en embauchant du personnel compétent sur ces sujets.

Est-ce que les collectivités savent mettre en place ces nouvelles politiques ?

Un autre frein criant pour les collectivités, c'est le manque de cadrage politique dans la construction de leur stratégie. Elles ne savent pas toujours où aller. Par exemple, les conseils régionaux doivent mettre en place des schémas d'aménagement et de développement durable (SRADDET). Normalement, les treize régions devaient l'avoir terminé l'année dernière. Ils ne sont toujours pas finalisés parce qu'elles ne savent pas trop ce qu'elles doivent inclure dans ces schémas. Certaines vont mettre des objectifs de réduction de gaz à effet de serre pour certains secteurs et pas pour d'autres. C'est vraiment par manque de cadrage politique de l'Etat. Résultat, les collectivités mettent plus de temps à rédiger ces documents, ce qui retarde l'action concrète alors que nous sommes face à une urgence climatique. L'autre problème, c'est que ces plans varient fortement d'une région à l'autre. Le document produit par la région Occitanie n'a aucun rapport avec celui de la Normandie. Cela pose la question de la cohérence des politiques publiques portées par nos territoires.

« La concertation peut être une solution pour les personnes qui voient l'écologie comme une dictature verte, culpabilisante »

Vous appelez les élus à tenir compte de l'urgence climatique, donc à accélérer et éventuellement prendre des mesures contraignantes. Avec les records d’abstention enregistrés aux municipales, les maires et présidents de métropoles auront-ils seulement la légitimité suffisante pour influer voire modifier nos modes de vies, comme la limitation de l’usage de la voiture par exemple ?

Il faudrait avoir plus de détails sur les causes de cette abstention, savoir si elle est liée à la crise sanitaire ou à une désaffection plus large à l’égard de la chose publique. Toujours est-il que, avec ou sans abstention, nous appelons à une plus grande concertation au niveau local. Mais pas une concertation cosmétique qui se limiterait à demander ponctuellement l'avis des citoyens.

Il faut une démarche où la collectivité serait capable d'annuler un projet si l'avis des habitants est négatif. Souvent les élus trouvent que la concertation prend trop de temps et freine l'action publique. Mais en réalité, tout ce temps qui est pris en amont facilite l'appropriation du projet ensuite. Alors que si on impose une décision, elle risque d'être contestée pendant des années ensuite. D'où l'importance d'avoir dès le début des liens avec la société civile, avec des acteurs économiques, les conseils de quartiers...

Dans les villes conquises par les écologistes, le microcosme économique et industriel a émis de nombreuses craintes, parfois caricaturales, à l’encontre des écologistes. Comment devront s’y prendre les nouveaux élus pour lever les réticences des habitants ?

Il y a encore une mauvaise compréhension de ce qu'est l'enjeu climatique. On le voit avec la Convention citoyenne pour le climat : à partir du moment où on donne les clefs de compréhension factuelles de ce qu'est le réchauffement climatique, on en tire des conclusions comme la rénovation massive des bâtiments ou la réduction du transport aérien. Un travail de vulgarisation est encore nécessaire. Pour les personnes qui voient l'écologie comme une dictature verte, la concertation dont je parlais à l'instant peut être une solution. On perçoit parfois l'écologie comme culpabilisante, mais ce n'est pas le cas.

Nous portons des mesures structurantes, qui demandent bien sûr un changement d'échelle, mais qui créent un "monde d'après" désirable et juste. Il faut arriver à le faire comprendre. Certaines communes ont déjà réussi, comme Damien Carême à Grande-Synthe qui a relié justice sociale et lutte contre le réchauffement climatique, en embarquant des populations qui n'étaient pas forcément sensibilisés à ces questions à la base.

https://www.mediacites.fr/reportage/lyon/2020/07/07/dans-la-metropole-de-lyon-la-vague-ecolo-na-pas-franchi-le-periph/

Le Réseau Action Climat va-t-il poursuivre son action de lobbying pendant ces six années de mandat ? Ou bien les militants écologistes préfèrent-ils agir à une échelle hyper-locale, celle du pâté d'immeubles ou du quartier ?

Nous avons un rôle de vigie démocratique. Pour s'assurer que les promesses ne restent pas que des promesses, notamment. Au sein du RAC, certaines de nos 22 associations membres ont des groupes locaux, comme les Amis de la Terre, Greenpeace, Alternatiba... Ces groupes locaux vont suivre les décisions, mobiliser les habitants et créer un rapport de force si les promesses ne sont pas tenues par les candidats. Par ailleurs, les élections régionales doivent avoir lieu en 2021, ce sera une échéance importante pour nous. 

Des habitants de Lyon ont engagé un recours au tribunal administratif pour dénoncer l’inaction de la ville, de la Métropole et de l’Etat à l’encontre de la pollution de l’air qui touche une école primaire du 1er arrondissement. D’autres actions similaires ont été lancées à Lille, au niveau national avec "Notre affaire à tous" mais aussi à l'étranger. Le levier judiciaire sera-t-il plus utilisé à l’avenir pour mettre la pression sur les décideurs politiques ?

Aujourd'hui il faut utiliser tous les outils à notre disposition pour faire entendre notre voix. Selon le contexte local, l'outil judiciaire n'est pas toujours le plus stratégique, car il demande beaucoup de temps et de compétences. Mais il peut être judicieux pour accélérer certains dossiers. Nous n'avons plus le temps d'attendre, vraiment.  

Découvrez les autres grands entretiens de l'été sur Mediacités

Cette interview fait partie d'une série d'entretiens réalisés autour du thème "Le changement, c'est par le bas".

1 - «La société civile doit s’organiser pour peser sur l’agenda municipal» (Guillaume Gourgues, chercheur en sciences politiques). 

2 - « On ne gagnera jamais la bataille du logement sans travailler à l’échelle locale » (Christophe Robert, délégué général de la Fondation Abbé Pierre)