Quelle est la place des cinémas Utopia dans le paysage cinématographique français ?

Utopia est considéré comme une réussite exemplaire au sein du secteur. Le cinéma français, ce sont les stars, Cannes, les Césars, et au-delà, tout un écosystème de professionnels qui fait vivre les films au jour le jour. Utopia y occupe une place à part, essentielle pour certains films, que le réseau met en avant des mois durant, ce qui lui vaut la reconnaissance et le respect de tout le métier. Partis de rien dans les années 70, les fondateurs d'Utopia Anne-Marie Faucon et Michel Malacarnet sont devenus des références. Dans le même temps, ils suscitent régulièrement de l’agacement, parce qu’ils n’hésitent pas à donner leur avis, à prendre des positions fortes, voire à faire la leçon sur le cinéma et d’autres sujets liés à la vie de la cité. Cette position les expose à des critiques et à quelques contradictions.

Olivier Alexandre.

Lesquelles ?

Anne-Marie Faucon, Michel Malacarnet et les autres figures historiques d'Utopia ont été longtemps dans la débrouille et une logique de survie. Des années durant, l’existence de ces cinémas a été rendue possible par leur engagement total, un enthousiasme souvent communicatif pour le cinéma qu’ils voulaient voir et défendre. Ils se sont acharnés à proposer un cinéma différent. Ce dévouement n’est pas si commun, particulièrement si on se replace dans le contexte des années 1980, période de crise générale du cinéma français. L’entreprise porte la trace de cet engagement : l’architecture, la décoration, le style de la Gazette [le journal des cinémas Utopia, NDLR], qui jouent la carte de l’authenticité et de la proximité avec les spectateurs, etc. Dans les différentes salles, il n’y a pas de grades, pas de marques de déférences ou de code vestimentaire imposé. Pourtant, les différences salariales, de rôles, de responsabilités juridiques, d’autorité et de légitimité sont réelles. Les animateurs historiques se retrouvent dans la peau de patrons devant rendre des comptes, prendre des décisions, assurer une continuité de l’entreprise, signer des fiches de paye, se plier au droit du travail et faire respecter des plannings. Leur engagement et leurs valeurs, hérités des années 1960 et 1970, se heurtent parfois à ces impératifs de gestion. En résultent des incompréhensions, des frustrations et dans certains cas des conflits plus ou moins larvés avec le personnel.

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À quel moment situez-vous la professionnalisation du réseau Utopia et ce passage à un esprit d'entreprise ?

Il faudrait s’accorder sur le terme de professionnalisation. De leurs débuts, à l'entame des années 1970 jusqu’au début des années 1990, Utopia n’a dégagé aucun bénéfice. Ils ont dû faire face à l’hostilité de nombreux exploitants, à des groupes et associations politisées ne souhaitant pas leur implantation, à des problèmes de fonctionnement lié à une forme d’amateurisme ou de non soutenabilité de leur modèle comme à Paris où ils n’ont pas réussi à s’implanter durablement. La professionnalisation correspond donc d’une part à un apprentissage du métier d’exploitant dans ses différentes dimensions (développer des rapports de confiance avec les distributeurs, savoir défendre un film, tenir une salle, recruter, parfois licencier, développer des relations de confiance avec les élus et le tissu d’associations locales), d’autre part à une forme d’acceptation, voire de reconnaissance du réseau par la filière cinématographique. Ce qui est jugé par certains comme une forme de rationalisation, voire de trahison de leur programme politique originel, est d’un autre point de vue l’histoire d’une réussite entrepreneuriale.

Pourquoi ces conflits avec le personnel ?

L’ambiguïté de la trajectoire d’Utopia tient à la professionnalisation d’un cadre originellement anti-professionnel, à l’institutionnalisation d’un cinéma anti-institutionnel, et à la reconnaissance durable d’un outsider absolu. Les contradictions entre un message très progressiste, humaniste, désintéressé et la réalité d’une entreprise en partie verticale et contraignante ont pu alimenter une forme d’usure chez certains de leurs salariés. Au-delà de la structure, elles appellent la critique de tous ceux ayant le sentiment que la promesse d’Utopia, celle d’une entreprise différente, n’est pas complètement tenue, qu’elle est trahie, et leur confiance avec elle. L’image d’un cinéma alternatif laisse alors la place à celle d’une entreprise comme les autres.

Le désenchantement est d’autant plus brutal et cruel que le réseau porte un discours moral et engagé. Chez Amazon ou McDonald's, les salariés s’attendent à une forme de violence au travail et d’agressivité dans les pratiques commerciales. Avec Utopia, les employés et les spectateurs se tournent vers une entreprise qui revendique une conscience politique forte. Cette dernière fait la force, le charme d’Utopia aux yeux de ses défenseurs. Mais sans une exigence et une vigilance quotidiennes sur leurs propres pratiques, elle se retourne en faiblesse en nourrissant le feu des critiques.

Chercheur au CNRS, Olivier Alexandre est l’auteur de l'ouvrage « Utopia. À la recherche d’un cinéma alternatif » (Paris, L’Harmattan, 2007).

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Nourrit sa curiosité en tant que journaliste depuis l'an deux mille quatorze. S'intéresse aux innombrables facettes de notre société. Rédacteur en chef de Mediacités à Toulouse depuis octobre 2019.