Ebru Firat est détenue depuis septembre 2016 en Turquie. Cette Toulousaine d'origine kurde était partie combattre Daech, avant d'être arrêtée à Istanbul et condamnée à 5 ans de prison pour son appartenance au Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), considéré comme une organisation terroriste par la Turquie. L'avocate Agnès Casero demande le transfèrement de sa cliente dans une prison française. Le 21 février, elle a rendu visite à Ebru Firat dans sa prison stambouliote. Mediacités lui avait transmis trois questions à poser à la prisonnière franco-turque de 27 ans.

Comment allez-vous, physiquement et moralement ? Quelles sont les conditions de votre détention ?

Me Agnès Casero : « Elle m'a énoncé tous ses problèmes de santé. Elle a une sciatique au dos. Elle a mal à la jambe gauche. Elle dit qu'elle est stressée et qu'elle manque de place, dans sa cellule de 4 mètres carrés. Elle raconte qu'il y a quelques mois, elle ne pouvait plus bouger. Elle a été conduite dans un hôpital, hors de la prison, où on lui a fait une radio. Les médecins ont détecté un début d'hernie discale, entre la vertèbre 4 et la vertèbre 5. Elle dit aussi qu'elle a mal aux yeux. Parce que la cellule est trop petite et que sa télé est à 1 mètres 50 de son visage. Quant au moral, elle dit qu'elle s'habitue. Elle est très pudique sur les moments de solitude absolue qu'elle doit traverser. Elle répond simplement qu’elle n'a pas le choix. Elle reste stoïque devant la situation. Même si elle se sent seule, elle se renferme sur elle-même, elle patiente. On la sent souffrante mais très digne, très forte. Elle s'est renfermée sur sa souffrance, qu'elle n’exhibe pas. »

Le 12 décembre 2016, vous écrivez une lettre à François Hollande qui ne vous a jamais répondu. Le 2 janvier dernier, le maire de Toulouse Jean-Luc Moudenc, la présidente du conseil régional Carole Delga et le président du conseil départemental Georges Méric adressent une lettre conjointe à l'Élysée, au Quai d'Orsay et au ministère de la justice pour appuyer votre demande de transfèrement : là encore, pas de réponse au sommet de l'Etat. Comment réagissez-vous au silence de l'Elysée ?

Me Agnès Casero : « Je lui ai répété la question deux ou trois fois : impossible d'avoir une réponse. On s'est juste dit en rigolant que le président Hollande n'a pas dû recevoir cette lettre puisqu'il n'y a jamais eu de réponse. Elle n'a rien dit de plus à ce sujet. »

Comment voyez-vous votre avenir, à court terme et à votre sortie de prison ?

Me Agnès Casero : « Je lui ai annoncé qu'on avait effectué une demande de transfèrement dans une prison française. Cela lui a fait très plaisir. Ensuite, elle sortira de prison avant l'âge de 30 ans. Elle m'a répondu ceci : "J'ai envie d'une maison à Toulouse. J'ai envie d’être à Toulouse. Je veux travailler dans le milieu des soins de santé, en hôpital ou ailleurs". Du fin fond de sa prison, elle aspire à une vie de liberté et de calme. »

Où en est l'affaire Ebru Firat ?

Arrêtée le 8 septembre 2016 à l'aéroport d'Istanbul, Ebru Firat a été condamnée à huit ans de prison par la justice turque pour son appartenance au PKK, le Parti des travailleurs du Kurdistan, reconnu par la Turquie (et l'Union européenne) comme une organisation terroriste. Elle purge actuellement sa peine, finalement raccourcie à 5 ans, dans l'établissement pénitencier de Bakirköy. « La demande de transfèrement dans une prison française a été transmise fin novembre 2017 au ministère des affaires étrangères, indique l'avocate Agnès Casero. Jean-Yves Le Drian m'a répondu fin janvier 2018 pour me dire qu'il fallait se diriger vers le consulat d'Istanbul. Ce dernier a reçu le 30 janvier la copie de la demande de transfèrement. Dès le 1er février, il a mis en oeuvre la procédure nécessaire. Le dossier a été transmis à Paris dans une commission spéciale. Cette commission a demandé aux autorités turques des originaux des pièces dont nous avons besoin pour préparer le transfèrement. Si la Turquie envoie les documents, alors cette demande pourra être étudiée dans un délai de quelques semaines. Mais il faut savoir que la Turquie peut dire oui ou non au transfèrement. »

Ahmet Kiraz et Agnès Casero le 20 février 2018 au Consulat de France à Istanbul. Photo: Fatihah Chenine.

Pour l'avocate, la prudence est donc de mise. « Selon les échos qui nous ont été renvoyés, Ankara ne serait pas favorable au transfèrement d'Ebru Firat, reprend-elle. C'est un dossier avec une teinture politique assez caractérisée et, qu'elle le veuille ou non, Ebru est aussi Turque. Elle est née en France, elle a fait sa demande de nationalité française à l'âge de 18 ans et obtenu un passeport français. En Turquie, elle n'a jamais fait de démarche pour avoir des papiers. Mais comme ses parents sont turcs, elle l'est aussi. Cette double nationalité est une entrave à ce transfèrement. Néanmoins, j'ai bon espoir : Ebru a une bonne réputation au sein de la prison. » 

Le 1er février 2018, Ebru Firat a rencontré un représentant du consulat français pour la première fois - soit plus d'un an après son incarcération. En décembre 2016, la jeune toulousaine avait écrit une lettre au président François Hollande, qui ne lui a jamais répondu. « Alors que le retour imminent en France de jeunes engagés dans les rangs de Daech est un sujet national de préoccupation, la gêne de Paris dans ce dossier irrite les soutiens d'Ebru Firat. Pour eux, peu importe que la jeune femme soit passée par les rangs du PKK, sa trajectoire offre un contre-récit positif à celui des revenants du djihad », expliquait Mediapart, dans une enquête publiée le 9 février dernier. Agnès Casero regrette le manque de soutien de l’opinion publique : « C’est relativement confortable de parler de la paix dans le monde depuis son fauteuil, alors qu’Ebru, elle, s’est battue pour ça. » La pétition lancée par l'Association pour la laïcité et l'entraide internationale des femmes (Aleif) pour le retour en France d'Ebrut Firat a récolté à ce jour plus de 1000 signatures.

 

Fatihah Chenine
Après une maîtrise de lettres modernes en 1994 à l'Université Toulouse - Le Mirail, j'ai travaillé pour Radio France Toulouse et La Dépêche du Midi. En 2000, j'ai participé à la mise en place de Tout Toulouse, hebdomadaire de ville du groupe Le Monde - Midi Libre. Mes sujets de prédilection sont ceux qui ont trait à la condition des femmes. Journaliste de terrain, je me déplace en France et à l'étranger. Chaque voyage est pour moi bien plus qu'une aventure, c'est aussi l'occasion de mieux comprendre la nature humaine.