Pouvez-vous revenir sur la création du conseil de développement (Codev) de Toulouse Métropole et les missions qui lui sont confiées ?

Avant 2013, il existait un conseil consultatif de ce type, à l'état embryonnaire, avec moins de moyens et sans rôle bien défini, lié au Syndicat mixte d'études de l'agglomération toulousaine. En prévision de la création de la métropole au 1er janvier 2015, Pierre Cohen, le maire socialiste de Toulouse, voulait travailler davantage à l'échelle de cette immense aire urbaine de 37 communes, réunies autour d'un projet commun d'aménagement du territoire.

Le Codev a donc été créé en 2013 pour réfléchir au « faire ville ». J'en ai accepté la présidence avec une seule condition : établir un rapport de confiance avec le président de la métropole. Dès lors, nous avons commencé à réfléchir sur les grands thèmes qui traversent les débats urbains : mobilité, accueil, politique de la ville, emploi, habitat ou bien encore sur des concepts plus nouveaux comme la notion de « territoires fertiles », c'est à dire la place de la nature et l'agriculture dans le projet métropolitain. Avec l'élection de Jean-Luc Moudenc (LR) à la mairie de Toulouse et à Toulouse Métropole, ma mission a été reconduite avec toujours cette nécessité de rapports de confiance.

Marie-Christine Jaillet (Capture d'écran Youtube)
Marie-Christine Jaillet (Capture d'écran Youtube)

De quelle façon travaillez-vous aujourd'hui, avec quels moyens et quels objectifs ?

Nous devons être un lieu de diversité de points de vue, agréger des réflexions, débats et analyses. Des moyens financiers et locaux sont mis à disposition et nous travaillons au sein de groupes de travail thématiques - des collèges – dans lesquels participent uniquement des personnes non rémunérées issues du monde de l'entreprise, des syndicats, du milieu associatif, des agents municipaux ou bien des universitaires. On dénombre aujourd'hui environ 60 à 80 participants au sein de la commission permanente, avec un turn-over qui peut être important. Nous produisons des documents ou des avis qui sont transmis aux différents services et acteurs des territoires. J'insiste sur cette question, le Codev doit réfléchir sur un territoire plus vaste que la métropole. La question de la mobilité, par exemple, impacte et concerne en effet bien plus largement que les 37 communes.

C'est effectivement l'un des grands thèmes actuels à Toulouse, alors que le tracé de la troisième ligne de métro vient d'être rendu public. Avez-vous « cogité » sur le sujet ?

Il y a eu un débat public, de nombreuses réunions et concertations et Jean-Luc Moudenc a tranché. Sur cette question, le Codev n'a pas été et ne sera jamais une sorte de comité de quartier à l'échelle de la métropole. Nous avons plutôt agi aux côté de Tisséo ( le syndicat mixte des transports en commun) principalement sur la modification des Plans de déplacements urbains (PDU), en procédant à des évaluations techniques, et en jouant un rôle d'information aussi auprès du grand public. Sur ce point, primordial, nous avons lancé beaucoup d'initiatives en quatre ans : des cycles de conférence à la Médiathèque, les « cafés métropolitains » au Quai des savoirs et dans les communes, et en 2017 cinq grandes conférences-débats avec l'Institut de la ville. Le métro a été évidemment abordé, comme beaucoup d'autres thèmes et enjeux.

"Nous devons veiller à ne pas élitiser le territoire"

Si vous ne deviez extraire qu'un seul de ces grands thèmes abordés par le Codev, lequel choisiriez-vous ?

Certainement la question de la démographie. L'augmentation de la population sur l'agglomération, près de 15000 personnes supplémentaires chaque année, est un phénomène qui va durer et qui impacte tous les autres dossiers : l'habitat, le logement, le transport... La question est de savoir, avec cette tendance d'installation dans le Sud et le grand Ouest de la France, au sein de ces grands ensembles urbains, si Toulouse est prête à accueillir ces mouvements. Et avec cette précision importante que si la population augmente, elle connaît aussi de grands exodes comme les étudiants, les cadres d'entreprises, etc. Nous devons donc concevoir un cadre de vie pour des gens qui s'installent et pour ceux qui sont juste de passage, en évitant de créer davantage d'inégalités, et en veillant à ne pas « élitiser » le territoire.

Rien que sur la question du logement, il faut mettre tous les territoires à contribution. Toulouse, mais aussi les communes de l'agglo, les communautés de communes voisines et ces « villes à une heure de Toulouse » au sein de campagnes qui se vident et devront jouer un rôle d'accueil à l'avenir. Le dialogue doit aussi s'engager avec Montpellier et Bordeaux, nos enjeux sont communs. La métropolisation, c'est l'attractivité pour les étudiants, les chercheurs et les gens en recherche d'emploi. Le développement économique repose sur cela et il faut bien avouer qu'à Toulouse, Montpellier ou Bordeaux, on manque de logements. Même si Toulouse est par exemple une des seules grandes aires urbaines françaises à ne pas connaître une augmentation des loyers, comme cela se passe à Bordeaux actuellement.

Pour aplatir ce que l'on appelle le millefeuille territorial (commune, agglo, département, région), et pour simplifier les procédures administratives souvent chaotiques, l'agglomération de Lyon a fusionné sur son territoire les compétences de la communauté urbaine avec celle du conseil départemental. Serait-ce envisageable ici ?

Je ne suis pas sûre que ce soit très réaliste. La métropole lyonnaise a dû absorber les compétences dévolues au département, comme l'action sociale, et c'est un casse-tête. Nos vieux départements vont probablement se reconfigurer. Ils deviendront des sortes de circonscriptions des régions, mais sans légitimité politique. Je crois que l'évolution ne se fera pas par la loi mais en fonction des contrats locaux, des spécificités. Regardez ce qui se passe avec les nouvelles grandes régions : ce sont des monstres géographiques, sans forcément de cohérence purement territoriale, mais surtout des nains financiers. Les Landers allemands sont cent fois plus riches et peuvent agir en conséquence. Nous sommes loin de ce modèle, même si la notion de métropolisation, je le répète, est bien présente en France.

Revenons à Toulouse et à son évolution. Que pensez-vous du travail de l'urbaniste barcelonais Joan Busquets, conservé lui aussi par les maires successifs ?

Au moment de la Fabrique Urbaine voulue par Pierre Cohen en 2009, un processus participatif destiné à redessiner Toulouse en 2030, des experts sont venus donner leur vision de la ville. La concertation publique a été lancée fin 2009 et les Toulousains ont été plus de 13000 à apporter leur contribution au débat. 950 personnes ont participé aux 6 ateliers dans les secteurs de Toulouse. Sur l'urbanisme pur, plusieurs architectes et urbanistes ont été entendus. Joan Busquets a séduit. Il a une vision générale, fine, intelligente, en évitant le spectaculaire. Son travail sur l'accès au fleuve, au Canal du Midi, le parcours vers la gare et la nouvelle rue Bayard, les futures Ramblas à Jean-Jaurès, les places réaménagées me semble cohérent. Surtout il ne concerne pas uniquement que le centre-ville.

Il y a une rupture importante annoncée récemment, qui va peut-être choquer les inconditionnels de la fameuse brique rose, c'est la construction d'une immense tour ultra-moderne végétalisée près de la gare. Qu'en pensez-vous ?

Le Conseil de développement plaidera bien évidemment pour un débat en amont. A ma connaissance, c'est un projet 100 % privé fortement lié à l'arrivée de la LGV, récemment remise en cause. On verra bien si les investisseurs tiendront... C'est ce que j'appelle un projet-phare, un symbole, une sorte de signal envoyé pour attirer, comme Antigone à Montpellier ou le Musée du vin à Bordeaux. C'est la même chose avec de grands événements culturels destinés à braquer les projecteurs un certain temps. Toulouse bouillonne déjà, a-t-on besoin de tels projets ou événements pour la faire vivre un peu plus ? Je n'en suis pas du tout convaincue...

https://twitter.com/20minutestoul/status/885545063576723456
Quatre ans après sa création, est-il l'heure de faire un premier bilan du fonctionnement et de l'utilité du Conseil de développement ?

Il est fait chaque année et c'est mon souci principal. Si nous ne sommes pas encore au niveau de ce qui se peut se passer avec ces mêmes conseils à Nantes, Lyon ou Rennes par exemple, qui sont plus anciens et donc plus efficaces. Mais nous sommes écoutés et nous avançons à petits pas. Notre structuration évolue, on a trouvé une manière efficace de travailler. C'est en réalité la question fondamentale : sur des travaux à long terme, sur des sujets aussi complexes, sommes-nous sûrs que le Codev serve à quelque chose ? A l'heure des enjeux climatiques, énergétiques, de démographie, d'accueil croissant de publics très divers, la ville se trouve en tout cas en plein coeur des débats essentiels.

Les grands entretiens de Mediacités

Du 18 juillet au 17 août, Mediacités publie une série de grands entretiens. A lire également : l’interview de l'ancien président du Stade Toulousain Jean Fabre, et celle de l'avocat Simon Cohen, figure du barreau toulousain.