Pendant le confinement, les rayons vides de certains magasins ont fait craindre une pénurie et posé la question de l'autonomie alimentaire. Si ces difficultés d'approvisionnement ont davantage relevé de problèmes de logistique que de production, le contenu de nos assiettes est plus que jamais au cœur de nos attentions.

Les équipes municipales, reconduites ou nouvellement élues, ne font pas l'impasse sur le sujet, même si les dénominations des délégations dédiées révèlent des approches différentes. À Lyon, un conseiller municipal s'est vu attribuer le thème de "l'alimentation locale et la sécurité alimentaire", tandis que ses alter ego nantais, lillois et toulousain consacreront respectivement leur mandat à "l'alimentation et aux circuits courts" à Nantes, à "l'agriculture urbaine" à Lille, ou tout simplement au "bien manger" à Toulouse.

Mais que peuvent concrètement ces grandes métropoles davantage enclines à artificialiser les sols pour y construire des logements et des activités commerciales ou industrielles, plutôt qu'à développer l'agriculture ? 

Depuis 2003, l'association Terre de liens agit concrètement sur ces thématiques en rachetant des fermes pour les louer à des agriculteurs et faciliter leur installation, mais aussi pour y assurer « une production biologique ou paysanne ». Pour Mediacités, Benjamin Duriez, son délégué général, revient sur les transformations en cours et les défis à surmonter.           

La création d’un poste d’adjoint à l’Agriculture à Paris a fait polémique au début de l’été. Que vous inspire cet intérêt nouveau pour l’agriculture ?

Créer ce genre de poste dans les collectivités est un très bon signal. Cela montre qu’il y a une prise de conscience et une envie de se doter de moyens d’action pour dépasser les effets d’annonces habituels. Tout dépend de ce que les élus veulent faire. L'agriculture urbaine est intéressante, mais ce n’est pas grâce à elle que les villes pourront se nourrir. Si Paris veut acquérir des terres agricoles en dehors de sa commune, cela augmentera peut-être la spéculation foncière car des propriétaires sauront que la capitale a les moyens d'acheter. Quitte à investir dans du foncier, la municipalité parisienne pourrait acquérir du terrain à bâtir pour le repasser en terres agricoles. Là, je dirais bravo !

Cela dit, adjoint dédié à l'agriculture ou pas, l’urbanisation progresse chaque année. Malgré les bonnes intentions, 50 000 hectares ont été artificialisés en France en 2019. On constate même un découplage entre l’urbanisation et la démographie. En Franche-Comté, par exemple, l’urbanisation se poursuit alors que la population a diminué. La volonté politique n’est pas assez forte pour stopper cette frénésie. La matrice des aménageurs urbains, c’est de réaliser de nouveaux lotissements pour attirer des habitants. Il faut repenser l’aménagement urbain et économique du territoire.

Pourquoi la question du foncier et du rachat des terres agricoles et leur sortie du modèle spéculatif est si important à vos yeux ?

Le foncier est le support de toute activité humaine. Celui qui le détient peut orienter son usage. La terre est un espace fini. Chaque hectare artificialisé est une surface alimentaire perdue définitivement. Une terre bétonnée est privée d'oxygène. Elle est morte. Il n’y a plus de vers de terre ou de biodiversité microbienne. Il faut des années pour la remettre en culture. Recréer l’humus en plantant des végétaux qui vont s’y décomposer est très complexe et long. Remettre en bio une terre cultivée chimiquement prend cinq ans, par exemple.

De plus, le foncier est un enjeu spéculatif. La terre agricole a toujours été considérée comme un investissement sûr. La Chine, l’Inde ou la France achètent, via des entreprises, des millions d’hectares en Afrique et en Amérique Latine pour exporter vers le pays d’origine. Ils ont bien conscience qu’avec l’urbanisation galopante, ils manqueront d’espaces pour produire et, donc, s’accaparent de terres dans d’autres pays au détriment des populations locales. Cet enjeu, qui très clair au niveau international, le devient à l'échelle locale. Les collectivités commencent à en prendre conscience.

La terre agricole est en passe de devenir une ressource rare. Au même titre que le cobalt, par exemple. C’est pour cela que nous nous battons pour que la terre agricole soit un bien commun et qu’elle appartienne à la collectivité qui décidera de son usage. On peut dissocier la propriété de l’usage. Emmanuel Macron avait promis une loi foncière. On nous dit à présent qu’elle est abandonnée pour ce quinquennat.

« Passées de 15 à 60 hectares en moyenne, les fermes sont devenues trop grosses pour être rachetées. Soit on financiarise encore plus, Soit on cherche à préserver une agriculture familiale. »

Qu’attendiez-vous de cette loi foncière ?

Nous avions deux attentes : partager et préserver la terre. Il s'agit d'éviter l’artificialisation, de garder une bonne qualité de terre et de donner accès à tous à la terre. En France, plus de 50 % des nouveaux agriculteurs ne sont pas issus du milieu agricole. Or il est très difficile pour eux de savoir quelle terre est disponible à la vente. Les infos ne circulent que dans de petits cercles. Nous réalisons donc une veille pour identifier les agriculteurs proches de l’âge de la retraite qui pourraient céder leurs terres. Nous essayons ensuite de les racheter pour les louer à des paysans.

Les fermes sont passées de 15 hectares en moyenne en 1960 à 63 hectares aujourd’hui. Elles sont devenues trop grosses pour être rachetées. Le système arrive en bout de course. Soit on financiarise encore plus et ce ne sont plus des familles qui possèderont la terre, mais des entreprises. Et alors, comme au États-Unis, on n'aura plus que des ouvriers agricoles. Soit on cherche à préserver une agriculture familiale et, dans ce cas, il faut réduire la taille des exploitations ou monter des exploitations collectives.

Comment est perçu votre discours ?

De plus en plus d’élus demandent à ce qu’on les forme sur ces sujets. Ils se rendent compte qu’ils peuvent agir. Mais nous manquons de moyens pour répondre aux demandes d’accompagnement. Nous ne sommes que 90 salariés à l’échelle de la France, dont une quinzaine compétents pour accompagner les collectivités.

Votre activité met-elle en lumière les lacunes des Sociétés d'aménagement foncier et d'établissement rural (Safer) ?

Les Safer sont uniques en Europe. Nous voulons renforcer leurs pouvoirs car les mécanismes juridiques les empêchent de préempter les terrains si les parts sociales des fermes ne sont pas vendues d’un seul bloc. Il suffit donc aux agriculteurs de vendre 20 % de leurs parts chaque année pendant cinq ans pour contourner les Safer. La loi permet ce subterfuge. Notre législation n’empêche pas de stopper l’agrandissement des fermes et l’artificialisation mais cela serait encore pire sans les Safer. Dans d’autres pays européens, comme la Pologne et la Roumanie, les fermes couvrent un millier d’hectares ! Les Safer subissent des attaques et sont limitées juridiquement. Les gens qui les composent sont issus du monde agricole traditionnel et ne sont pas favorables aux installations nouvelles. De fait, seulement 10 % des terres passant par les Safer vont à l’installation de nouveaux paysans. Cela pourrait être amélioré.

https://www.mediacites.fr/enquete/nantes/2019/10/31/loire-atlantique-lincroyable-melange-des-genres-entre-chambre-dagriculture-et-fnsea/

Quelle est la marge de manœuvre des collectivités en matière d’alimentation et d’agriculture ?

Une mairie peut gérer l’alimentation des écoles primaires en régie municipale. Elle devra alors se poser la question de son approvisionnement. C’est ce que fait la mairie de Nice avec 20 000 repas par jour. La collectivité devient ainsi préceptrice. Elle peut aussi sensibiliser sur le sujet. Pour ce qui est du foncier et de l’artificialisation des sols, le pouvoir se trouve au niveau des intercommunalités. Or c’est un lieu qui manque de démocratie puisque, en dehors de Lyon, les présidents des intercommunalités ne sont pas élus directement par les citoyens mais en fonction d’équilibres politiques sur un territoire. Certaines envies d’agir au niveau communal peuvent se heurter à la complexité des intercommunalités.

Les aliments bio coûtent plus chers au risque de créer une fracture alimentaire entre ceux qui peuvent en acheter et les autres. Comment les pouvoirs publics pourraient-ils l'éviter ?

Juste après le déconfinement, le président de Terre de liens et moi-même avons été auditionnés sur ce sujet par la commission sénatoriale d’aménagement du territoire et du développement durable. J’ai été très surpris par tout ce qu’ils semblaient découvrir, alors que les sénateurs sont réputés plus ancrés dans les territoires.

L’alimentation ne doit pas être un débat de gens aisés : 22 % de la population est en alimentation dite contrainte avec un budget qui ne leur permet pas de choisir ce qu’ils mangent. Ils vont principalement choisir des produits transformés d'une faible qualité nutritionnelle et assez coûteux. C’est une question de ressources et d’éducation. Il faut, dès l’école primaire, mettre les enfants au contact de ces problématiques, par exemple grâce à des potagers. Il faudrait organiser des cours de cuisine à l’école car si on ne sait pas cuisiner, on est la proie facile de l’agro-industrie pour acheter des produits transformés.

Au niveau local, les mairies peuvent profiter du temps périscolaire pour proposer des activités autour de la cuisine et des potagers. Avec un peu d'imagination, cela permet même de faire des mathématiques et de la biologie ! Il faut aussi mener une réflexion sur l’aide alimentaire, car elle est actuellement approvisionnée par les invendus de la grande distribution. Cela donne un pouvoir de pénétration important à ces produits, que ces personnes continueront à consommer quand elles en auront les moyens. On pourrait leur distribuer des produits frais et non transformés. Les mairies peuvent travailler avec le réseau de jardins d’insertion Cocagne pour financer des paniers bio destinés aux personnes précaires.

« Pour changer les mentalités, il ne faut pas forcément être majoritaire mais montrer ce qu’on fait. Installer un maraîcher dans une grande ville, c’est sensibiliser les enfants, qui ont un rôle prescripteur auprès de leurs parents. »

Comment une mairie peut-elle favoriser le recours aux produits bio et locaux sur son territoire ?

Pour augmenter l’offre, elle peut accroître la demande en misant sur la restauration collective. Cela représente des millions de repas par jour (3,8 millions en 2017, NDLR) dans les écoles, les hôpitaux et les Ehpad. Une collectivité peut aussi favoriser l'installation de maraîchers, créer des ceintures vertes, mettre en place des clauses imposant aux fermiers de respecter la biodiversité. C’est ce que l’on fait sur nos exploitations. In fine, cela impose à produire en bio. Enfin, une collectivité est à même d'imposer des pourcentages minima de produits bio dans les marchés pour les cantines scolaires.

N'est-il pas vain de chercher à mettre en place des ceintures maraîchères dans les grandes villes vu la pression démographique et foncière ?

C’est peut-être compliqué pour les grandes villes, mais il faut bien commencer par quelque chose. Pour changer les mentalités, il ne faut pas forcément être majoritaire mais être visible et montrer ce qu’on fait. Installer un maraîcher dans une grande ville, c’est sensibiliser les enfants qui se nourrissent de ses produits dans les écoles. Or ceux-ci ont un rôle prescripteur auprès de leurs parents en leur demandant de préparer à la maison les plats qu’ils aiment à la cantine.

Pendant le confinement, la question de l’autonomie alimentaire s’est posée. Il y a eu un intérêt croissant pour les circuits courts. Était-ce une mode passagère ou un mouvement plus profond à même de modifier le système agroalimentaire français ?

Il faudrait analyser qui a eu recours aux circuits courts. Étaient-ce les mêmes que les clients des magasins bio ? L’alimentation fonctionne en silo. Chacun vit dans son espace et, en fonction de sa classe sociale, ne fréquente pas celui des autres. C’est la même chose en terme d’alimentation. Il y a ceux qui fréquentent certains magasins et d’autres qui n’y vont pas. Ceux qui sont allés dans les drive fermiers, par exemple, se rendaient déjà au marché de leur ville. Ce n’est toute la population. Certains de nos 400 paysans ont connu un doublement de la demande pendant le confinement. Cela va-t-il durer ? Je crains que l'écrivain Michel Houellebecq ait raison lorsqu'il dit qu'après le coronavirus le monde sera le même... en pire.

https://www.mediacites.fr/enquete/lyon/2020/04/08/le-coronavirus-crash-test-du-manger-local-pour-la-metropole-de-lyon/

Cela dit, le fait que de nombreuses communes aient été emportées par des listes écologistes montre une évolution. J'ai aussi trouvé très instructif d’entendre le ministre de l’Agriculture affirmer qu’il fallait 200 000 personnes dans les champs pour remplacer les saisonniers étrangers. Cela montre qu’il y a du travail dans l’agriculture, même si ce n’est pas un travail de qualité, voir pas très décent vu les conditions d’accueil et de logement. Dans l’agriculture alternative que nous défendons, il n’y a pas besoin de saisonniers parce que nous sommes sur des exploitations à taille humaine. La gestion est moins à flux tendu. Quel type d’agriculture a eu des difficultés pendant le confinement ? Même si le syndicat majoritaire FNSEA a clamé que c’était grâce à ses membres qu’il n’y a pas eu de pénurie, le système agricole dominant est orienté vers l’exportation. Et pendant le confinement, la grande distribution s’est tournée vers les producteurs locaux...

L’autonomie alimentaire, on l’a déjà. Nous produisons plus que ce dont nous avons besoin. Mais nous exportons des produits que nous pourrions manger localement, tout en important des denrées produites en France. Les logiques de marché ne sont pas des logiques alimentaires. Au niveau européen, on importe des millions d’hectares de production, notamment du soja pour alimenter le bétail et produire de la viande. Aujourd’hui, 60 % de nos apports en protéines sont d’origine animale. Si on passait à 30 %, on pourrait dès demain nourrir tous les Français en 100 % bio. C’est ce que montre notre outil Parcel, qui est basé sur les données du ministère de l’Agriculture. Ça serait bon pour le réchauffement climatique, car l’élevage représente 14,5 % des émissions de gaz à effet de serre. Cela serait bon aussi pour la santé, car plusieurs études montrent qu’il ne faudrait pas manger plus de 500 grammes de viande par semaine alors qu’on en mange le double. Enfin, cela serait bon pour l’emploi car on pourrait remplacer ces productions gourmandes en eau par des productions exigeant plus d’emplois, notamment si on le fait en bio.

L’agriculture bio est moins mécanisée que l’agriculture conventionnelle. Crée-t-elle plus d’emplois ?

On dispose en France de 28 millions d’hectares de surface agricole, dont 3 à 5 % en bio. Si on choisissait de produire en France tout ce qu’on mange, ce serait possible. En agriculture conventionnelle et sans changer la consommation de viande, il faudrait 20 millions d’hectares et 568 200 emplois. Notre outil Parcel montre que si on passe tout en bio, sans changer la consommation de viande, on aurait besoin de 41 millions d’hectares et de 1,1 millions d'emplois, ce qui est impossible. En revanche, si on diminuait de 50 % la consommation carnée et qu’on passait en tout bio, la production agricole serait excédentaire : on n'aurait besoin que de 19 millions d’hectares de surface agricole et de 961 000 d’emplois. Il ne faut pas mentir aux gens. Il ne s'agirait pas d'un million d’agriculteurs stricto sensu. Il y aurait aussi des ouvriers agricoles et des saisonniers. Tout cela est donc faisable, si les gens sont prêts à mettre le prix dans l’alimentation.

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Cette interview fait partie d’une série d’entretiens réalisés autour du thème “Le changement, c’est par le bas”.

1 – «La société civile doit s’organiser pour peser sur l’agenda municipal» (Guillaume Gourgues, chercheur en sciences politiques). 

2 – « On ne gagnera jamais la bataille du logement sans travailler à l’échelle locale » (Christophe Robert, délégué général de la Fondation Abbé Pierre)

3 – « Une politique pour le climat ne peut pas se limiter aux pistes cyclables et aux transports en commun » (Zoé Lavocat, responsable Territoires au sein du Réseau Action Climat)

4 – « Les municipalistes disposent désormais d’une vraie force d’expérimentation locale » (Elisabeth Dau, co-présidente d’Action Commune)

5 – « L’économie a toujours évolué plus vite que la politique » (Thomas Huriez, 1083)