Souvenez-vous, c’était en février dernier. La diffusion par l’émission Quotidien d’enregistrements de Laurent Wauquiez à l’EM Lyon avait déclenché le pataquès politico-médiatique le plus retentissant des six premiers mois de l’année 2018. On entendait le président LR d’Auvergne-Rhône-Alpes passer au vitriol – sans « bullshit » médiatique – Angela Merkel, Gérald Darmanin ou encore Nicolas Sarkozy… Dans la tempête, un homme est passé entre les gouttes : Bernard Belletante.

Le directeur général de l’école de commerce, artisan de la venue du président des Républicains devant ses étudiants, jouait ni plus ni moins la réputation de son établissement dans cette affaire. Dans un premier temps, il n’émet aucune réaction officielle et laisse ses élèves défendre son choix d’avoir confié un cours à Laurent Wauquiez. Plusieurs jours passent avant qu’il ne se décide à réagir – dans un mail destiné à rester interne, non devant un micro ou une caméra. Le courrier fuitera très vite. Une stratégie de communication de crise ciselée et brillante, selon ce blog spécialisé.

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« Cette affaire nous a fait plus de bien que de tort », sourit, satisfait, Bernard Belletante, quatre mois plus tard. Une étude commanditée par l’EM a conclu à l’impact… positif de la polémique pour l’école ! Ou l’art de transformer un « bad buzz » en formidable gain de notoriété. Fortiche ou fûté, Bernard Belletante ? Les deux.

Réputation plaquée or

A la tête de la quatrième école de commerce de France, ce docteur en sciences économiques s’est forgé une réputation plaquée or. « C’est un manager exceptionnel, un meneur d’hommes », brosse Emmanuel Imberton, président de la Chambre de commerce et d’industrie (CCI) de Lyon, dont dépend l’EM. Résultats à l’appui : nommé, en 2014, directeur d’une institution en plein marasme, Bernard Belletante a plus que doublé son chiffre d’affaires en quatre ans (de 40 millions d’euros à près de 100 millions d’euros).

Parmi ses faits d’armes, le directeur général a étendu l’EM Lyon à Saint-Etienne, Paris, Shanghai, Casablanca… en attendant un campus à Hyderabad, en Inde. Il a aussi multiplié les partenariats, dont celui conclu avec le géant IBM et présenté comme « une première mondiale ». Aujourd’hui, son établissement se passe des subsides de la CCI (trois millions d’euros de subventions par an auparavant). Mieux : avec 5750 étudiants en formation initiale (chiffre de l'année 2016-2017), il abonde au budget de la chambre consulaire via le loyer annuel (trois millions d’euros également) des locaux d’Ecully qui abritent l’EM.

A 64 ans, le dean (« doyen », en anglais, au sens universitaire du terme) comme il aime à se qualifier, s’apprête à mener de front ses deux dernières révolutions : le déménagement du campus historique à Gerland prévue pour 2022 et l’abandon de la gouvernance associative de l’EM. « Il a une vraie vision de l’évolution du système éducatif et va très loin dans la réflexion », salue le député LREM de Villeurbanne Bruno Bonnell, président du conseil d’administration de l’EM Lyon.

« Ses méthodes de boxeur peuvent faire mal »

Voilà pour les louanges. En interne, les jugements sont plus nuancés. Professeurs et personnels administratifs s’accordent sur l’aspect « visionnaire » de Bernard Belletante. « Quelqu’un qui va de l’avant, ambitieux et qui sait faire bouger les lignes. En quatre ans, l’EM Lyon a réalisé plus de choses que lors des dix années précédentes », décrit un enseignant sous le couvert de l’anonymat. Mais le même se montre plus réservé sur le style du patron : « Très direct. Il peut paraître autoritaire ».

« Il s’attaque aux cloisons au propre comme au figuré. Cela laisse des gens de côté. Ses méthodes de boxeur peuvent faire mal », abonde un cadre de l’école qui requiert, lui aussi, l’anonymat. Bernard Belletante assume : « Oui, je veux aller vite. Trop peut-être. Je tranche mais j’écoute ». Et théorise  : « Quand vous allez vite, vous êtes la flèche ; quand vous allez lentement, vous êtes la cible ».        

« C’est quelqu’un qui fonce », confirme son prédécesseur Patrick Molle. Quitte parfois à montrer un manque manifeste de modestie : « Lors d’une réunion des anciens de l’EM Lyon, à sa prise de fonction, il nous présentait son plan de transformation de l’école sur scène en parlant de lui à la troisième personne du singulier », se remémore Pierre-Yves Gagneret, un des associés d’Enaxion, cabinet spécialisé dans l’accompagnement des dirigeants.

Réseaux économiques lyonnais

Diplômé de Normale Sup Cachan, Bernard Belletante a débuté son activité au lycée lyonnais La Martinière, avant d’enseigner à l’EM Lyon puis d’occuper le poste d’adjoint de Patrick Molle. Sa carrière l’a un temps éloigné de Lyon. De 2002 à 2014, il dirige (d’abord comme adjoint, puis comme directeur général) Euromed, l’école de commerce de Marseille, et pilote la fusion de celle-ci avec l’ESC Bordeaux pour donner naissance, en 2013, à « Kedge Business School ».

Son éloignement de Lyon est tout relatif : pendant cette période, Bernard Belletante reste ancré dans les réseaux économiques de la ville. Il siège au conseil d’administration du groupe d’assurances April depuis 2007. Une fonction pour laquelle il a perçu 9900 euros brut en 2017 (13 750 euros en 2016). Il y a longtemps fréquenté Bruno Bonnell, également administrateur du groupe jusqu’en 2016.    

> A (re)lire sur Mediacités Lyon : 

"April poursuit ses manœuvres d'évitement fiscal à Malte"

Avec l’ex-PDG d’Atari la relation remonte au début des années 1980. Ce patron emblématique, devenu député macroniste, n’a pas ménagé son énergie pour convaincre Bernard Belletante de prendre les rênes de l’EM Lyon. Il consulte régulièrement celui qu’il considère comme « un vrai ami ». Les deux hommes s’entretiennent au téléphone toutes les semaines, quand ils ne déjeunent pas ensemble à Lyon, Paris ou Shanghai.

« L’éducation, c’est un marché »

Politiquement, où se situe le directeur de l’EM Lyon ? Bernard Belletante s’affiche volontiers comme libéral. « Pour moi, une école c’est une entreprise et l’éducation, c’est un marché », dit celui qui publia, en 1985, un essai sur les financements des entreprises via la Bourse. Sur son profil LinkedIn, il affirme, en anglais, détester le conservatisme, la réglementation étatique et le totalitarisme (« I don’t like conservatism, state regulation, totalitarism »). Mais pas question de dévoiler ses préférences partisanes. « Je n’ai pas à dire de qui je suis proche, tonne-t-il quand on l’interroge sur ses relations politiques. Je ne fonctionne pas à la soumission aux politiques. »

« Ce n’est pas un mondain et il est souvent en déplacement. Je ne saurais pas le situer dans les milieux lyonnais », commente le communicant Jean-Marc Atlan (ex-cadre chez April), qui le conseille. La présence de Laurent Wauquiez à l’EM Lyon ? « L’école est un lieu de débat », défend le directeur, qui n’a pas manqué de souligner que de nombreux autres responsables politiques étaient aussi venus s’exprimer devant ses étudiants, même si c’est en général dans le cadre de conférences et non de cours.

Avec Gérard Collomb, Bernard Belletante partage le projet du déménagement de l’école de commerce à Gerland. C’est l’ancien maire de Lyon, soucieux de créer un pôle universitaire au sud de sa ville, comme un pendant à la Doua, qui lui a soufflé l’idée. Dans l’entourage proche du directeur de l’EM Lyon, on retrouve un transfuge de la « Collombie » : conseiller technique pour les dossiers économiques de l’ex-président du Grand Lyon, Teddy Breyton a rejoint l’an dernier Bernard Belletante comme directeur de cabinet et des relations extérieures. C’est lui qui pilote l’arrivée future de l’EM à Gerland.

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« Il fallait un alignement des planètes entre l’école, la CCI et la Métropole pour concrétiser cette idée », commente celui-ci. « On ramène l’école au cœur de la ville, dans un quartier où se situent déjà l’université Claude Bernard et l’Ecole normale supérieure », s’enthousiasme Jean-Charles Foddis, directeur général de l’Aderly, l’agence de développement de la région lyonnaise.

Aller chercher de l’argent frais

Mais il est un autre chantier, autrement plus « révolutionnaire », selon une source interne, piloté directement par Bernard Belletante. D’association, sous la tutelle de la CCI, l’EM Lyon va devenir une société anonyme. Autrement dit, l’école pourra prochainement accueillir à son capital des investisseurs privés. Objectif : aller chercher de l’argent frais pour amplifier le développement de l’école – le directeur vise un chiffre d’affaires à 170 millions d’euros d’ici à cinq ans. Ni l’EM ni la CCI n’ont fait la publicité du projet. « Une communication est prévue en septembre », confie Emmanuel Imberton. Mais le processus est déjà engagé.

Le 23 avril 2018, la CCI de Lyon a voté en assemblée générale la création d’une société holding, la « SA Early Makers group », qui a vocation à contrôler l’association sur laquelle repose l’EM Lyon. Dans la future configuration, la CCI restera actionnaire majoritaire (95%). Mais pour combien de temps ? « Ce n’est pas décidé, on verra plus tard », évacue Emmanuel Imberton qui préfère parler « d’un schéma qui prépare l’avenir ». Mécaniquement, l’arrivée de nouveaux acteurs au capital de l’école rendra de plus en plus relatif le poids de la chambre consulaire. « Les financements publics, CCI comprises, sont aujourd’hui à bout de souffle. J’ai besoin d’un actionnariat qui apporte des fonds propres », argumente Bernard Belletante.

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« Au sein du corps professoral, on s’inquiète de voir arriver un investisseur qui ne penserait qu’au résultat financier sans tenir compte d’un projet pédagogique. Le loup va-t-il entrer dans la bergerie ? », questionne un enseignant. « Comment la CCI pourra[-t-elle] garder sa capacité et sa liberté à diffuser cette culture de l’entrepreneuriat ? », interrogeait aussi un élu de la CCI, selon le rapport de l’assemblée d’avril 2018 consulté par Mediacités. Bernard Belletante répond « aller plus loin », « anticiper ». La flèche plutôt que la cible.