Le 25 juillet 2014, à 9h08, Jean-Paul Rollet, chauffeur routier de 53 ans, meurt sur l’A36 d'une collision avec un autre camion dont un pneu a éclaté à l’avant. Un an plus tard, le dossier est classé sans suite au pénal. Un simple accident, la « faute à pas de chance » ? Sa femme est convaincue du contraire. Dans le dossier, elle a relevé de nombreuses irrégularités. Que s’est-il passé ? Pour y voir plus clair, elle se met à enquêter de son côté.

Partout en France, Sophie Rollet ne tarde pas à découvrir l’existence de dizaines de carambolages similaires. En cause ? Des pneus fabriqués par Goodyear, numéro 3 mondial sur le marché des pneumatiques. Le géant américain a-t-il choisi de fermer les yeux sur les défauts de fabrication de certains modèles commercialisés, quitte à laisser des centaines de familles endeuillées après des accidents de la route ? À force d’obstination et de nuits blanches, la lanceuse d’alerte finit par mettre la main sur un rappel produit. Les pneus concernés, malgré tout, semblent restés en circulation…

Lille, Nantes, Lyon, Toulouse : en tant qu’usagers de la route, nous sommes tous concernés par ce problème majeur de sécurité routière. Cette veuve du Doubs, mère de trois enfants, a vraisemblablement mis le doigt sur un scandale industriel de grande ampleur. Elle fait le récit de toutes ces années d'investigation dans un ouvrage (co-écrit par Clémence de Blasi, rédactrice en chef de Mediacités Lille), Que quelqu'un m'entende, qui vient d’être publié chez Fayard.

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Sophie Rollet espère la mise en examen du géant pneumatique Goodyear. Photo : Clémence de Blasi pour Fayard.

Depuis l'accident de votre mari, vous vous êtes lancée dans une véritable quête de vérité. Votre combat, « seule contre Goodyear », c'est David contre Goliath. Pourquoi mener une telle bataille ?

Sophie Rollet : À l'origine, j'ai déposé plainte contre X. J'avais des questionnements sur plusieurs axes du dossier, mais c'était à la justice de s'orienter vers Goodyear ou non. Aujourd'hui, malgré mes recherches étayées, la firme n'est toujours pas partie prenante dans cette affaire : elle n'a pas encore été entendue par la justice. Alors oui, au regard de tous, je suis seule contre la multinationale aux 3,5 milliards d'euros de chiffre d'affaires. Mon but, c’est que la justice prenne enfin en charge ce dossier avec une conscience professionnelle forte, que quelqu'un m'entende. Au-delà de Goodyear, mon appel s’adresse aux instances judiciaires et étatiques, car elles doivent protéger les usagers de la route. Je les interpelle depuis 2015, et à aucun moment elles n'ont respecté leur mission.

Sept années ont passé depuis l’accident, et vous n'avez jamais lâché. Quelle est la genèse de cette enquête de longue haleine ?

Le point de départ, je le dois à la fois à ma déficience et ma curiosité intellectuelle. Au départ je ne comprenais pas la différence entre un pneu recreusé et un pneu rechapé, c'est très technique. Du coup, j'ai eu le réflexe classique d'aller sur internet… Et comme je ne m'arrête jamais à la lecture d'un seul rapport, je vais en trouver d'autres, pour le confirmer. Je tombe alors sur un document Goodyear : 3 lignes au milieu de 62 pages d'une revue technique m'interpellent. J'en fais part à mon avocat. Pourquoi, dans notre cas, la préconisation que j'ai sous les yeux [il est préférable de ne pas monter de pneu recreusé sur l’essieu directeur d’un poids lourd, pour éviter les pertes de contrôle en cas d’éclatement, NDLR] n'a-t-elle pas été considérée ? C'est une interrogation minime, mais elle ouvre une brèche.

« l'expert souligne qu'il pourrait y avoir un défaut de fabrication sur le modèle »

Peu après, en faisant une recherche sur le pneu incriminé, je découvre un rapport du bureau d’enquêtes sur les accidents de transport terrestre (BEA-TT) qui traite d'un accident survenu en 2011 à Loupian, dans l’Hérault, avec un pneu strictement similaire à celui de l'accident de mon mari. Il existe une telle variété de pneus en vente en France et dans le monde que ça m’interroge, forcément. C’est troublant. Dans ce rapport, l'expert souligne qu'il pourrait y avoir un défaut de fabrication sur le modèle. Mais il ne peut le certifier : il lui manque des documents émanant de Goodyear pour confirmer ses propos. Je trouve alors que ces deux pistes soulèvent des hypothèses. S'il y a ces deux accidents, est-ce qu'il n'y en aurait pas d'autres encore ?

En France, il n'existe aucun organisme de recensement des accidents de la route. Si deux carambolages liés à l'éclatement d'un même modèle de pneu ont lieu simultanément à Lille et à Toulouse, il n'y aucun moyen de faire un lien entre eux. La piste du « hasard » est privilégiée et on traite les éléments séparément… Face à cette impasse, quel a été votre mode opératoire ?

C'est la difficulté centrale. J'ai dû faire ce travail de centralisation seule, manuellement. En partant des faits divers dans les journaux locaux, j'ai constitué une liste. Tous les jours, je faisais une revue de presse en tapant différents mots-clés dans une barre de recherche et je répertoriais les accidents similaires à celui de mon mari. Je me rapprochais ensuite de la gendarmerie chargée du dossier. Parfois on me répondait, en me disant qu'il s'agissait d'une autre marque de pneu et que cela ne concernait pas mon affaire. Alors, je barrais l'accident de ma liste. Il ne me restait donc plus que les accidents liés à des pneus Goodyear que j'avais réussi à prouver avec certitude, et ceux que je ne parvenais pas à confirmer et pour lesquels un doute perdurait. Pour mon avocat, si on n'avait pas de réponse claire, on était sans doute sur ce type d'accident. En vertu du code de procédure pénal, les gendarmes ne pouvaient pas vraiment s'exprimer...

« quatre autres références de pneus Goodyear étaient également concernées »

Comme pour un travail journalistique, mon positionnement a évolué en fonction de mes nouveaux éléments. Au début, en 2015, je me focalisais exclusivement sur le modèle de pneu Marathon LHS II, celui en cause dans l'accident de mon mari. Puis, j'ai découvert qu'il s'agissait seulement de la face visible de l'iceberg : quatre autres références de pneus Goodyear étaient également concernées par le rappel produit. J'ai donc élargi mon champ de recherches à tous les modèles du géant pneumatique. À chaque fois, avec une certaine audace, je demandais au parquet que le dossier judiciaire soit transféré à Besançon, dans le but de regrouper toutes les affaires similaires à la mienne. Malheureusement, un tribunal ne peut pas fournir un dossier de manière spontanée. C'est à Besançon d'émettre une requête au tribunal concerné. D'où la nécessité de mettre en place une cellule nationale.

En parallèle, j'essaie d'obtenir des statistiques sur le sujet : s'il y a vraiment une série accidentelle, cela doit pouvoir s'observer. Seulement, en 2017, il n'en existe aucune qui puisse répondre à mon problème. Face au doute, je sollicite les avis des uns et des autres : pour mon avocat, nous sommes à l'aube d'un scandale, un journaliste d'investigation du Monde me dit que j'ai « soulevé un lièvre » et que je dois continuer. Je demande donc de l'aide à Emmanuel Barbe, délégué interministériel à la sécurité routière. Encore une fois, en vain. La corrélation entre mes recherches et des statistiques n'a pu se faire qu'en mai dernier, grâce à l'association des sociétés françaises d'autoroutes (ASFA). Les augmentations flagrantes d'accidents pneumatiques en 2012, 2014 et 2018 viennent parfaitement confirmer mes listes. Mais cette fois, cela émane d'une source officielle. De quoi me conforter dans mon enquête.

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Le livre de Sophie Rollet est sorti le 13 octobre 2021 aux éditions Fayard.

Selon votre avocat, Maître Philippe Courtois, vous seriez parvenue à établir une liste d’au moins 76 accidents liés à un éclatement de pneu de poids lourd ayant causé 56 morts et 142 blessés sur les routes françaises entre 2010 et 2015. Parmi ces nombreux cas, combien pourraient impliquer le manufacturier Goodyear ?

C'est toute la problématique des lanceurs d'alerte : on ne peut rien dévoiler avant d'avoir une certitude absolue de ce que l'on affirme. Je ne veux pas risquer d'être attaquée en diffamation par Goodyear. Face à ce géant, même une petite peine me mettrait dans une situation financière délicate. Ce que je peux dire, c'est que j'ai comptabilisé plusieurs dizaines d'accidents graves liés à l'éclatement d'un pneu de la marque. Pourquoi me suis-je focalisée sur Goodyear ? Dans mon enquête, j'ai réussi à prouver l'existence d'un rappel produit du manufacturier, qui concernait notamment les pneus Marathon, ceux qui ont causé la mort de mon mari. Mais il n'y a eu aucune annonce officielle, pas de véritables traces, peu de revendeurs au courant. Une discrétion incompréhensible. J'ai même réussi à commander un de ces pneus il y a quelques années - ils étaient encore commercialisés !

« les considérations économiques ont été privilégiées, au détriment du nombre de morts »

Ce qui a permis aux drames que j'ai comptabilisés de se poursuivre. Je sais bien que le risque zéro n'existe pas. Je conçois le défaut de fabrication. Mais là, il y a un vrai problème dans la gestion de la crise. Continental, par exemple, a déjà eu un problème de fabrication d'un modèle de pneus. Ils ont réagi en déclenchant un rappel produit sécuritaire, en toute transparence, et en le diffusant largement. Ainsi, ils ont fait en sorte que tous les pneus qui auraient pu être défectueux soient retirés de la circulation le plus vite possible. La sécurité de l'usager était la priorité. Dans notre affaire, j'ai l'impression que les considérations économiques ont été privilégiées, au détriment du nombre de morts. Comme Goodyear connaît la faille, c'est-à-dire la difficulté de relier les accidents entre eux, il ne s'en est pas inquiété.

Comment expliquez-vous qu'un tel sujet d'intérêt général, qui concerne l'ensemble des usagers de la route, n'ait jusque-là suscité que très peu d'intérêt des pouvoirs publics et des Français ?

Je ne me l’explique pas vraiment. Dans la conscience collective, les accidents sont tellement entrés dans les mœurs qu'on finit par s'y accommoder. Il y en a, on ne peut rien y faire. Beaucoup d'a priori circulent autour des éclatements de pneumatiques des poids lourds. On se dit que c'est encore un transporteur qui a voulu faire des économies, en faisant l'impasse sur le changement de ses pneus, trop coûteux. Seulement, sur le terrain, ce n'est pas la seule vérité. De plus, il n'y a pas de précédents judiciaires pouvant donner une colonne vertébrale pour gérer ce type d'affaire. Enfin, et c'est essentiel, la sécurité routière est très technique, spécifique. S'il y a fraude, un juge n'est pas compétent pour le prouver. Difficile pour lui d'aller au fond des choses. Pour mener à bien l'enquête, il doit s'entourer d'experts, ce qui allonge encore les délais de traitement.

Face à cela, des géants comme Goodyear ont des avocats internationaux qui connaissent parfaitement la législation et en jouent. Le combat est déséquilibré et très long. C'est peut-être pour cela qu'aucun autre routier ou transporteur ne porte l'affaire au niveau pénal. Cela va faire sept ans que je m'implique, seule, sans que l'instruction n'ait démarré ! Combien de fois m'a-t-on dit que c'était de la folie ? Il faut du courage pour tenir malgré tout, être un peu tête brûlée. Et pour quel résultat ? Sans doute la victoire du fric... J’aimerais juste arriver à mettre un coup de pied dans la fourmilière, pour que le message se répande largement et interpelle les autorités. J'espère que le livre va y contribuer.

Qu'attendez-vous des suites de l'enquête judiciaire désormais ?

Je veux que la justice se décide enfin à examiner réellement les faits, pour que Goodyear cesse de se sentir au-dessus des lois. Depuis deux ans, aucun acte n'a été mené sur notre dossier. La prochaine étape serait d'auditionner la firme, qu'elle puisse répondre. Ensuite, le plus important pour moi, c'est que le rappel produit soit officialisé, afin que tous ces pneus soient retirés de la circulation. Pour la multinationale américaine, le rappel produit que j’ai trouvé ne serait qu’un « programme d'échange commercial lié à une insatisfaction clientèle ». Ce sera tout l'enjeu du débat judiciaire. Leur programme n'était pas assez sécuritaire. Pourquoi ont-ils choisi de le poursuivre ? Et les pneus en question, sont-ils toujours sur le marché ? Il est possible qu'on en trouve encore sur les routes. Il faudrait absolument s'en assurer.

« Depuis six ans, je suis face au mur de la justice, sans aucun pouvoir »

Que peut-on attendre d'autre ? Même si la multinationale était condamnée, ce qui tiendrait de toute façon du miracle, cela ne me ramènera pas mon mari. Mais depuis des années, je me bats malgré tout pour une prise en charge sérieuse du dossier. Ce statu quo nous empêche de nous projeter, mes enfants et moi. Depuis six ans, je suis face au mur de la justice, sans aucun pouvoir. Six ans d'enquête solitaire, de controverses, de mise en danger.

Et comme le dit mon avocat, ce n'est sans doute que le début de ce chemin de croix, qui exigera encore d'autres sacrifices. J'ai pourtant l'impression d'être arrivée au bout de ce que je pouvais faire. Si je m'attache encore tant à cette enquête, c'est que je n'ai pas encore réussi à trouver quelqu'un à qui passer le flambeau. D'autant que pour l'instant, je ne peux pas utiliser les documents patiemment collectés depuis toutes ces années, ce qui est encore plus frustrant. Je conserve donc tout de même l’espoir que la justice finisse par prendre enfin le relai. Pour que je puisse, de mon côté, réapprendre à vivre…

Le regard de son avocat, Maître Philippe Courtois

 

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Pour Maître Philippe Courtois, la dernière expertise vient corroborer les recherches de sa cliente. Photo : PC.

Dans cette affaire, Sophie Rollet s'est souvent trouvée seule. Mais elle a pu compter sur Maître Philippe Courtois, à ses côtés depuis le début. « Quand je prends en charge un dossier, la recherche de la vérité passe avant tout. Sophie Rollet a fait un travail impressionnant, animée par cette volonté de comprendre », témoigne l'avocat bordelais qui s'est illustré dans de nombreux procès (Mediator, vaccin H1N1, pilules de 3e et 4e génération, Gardasil, prothèses P.I.P...) Pour ce dernier, il faut une véritable instruction sur cette affaire qui ne doit surtout pas être considérée comme « une fatalité » au vu de tous les éléments rassemblés dans le dossier.
D'autant plus que la plaignante peut désormais s'appuyer sur un rapport d'expertise « accablant », souligne l’avocat. En 2020, Christian Duc, ingénieur expert en pneumatiques, rend ses conclusions. Et le verdict est catégorique : le pneu en cause dans le carambolage de Jean-Paul Rollet comporte un défaut de fabrication évident. « Il s'agit d'un produit industriel, pas artisanal... On se dit alors qu'il y a sans doute d'autres accidents causés par les mêmes pneus. En tout cas, cela vient corroborer l'enquête de Sophie Rollet », observe Philippe Courtois.
Depuis, tous deux sont en attente d'une mise en examen de Goodyear. « Il faut permettre à la partie adverse de se défendre, face à un rapport très à charge », ajoute Maître Courtois. Pour l'heure, la justice ne suit pas. Mais l'avocat sait que des actes de procédure sont en cours depuis juillet dernier. Il espère donc une évolution d'ici la fin de l'année, ce qui marquerait « un tournant crucial dans cette affaire ».