Certes, il ne pourra pas rivaliser avec la précocité d’un Alexandre Vincendet, le patron de la fédération des Républicains, élu maire à 31 ans en 2014, après un parachutage réussi à Rillieux-la-Pape. Mais, à 39 ans, la conquête du fief socialiste de Bron permettrait à Jérémie Bréaud de disposer de son rond serviette à la table des édiles de droite ayant mis à mal l’hégémonie de la gauche dans les banlieues lyonnaises.

Les communes du Sud et de l’Est de la Métropole ont longtemps offert, en guise de paysage politique, un camaïeu rouge-rose. Les temps ont bien changé. Le bleu règne désormais dans plusieurs villes de la première couronne. Après les prises de choix de 2014 - Saint-Priest, Décines, Pierre-Bénite, Rillieux-la-Pape -, le premier tour du scrutin de 2020 a permis à LR de consolider ses acquis. Et d’espérer, ce dimanche 28 juin, ramener Bron dans ses filets.

Maire sortant en quête de légitimité

Dans cette commune de 41 000 habitants, coupée à la fois par le boulevard périphérique et l’A43, et qui compte deux quartiers estampillés « politique de la ville » (Parilly et Terraillon), la droite enchaîne, depuis des lustres, les candidats et les désillusions. Dernier revers en date, il y a six ans, avec Yann Compan battu par la socialiste Annie Guillemot, pourtant empêtrée dans une guerre picrocholine avec son ex-adjointe à la culture Elisabeth Brissy-Queyranne (épouse de l’ancien patron de la région Jean-Jack Queyranne).

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L'hôtel de ville de Bron. Photo : N.Barriquand/Mediacités.

Réélue au forceps, la maire de Bron, devenue sénatrice, transmet dès 2015 le flambeau à son premier adjoint Jean-Michel Longueval, également membre du Parti socialiste. Le voici aujourd’hui en quête de l’onction du suffrage universel afin d’asseoir sa légitimité. En face, exit Yann Compan. Celui-ci a pris ses distances avec son parti quand Laurent Wauquiez en a conquis la présidence.

C’est au tour de Jérémie Bréaud d’endosser le costume du challenger. Avec un certain succès jusqu’à présent : en l’absence d'une liste Rassemblement national [lire plus bas], il a obtenu 35,5% des voix au premier tour. C’est sept points de moins que son adversaire de gauche (42,6%), mais la fusion de sa liste avec celle du « troisième homme », le MoDem François-Xavier Pénicaud (13,4%), soutenu par La République en marche lui permet de conserver ses espoirs de conquête.

« Je suis devenu moins con »

À l’automne 2018, quelques sourires entendus accueillent le parachutage de ce jeune Lyonnais, ancien élève des Chartreux, engagé au RPR dès ses 16 ans et fan de Johnny Hallyday. Elu du très chic 6e arrondissement, il démissionne, à un an de la fin son mandat, pour son aventure électorale en banlieue. Professionnellement, l’ambitieux a alors déjà franchi le périphérique depuis trois ans : Gilles Gascon, le maire LR de Saint-Priest l’a recruté comme chef de cabinet. « Un patron en or », selon Jérémie Bréaud pour qui sortir du microcosme lyonnais fait office de révélation. « Je suis devenu moins con », lâche-t-il à l’époque.

Job à la Région

Peu de temps après avoir officialisé son entrée en lice à Bron, Jérémie Bréaud change d’employeur. Il quitte l’hôtel de ville de Saint-Priest pour l’hôtel de région, à la Confluence. Au sein de la collectivité présidée par Laurent Wauquiez - où siège son mentor Gilles Gascon -, il occupe, depuis janvier 2019, un poste de chargé de mission. Son descriptif laisse un brin songeur : « Suivre le bon déploiement de la politique régionale sur le terrain ; mettre en place les opérations destinées à assurer la lisibilité de l’action régionale ».

« C’est au moins un emploi de complaisance politique », assène Françoise Mermoud (EELV), colistière de Jean-Michel Longueval. « Le genre de job qui tombe à pic car il est peu chronophage à en juger par l’omniprésence du candidat  en campagne », raille Reynald Giacalone (Génération.s), autre colistier du maire sortant. « Insinuations » nulles et non avenues, balaie l’intéressé : « Mon travail est bien réel. Il consiste à organiser des opérations de communication autour des subventions allouées par la Région à des entreprises, des associations, des collectivités locales. Je vérifie également l’installation de la signalétique (panneaux bleus et logos) à l’entrée des communes et sur des équipements ayant bénéficié du soutien de la Région ». Comme le savent les lecteurs de Mediacités [(re)lire notre article : « Laurent Wauquiez case son logo jusque sur le dos des lycéens »], Laurent Wauquiez ne rechigne jamais à apposer les couleurs de sa collectivité partout où il le peut…

Il n’empêche, sa mission n’a pas empêché Jérémie Bréaud de battre campagne à Bron avec assiduité. « Mon contrat prévoit une durée hebdomadaire de travail de 40 heures, ce qui m’ouvre droit à un certain nombre de RTT, en complément de mes jours de congés. Je les ai posés l’an dernier, sans prendre de vacances, et j’ai fait de même de février à mi-mars 2020, détaille-t-il. Qu’on ne vienne pas me chercher sur ce terrain ! »

« Il ne connaît pas cette ville, il ne lui ressemble pas »

Parachuté et inconnu, le candidat LR se lance très tôt dans la course. Dès le début de 2019, des affiches avec sa trombine fleurissent dans Bron. Il multiplie les visites de quartier et les réunions d’appartement, ne rate jamais, ou presque, une manifestation locale, soigne sa communication. « Il ne connaît pas cette ville, il me semble qu’il ne l’aime pas et une chose est sûre, il ne lui ressemble pas, tacle Jean-Michel Longueval. Il peut apparaître moderne en façade mais il est de l’ancien monde : un pur produit du RPR et de la droite lyonnaise traditionnelle. Il a trahi ses électeurs à Lyon et il est prêt à tout pour devenir maire de Bron.  » Un exemple ? Selon nos informations, dans la dernière ligne droite, son équipe de campagne démarche par téléphone les Brondillants les plus âgés pour leur proposer de venir les chercher et de les conduire à l'isoloir le jour du vote...

Depuis des mois, Jérémie Bréaud décline sans relâche la thématique de la proximité. La sécurité mise à mal, selon lui, par le laxisme atavique de la gauche, est élevée au rang de mère de toutes les batailles. Et l’actualité de ces derniers mois sert le nouveau chantre de la droite décomplexée : des rodéos sauvages exaspèrent les habitants, en particulier dans le quartier du Terraillon. Pour protester contre ces débordements et « la passivité  du maire », des rassemblements « spontanés » sont organisés sur le parvis de l’hôtel de ville. Des colistiers de Jérémie Bréaud sont de la partie. « La ficelle est un peu grosse », s’étrangle Reynald Giacalone qui dénonce « une instrumentalisation d'une souffrance bien réelle ».

Jérémie Bréaud s’en défend : « Si, au Terraillon, des habitants en colère ont créé un collectif, lancé une pétition, ce n’est pas de mon fait, c’est simplement parce que le maire n’a pas fait le boulot. À Décines, Rillieux-la-Pape et Saint-Priest, c’est tout l’inverse et les maires [tous LR] sont réélus dès le 1er tour ». En cas de victoire, il promet rien de moins que le triplement des effectifs de la police municipale, l’installation de 150 caméras et l’implantation d’une permanence de la police de proximité à Terraillon et Parilly.

Le Rassemblement national aux abonnés absents

Dans le registre sécuritaire, la candidat LR n’a pas à craindre de surenchère de la part du RN. Après avoir pourtant obtenu 17% des voix de la commune aux élections européennes de 2019 (et près de 16% aux précédentes municipales), l’extrême-droite a déserté le scrutin. La défection n’a pas manqué d’alimenter les suspicions dans le camp Longueval où l’on observe que le même cas de figure a prévalu à Saint-Priest [(re)lire notre article : « A Saint-Priest, le Rassemblement national laisse le champ libre aux Républicains »].

Pressenti comme tête liste RN à Bron, Rémi Berthoux réfute tout accord occulte avec le parti d’Alexandre Vincendet. « J’avais les 45 noms nécessaires mais il nous manquait quelques candidatures féminines, soutient le jeune homme. Toutefois, il est exact que nous avions de forts points de convergence, la sécurité notamment, avec le candidat LR. »

150 masques FFP2 tombés du ciel

Au lendemain du premier tour, la crise sanitaire relègue aux oubliettes la campagne municipale. Pour autant, pas question pour Jérémie Bréaud d’abandonner le terrain de la solidarité à Jean-Michel Longueval. Il prend la plume pour proposer son aide au premier magistrat… et médiatise la démarche avant même la réception du courrier par son destinataire. Lequel décline.

Qu’importe ! Un  « atelier » de couturières bénévoles se met en place autour de l’entreprise lyonnaise de matériel médical Axiomédica dirigée par une colistière de Jérémie Bréaud, Maryam El Guizani. « 1 500 masques en tissu » sont fabriqués et distribués. Bien entendu, rien de politique dans cet élan d’altruisme… À ceci près que, comme Mediacités l’a découvert, une mésaventure trouble quelque peu l’initiative officiellement désintéressée du candidat LR.

« Mélange des genres déplacé »

Pendant la pandémie, un collectif d’infirmiers libéraux désireux d’assurer « une tournée Covid-19 » à Bron acquiert du matériel de protection (charlottes, gants… mais pas de masques) auprès d’Axiomédica. Une semaine plus tard, ces professionnels de santé reçoivent un appel de la gérante de la société : elle leur propose de leur fournir gracieusement 150 masques FFP2… de la part du candidat Jérémie Bréaud. Nous sommes alors début avril, en plein confinement et alors que la pénurie de masques - et notamment les précieux FFP2 - est aiguë. Le collectif juge « ce mélange des genres déplacé », refuse l’offre et, selon nos informations, alerte, par écrit, l’Agence régionale de santé.

Jérémie Bréaud tente d’offrir ces masques au commissariat local. Sans plus de succès ! La patronne des lieux aurait signalé le « don » à sa hiérarchie pour s’émouvoir du cadeau. Le carton de FFP2 prendra finalement la direction du centre hospitalier du Vinatier où travaille un colistier de Jérémie Bréaud.

« Face à la pandémie, l’unité nationale et la mobilisation étaient de mise. J’ai récupéré, début avril, 150 à 160 masques FFP2 par mon réseau », explique-il, sans être plus précis sur leur origine. S’il reconnaît avoir démarché le collectif d’infirmiers et « un organisme ayant un lien avec la ville », il se défend de toute visée électoraliste : « Je n’ai pas communiqué à ce sujet, vous ne trouverez rien sur ma page Facebook ».

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A Bron, le 20 juin 2020. Photo : NB/Mediacités.

En cas d’échec, dimanche prochain, Jérémie Bréaud poursuivra-t-il son travail d’implantation à Bron, à la différence de ses prédécesseurs ? « Elu d’opposition n’a rien de très gratifiant, j’en parle d’expérience », souligne Yann Compan. À gauche, certains pronostiquent déjà un retour rapide du candidat LR en terres lyonnaises si les urnes lui sont défavorables. Des fadaises selon Jérémie Bréaud : « J’habite Bron, ma vie est là désormais. Je vais gagner le 28 juin. Et si jamais ce n’est pas le cas, je continuerai le combat ici et serai en lice en 2026 ».