Comment vous sentez-vous ?

Je vais bien, j’ai passé une semaine particulière depuis lundi [lire le récit de la libération d'Ebru Firat en encadré, NDLR], quasiment sans dormir. Je suis très heureuse d’être sortie et d’être avec ma mère et mes frères. Je me sens bizarre, j'ai du mal à réaliser. Je dirais même que je suis sous le choc depuis ma sortie. Mais je n'oublie pas que c’est une libération conditionnelle et je respecterai les conditions de cette libération.

Quelles sont ces conditions de votre liberté conditionnelle ?

Je dois rester encore un an et trois mois à Diyarbakir en me rendant toutes les semaines au commissariat.

Comptez-vous revenir à Toulouse ?

Oui, bien sûr. Je rentrerai à Toulouse avec ma mère et mes frères car mon père s’y trouve et y travaille. Nous rentrerons tous lorsque cela sera possible.

Comment envisagez-vous votre retour ?

J’ai passé dix ans loin de Toulouse. Moi, j’ai changé. J’avais 18 ans lorsque je suis partie, j’en ai 28 aujourd'hui. Je me demande si la ville, elle, a beaucoup changé. 

Qu’allez vous faire dans les jours qui viennent ?

Je vais me reposer car je n’ai pas beaucoup dormi. Hier soir avec ma mère, nous nous sommes dit quatre mille fois « bonne nuit », mais nous ne pouvions pas nous arrêter de nous parler, de nous prendre dans les bras et de pleurer. Je suis si heureuse. Je compte aussi prendre soin de moi car j’ai quelques soucis de santé, notamment au niveau de mes dents, mais cela va s’arranger.

Avez-vous un message à transmettre aux gens qui vous ont soutenue pendant vos années de détention ?

Je remercie toutes les personnes qui m'ont envoyé des messages. Je savais depuis ma prison que de nombreuses personnes faisaient des choses pour moi. Je sentais qu’il se passait des choses et cela m’a aidé moralement. Je les retrouverai à Toulouse.

L'affaire Ebru Firat

D'origine kurde, Ebru Firat est née à Moissac dans le Tarn-et-Garonne en 1991 et a grandi dans le quartier de Bellefontaine, à Toulouse. Elle était partie combattre Daech en 2015 avec les combattants kurdes dans la province du Rojava, au nord de la Syrie. Le 8 septembre 2016, à l’aéroport Ataturk d’Istanbul, à la suite d’une dénonciation anonyme, elle est interpellée par la police turque au moment où elle s’apprête à embarquer dans un vol pour la France. Quelques semaines après le coup d’état manqué contre le président turc Recep Erdogan, son arrestation fait la Une des journaux turcs. Elle est condamnée un mois plus tard à huit ans d’emprisonnement pour son appartenance au Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), considéré comme une organisation terroriste par la Turquie. Une peine qui sera ramenée à cinq ans.

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Depuis le 6 juin, Ebru Firat peut accéder à une liberté conditionnelle pour avoir exécuté les trois quarts de sa peine. Le lundi 10 juin, elle quitte la prison de Barkikoy pour rejoindre celle d’Eskisehir à trois cents kilomètres au sud-est d’Istanbul. « Un très bon rapport du directeur de la prison de Barkikoy dans lequel il est précisé qu’elle a totalement rompu avec l’organisation [le PKK, ndlr] a joué en sa faveur »,  nous précise son avocat Maître Ahmet Khiraz. Elle séjourne à Eskisehir jusqu'au jeudi 13 juin. Les conditions y sont très difficiles. « Plus encore que celles de Barkikoy. Ebru y était seule et ce fut très dur », affirme son avocat turc. La demande de libération sous contrôle judiciaire d'Ebru Firat est acceptée mais le dossier tarde à atterrir sur le bureau du directeur de la prison.

Vendredi, Ebru Firat est renvoyée à Istanbul. Elle attend de connaître les modalités de son contrôle judiciaire. A deux heures du matin, dans la nuit de vendredi à samedi, elle apprend qu’elle pourra effectuer son contrôle judiciaire à Diyarbakir, dans le sud-est de la Turquie, chez sa mère. A 22 heures, Ebru Firat arrive à Diyarbakir, accueillie par sa famille. Elle passe plusieurs heures au téléphone avec son père Melvut, resté à Toulouse. C’est lui qui assure la logistique pour son retour en France. « Elle sera totalement libre lorsqu’elle sera ici avec nous », confie-t-il.

Fatihah Chenine
Après une maîtrise de lettres modernes en 1994 à l'Université Toulouse - Le Mirail, j'ai travaillé pour Radio France Toulouse et La Dépêche du Midi. En 2000, j'ai participé à la mise en place de Tout Toulouse, hebdomadaire de ville du groupe Le Monde - Midi Libre. Mes sujets de prédilection sont ceux qui ont trait à la condition des femmes. Journaliste de terrain, je me déplace en France et à l'étranger. Chaque voyage est pour moi bien plus qu'une aventure, c'est aussi l'occasion de mieux comprendre la nature humaine.