Lorsque nous la retrouvons comme convenu pour l’interview en visio, le jour n’est finalement pas idéal pour Me Marianne Rostan : elle a une rage de dents. Elle assurera malgré tout l’heure d’entretien avec sa verve habituelle. Comme toujours pour un sujet qui lui tient à cœur. Il y a un an, l’avocate parisienne de 32 ans s’est retrouvée catapultée dans l’affaire judiciaire et médiatique de l’été : la disparition et la mort de Steve Maia Caniço, quai Wilson à Nantes, la nuit de la fête de la musique, après une intervention très controversée des forces de police .                        

MarianneRostan
L'avocate Marianne Rostan

Suite à cette nuit tragique, 89 fêtards ont porté plainte contre X pour non assistance à personne en danger, mise en danger de la vie d’autrui et violences volontaires par personnes dépositaires de l’autorité publique. Rassemblés à l’initiative de l’association locale Média’Son, qui accompagne les organisateurs de soirées techno, ces plaignants étaient tous représentés, à l’origine, par une même avocate : Marianne Rostan.

Porte-voix de ses clients, elle a connu un tourbillon médiatique estival : « Au départ de cette affaire, le point de vue de ces jeunes n’était pas représenté sur les plateaux de télé, affirme-t-elle d’un ton vif derrière l’écran. Si je n’y allais pas, il n’y avait personne pour porter leur voix. » Un baptême du feu pour cette pénaliste qui a prêté serment il y a six ans. « C’est mon premier dossier médiatisé, ce n’est pas évident lorsqu’on est jeune avocat », confie-t-elle.

Défenseuse des free party et "voix de la teuf"

Un an plus tard, où en est l’affaire [1]? A la suite de l’enquête préliminaire, une information judiciaire a été ouverte contre X à Rennes, au printemps 2020, pour blessures involontaires, non-assistance à personne en danger, mise en danger de la vie d'autrui et violences volontaires sans ITT par personne dépositaire de l'autorité publique. Une bonne nouvelle pour l’avocate, qui va ainsi avoir accès aux pièces du dossier.

Quant au très polémique rapport de l’IGPN [2], il n’a toujours pas été divulgué dans son intégralité. « Finalement, on a une synthèse de dix pages, où on ne trouve ni la confirmation des jets de projectiles préalables (NDLR: de la part des fêtards présents), ni information sur la nécessité d’utiliser des moyens armés et sur pourquoi le commissaire Chassaing n’a pas respecté les ordres de sa hiérarchie », s’emporte-t-elle.

On sent que cette affaire la prend aux tripes. Probablement plus que d’autres impliquant aussi des amateurs de musique techno et de gros sound-systems. Des clients qu’elle connaît bien : en trois ans, l’avocate pénaliste est devenue la référence en France lorsqu’il s’agit de défendre les organisateurs de rave party (dit aussi free party). Elle y consacre environ « 30 à 40% » de son contentieux.

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Lors de l'affaire Steve, Marianne Rostan fait entendre la voix des teufeurs sur les plateaux de télévision / Capture BFMTV

« Personne ne veut que cela se passe légalement »

Marianne Rostan est pourtant loin d’être une adepte de la techno. Son genre ? Plutôt Bob Dylan ou Leonard Cohen, nous confie-t-elle. Mais elle a été amenée à s’intéresser au milieu des free party après avoir été sollicitée, via des connaissances communes, par Freeform. Cette association toulousaine, qui promeut la musique électro underground, a créé un fonds de soutien juridique pour aider les organisateurs de soirées à payer des avocats pour les défendre.

Par définition, une free party est illégale, puisqu’elle est organisée sans autorisation. Mais depuis quelques années, face à l’afflux de participants et aux problématiques de sécurité, des associations comme Freeform appellent à légaliser ces soirées pour mieux les encadrer. « Si ces jeunes font des fêtes illégales, c’est parce que personne ne veut que cela se passe légalement », assène Mariane Rostan.

Souvent épinglés pour « agression sonore » ou « tapage nocturne », leurs organisateurs se font régulièrement saisir leur matériel, d’une valeur qui se compte en milliers d’euros. « Les dossiers sont souvent mal ficelés et mes clients sont poursuivis alors que les infractions ne sont pas caractérisées », constate l’avocate, qui revendique un taux de réussite de 90% dans ce type de contentieux.

L'affaire Steve : « Point d'orgue de plusieurs années de répression »

Selon elle, méconnaissance du droit et préjugés débouchent sur des histoires rocambolesques. Comme cette affaire d’octobre 2019, lors de laquelle les gendarmes ont exigé des mis en cause qu’ils gardent les poubelles de la soirée chez eux. Des scellés putrescibles à conserver jusqu’à la tenue de l’audience ! Gardes à vue, saisies de matériel, assignations à résidence… « L’affaire Steve est le point d’orgue de plusieurs années de répression de la part des pouvoirs publics et des forces de l’ordre », lance-t-elle. A noter que, contrairement aux free party, les concerts quai Wilson étaient autorisés pour la nuit de la Fête de la musique.

Les propos du préfet de Loire-Atlantique Claude d’Harcourt, au cours de l’été 2019 [3], lui paraissent « consternants ». A leur évocation, le débit de l’avocate s’accélère : « On a toujours l’image des marginaux qui vivent dans des camions, mais 99% des gens que je défends travaillent et sont insérés : ils sont artisans, pompiers, fonctionnaires, etc. » Comme Steve, qui était animateur périscolaire à l’école élémentaire Alexandre-Vincent, à Treillières. Quant à l’usage d’alcool et de drogues par certains teufeurs, elle fait remarquer avec humour : « Comme si dans les clubs parisiens on mangeait des pépitos en buvant du coca… »

Défendre les organisateurs de free-party, c’est parcourir la France périphérique. De train de nuit en autocar, Marianne Rostan va plaider à Besançon, Vesoul, Albi ou encore Perpignan. Dans ce type de dossiers, elle ne compte ni ses heures, ni son taux horaire… « ça ne paye pas très bien, les teufeurs », sourit-elle.

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A l'été 2019, place Royale, sur les statues du Voyage à Nantes, les affichettes conçues par un collectif d'artistes demandent où est Steve. / Photo : Creative Commons - GrandCelinien

« Une dimension politique derrière ces fêtards »

« Elle met beaucoup de cœur dans son boulot », témoigne Victor Lacroix, président de l’association nantaise Média’Son. Sur l’affaire Steve, « elle a donné une masse de travail hallucinante et un engagement personnel énorme », abonde Samuel Raymond de Freeform. Son implication est appréciée des teufeurs. Comme Jérémy Bécue, tombé dans la Loire le soir du 21 juin. « Elle montre qu’on n’est pas des monstres, qu’on est comme tout le monde, sauf qu’on ne va pas en boîte, on préfère faire nos soirées dehors avec du gros son », résume le jeune homme de 25 ans.

Passionnée par ses dossiers, Marianne Rostan l’est clairement. Mais au fond, pourquoi ce type d’affaires lui tient-il à cœur ? « Il y a une dimension politique derrière ces fêtards. Face à une société qui tend vers toujours plus de répression, de contrôle, je trouve nécessaire de défendre cet espace de liberté », affirme-t-elle avec conviction. Méprisés par tous, ses clients sont pour elle une source d’admiration : « Je suis impressionnée quand je vois ce qu’ils arrivent à mettre en place en peu de temps, entre les décors, les sonorisations… et le tout de manière complètement désintéressée. »

Lorsqu’elle plaide, Marianne Rostan aime montrer aux magistrats la propreté des terrains après les teufs. « Elle fait de la pédagogie auprès des juges de France et de Navarre », s’amuse Samuel Raymond. Une démarche qui peut bousculer dans les prétoires. « J’ai vu des procureurs l’accuser d’être avocate militante », témoigne Me Paul Sin-Chan, camarade de promotion en classe préparatoire et à l’école de droit de la Sorbonne (Paris 1), également ancien collègue. Ce qualificatif, Marianne Rostan le récuse : « Je suis stigmatisée, comme mes clients. Je ne suis pas organisatrice de soirées, je ne vais pas aux free-party. Je ne milite pas, je défends juste mes clients. »

« Le droit, c'est le droit »

Reste que son style tranche au milieu de ses confrères et consœurs, au premier rang desquels Me Cécile de Oliveira, avocate de la famille de Steve. Figure des grandes affaires judiciaires nantaises, du meurtre de Lætitia Perrais à l’affaire Troadec, cette star du barreau est considérée plus « modérée » dans cette affaire. Contactée par Mediacités, elle n’a pas souhaité répondre à nos questions. Ces derniers mois, trois teufeurs rassemblés sous la plainte collective de Me Rostan ont néanmoins décidé de changer d’avocat. Ainsi Jérémy Bécue a confié sa plainte au nantais Me Loïc Bourgeois. Un choix guidé par sa « proximité » et ses liens avec plusieurs associations de défense des droits humains.

D’après Me Bourgeois, ses clients lui ont fait part d’un souhait d’une plus grande « individualisation » de leur dossier. Ce qu’il s’est passé dans la nuit du 21 juin 2019 n’incarne pas forcément, selon lui, le paroxysme d’un mépris des teufeurs par les institutions. « Je ne veux pas réduire cette fête de la musique à cette réalité, explique-t-il. Ce jour là, dans la gestion de cet événement, il y a eu une violence policière générale qui était a priori totalement inadmissible. Mes clients ne sont pas tous teufeurs et étaient simplement là pour s’amuser. »

Il faudra encore attendre avant de voir les deux avocats côte à côte pour plaider. Préalable à l’ouverture du procès, l’enquête du juge d’instruction rennais pourrait prendre encore des mois, voire des années. La personnalité déterminée et la technicité de la pénaliste seront assurément des atouts pendant la procédure. « Elle est très technique, pugnace et ne se laisse pas démonter », raconte Samuel Raymond, qui l’a vue plaider. « Elle recadre les événements, revient sur les faits. Elle martèle aux magistrats : vous n’aimez peut-être pas les gens qui écoutent de la musique et qui fument, mais le droit c’est le droit. »


[1] : L'affaire, ou plutôt les affaires, car techniquement, plusieurs procédures ont été lancées. Le parquet de Rennes – où a été dépaysé le dossier - a lancé trois informations judiciaires. La première, « contre X » pour « homicide involontaire » est ouverte depuis l’été 2019. Les deux autres ont été ouvertes plus récemment. L’une concerne la plainte déposée par les 89 plaignants de Me Rostan : « contre X » pour « blessures involontaires, non-assistance à personne en danger, mise en danger de la vie d'autrui et violences volontaires sans ITT par personne dépositaire de l'autorité publique ». L’autre information judiciaire est celle qui fait suite à la démarche des forces de l’ordre : « contre X » pour « violences volontaires avec arme, en réunion et sur personne dépositaire de l'autorité publique et dégradation en réunion d'un bien d'utilité publique s'agissant de la prise à partie des forces de l'ordre ».

[2] : Une synthèse de ce rapport de plus de 200 pages a été rendue publique le 30 juillet 2019. L'Inspection générale de la police nationale (IGPN) y conclut que l'intervention des forces de l'ordre lors de la fête de la musique quai Wilson à Nantes "était justifiée et n'est pas apparue disproportionnée" et ajoute qu’ « il ne peut être établi de lien entre l'intervention des forces de police (...) et la disparition de M. Steve Maia Caniço ». Le document a été publié le jour de l’identification du corps de Steve Maia Caniço, retrouvé la veille. Protégé par le secret de l’instruction dans le cadre de l’information judiciaire ouverte pour la mort de Steve Maia Caniço, le rapport intégral n’a pas été divulgué.

[3] : Interviewé sur France Bleu Loire Océan trois jours après la fête de la musique, le préfet avait déclaré que les forces de l’ordre étaient intervenues « face à des individus avinés, qui ont probablement pris de la drogue ».