Lille vue du ciel : quand consommer laisse des traces

[6/6] Pendant tout l’été, Mediacités brosse le portrait de Lille et de sa métropole à partir d’images satellite. Des carrières de craie aux décharges et autres casses de voitures, pour ce tout dernier épisode de notre série d’été, nous nous envolons au-dessus des résidus de nos modes de consommation.

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C’est un triangle blanc qui s’étend à la frontière des communes d’Emmerin, Loos et Haubourdin. Dans la carrière d’Emmerin, entourée d’exploitations agricoles, on extrait la craie depuis les années 1990.

Celle-ci s’avère être aussi un lieu de résidence recherché des goélands cendrés ou de l’hirondelle de rivage, d’après les recensements du groupe ornithologique et naturaliste (GON) du Nord-Pas-de-Calais et l’association de protection de la biodiversité Entrelianes. Vu du ciel, on la repère à la vaste tâche blanche qui marque le paysage, résidu visuel de notre société de consommation.

Le triangle blanc de l'exploitation de craie d'Emmerin se voit depuis l'espace. / Google Earth

Contrairement à la carrière de Lezennes, l'exploitation d'Emmerin est encore en activité. / Google Earth

Ailleurs dans la métropole, l'œil s’arrête encore sur la carrière de Lezennes, autre site d’extraction de la craie. Son activité a débuté au VIe siècle, pour ne s’achever qu’à la fin du XIXe siècle ! Sous la surface, des souterrains se faufilent en chemins désordonnés. Leur accès est aujourd’hui interdit, à l’exception des visites organisées par la mairie lors des journées du patrimoine.

Creuser le sol a été un moyen, pour les premiers exploitants, de préserver les terres agricoles. De la craie de Lezennes est né le palais Rihour, mais aussi l’Hospice Comtesse, ou encore la Vieille Bourse lilloise. Plus tard, les souterrains ont servi de refuge lors des bombardements de la Seconde Guerre mondiale. Mais ces tunnels et catiches, cavités en forme de bouteille, ont fragilisé le sol par endroits, jusqu’à provoquer parfois des effondrements. En 2019, le service commun des carrières souterraines de la métropole européenne de Lille (MEL) recensait 5 à 10 effondrements par an et estimait que 70 000 habitants se trouvaient exposés à des risques liés à la présence de ces carrières.

Les objets en fin de vie dans les déchetteries

Si, quand on prend un peu de hauteur, l’exploitation de la craie est le résultat le plus visible de notre industrie, le survol de la métropole nous permet de découvrir aussi de vastes lieux de stockage, de transfert et de transformation liés notamment aux objets délaissés par ses 1,2 million d’habitants.

Treize déchetteries métropolitaines permettent aux habitants de déposer les détritus qui ne sont pas pris en charge par la collecte des ordures ménagères. Ainsi, « chaque Métropolitain a accès à une déchetterie à moins d’un quart d’heure de son domicile », s’enorgueillit la MEL sur son site web.

La métropole lilloise compte treize déchetteries, comme celle-ci, rue Jean-Charles Borda, à Lille. / Google Earth

La multiplication de tels sites pourrait-elle à terme devenir problématique ? Non, affirme Philippe Sessiecq, enseignant chercheur à l'École des mines de Nancy et responsable du master spécialisé dans le traitement et la valorisation des déchets. « Heureusement qu’il existe des déchetteries, cela évite les décharges sauvages ! » Ces lieux de transit ne prévoient pas le stockage - ils sont davantage à concevoir comme des « plateformes de collecte », qui renvoient nos résidus, une fois triés, vers d’autres filières.

La déchetterie de La Madeleine est entourée de la Deûle et de la gare. / Google Earth

Seul hic : « quel citoyen accepte qu’une déchetterie se mette en place en face de sa maison ? », interroge le chercheur. Selon lui, celles-ci ne présentent pourtant pas de dangers particuliers, même si certains déchets ménagers comportant de l’amiante sont acceptés, sous réserve d’un conditionnement préalable. Les déchets toxiques ou dangereux sont, quant à eux, stockés séparément dans des installations de stockage de déchets dangereux (ISDD). Il en existe treize sur l’ensemble du territoire, où les déchets les plus toxiques sont entreposés ou enfouis.

Pour éviter de possibles nuisances, les déchetteries sont souvent situées « dans des endroits un peu isolés ». C’est le cas, par exemple, de celle de La Madeleine, cernée d’un côté par la Deûle, et de l’autre par les rails de la gare. Celle de Mons-en-Baroeul, quant à elle, a été construite sur un ancien terrain agricole.

À Mons-en-Barœul, la déchetterie a été construite sur un ancien terrain agricole. / Google Earth

D’autres revendiquent leur centralité, à l’instar du site de la porte d’Arras (fermé temporairement pour des travaux depuis le 31 mai), installé juste en face du lycée César Baggio.

Le site de la porte d'Arras se situe en face du lycée César Baggio. / Google Earth.

Des voitures dans les champs

C’est également pour éviter bien des désagréments aux habitants de la MEL que les casses automobiles sont si excentrées. À Sainghin-en-Mélantois, un magasin de pièces de rechange automobile s’est implanté entre les champs et l’A27. Même constat du côté d’Hallennes-lez-Haubourdin, situé entre les exploitations agricoles et la maison d’arrêt de Lille-Sequedin.

La casse et le magasin de pièces de rechange automobile sont excentrés des grandes zones urbaines, entourés de champs. / Google Earth

« La plupart des casses automobiles ont une activité de valorisation », observe Philippe Sessiecq. Dans nos deux exemples précédents, la présence de voitures mises au rebut s’accompagne d’une « valorisation de la matière », c’est-à-dire d’une réutilisation partielle ou totale des matériaux. Ici, ce sont les pièces automobiles qui sont récupérées. « Aujourd’hui, lorsqu’un produit arrive en fin de vie, vous avez trois possibilités : la mise en décharge, la valorisation de la matière et la valorisation énergétique », explique-t-il. Le plus intéressant, selon lui, reste la deuxième option qui combine recyclage de matière et d’énergie.

La casse automobile d’Hallennes-lez-Haubourdin est aussi située en plein cœur des exploitations agricoles. / Google Earth

Quand nos poubelles nous réchauffent

La troisième, « la valorisation énergétique », ne permet pas de conserver la matière existante. Mais de sa combustion naît de l’énergie. Le centre de valorisation énergétique (CVE) d’Halluin, par exemple, traite en moyenne 1 000 tonnes de déchets ménagers par jour ! En 2016, la Banque mondiale estimait la production de déchets par Français à 1,4 kg par jour.

À Halluin, 1 000 tonnes de déchets ménagers sont incinérés chaque jour par le centre de valorisation énergétique. / Google Earth

C’est du CVE d’Halluin que part le réseau de chaleur urbain, qui réchauffe la MEL sur 20 kilomètres. Avec cette « autoroute de la chaleur », les équipements publics et privés de dix communes sont chauffés. Celle-ci a d’ailleurs entraîné la fermeture, en janvier dernier, de la dernière centrale à charbon, à Fives. De prime abord exceptionnel, cet usage du CVE reste pourtant « un très grand classique », soutient Philippe Sessiecq : « La valorisation énergétique des déchets a deux usages : la valorisation thermique et celle d’électricité. »

L'énergie issue de la combustion des déchets au centre de valorisation énergétique d'Halluin permet de chauffer dix communes. / Google Earth

Les formes géométriques des eaux usées

Mais nos poubelles ne sont pas les seules génératrices de déchets : comment la MEL traite-t-elle nos eaux usées ? Dans des stations d’épuration, qui assurent l’assainissement des eaux domestiques et pluviales et leur rejet en milieu naturel. Nos douches et autres lavages de mains quotidiens ont notamment entraîné la création de la station de Marquette-lez-Lille. Cette dernière traite 700 000 mètres cubes d’eau par jour, soit l’équivalent de la consommation quotidienne de 620 000 habitants.

C'est dans ces étranges cercles que 700 000 mètres cubes d'eau sont traités quotidiennement, à la station d'épuration de Marquette-lez-Lille. / Google Earth

Les mêmes formes se dessinent à Villeneuve-d'Ascq, où la station d'épuration traite les eaux usées de 13 communes de la métropole lilloise. / Google Earth

À Villeneuve-d'Ascq, la station d’épuration traite les eaux usées de 13 communes de l’agglomération lilloise. À Houplin-Ancoisne, les formes géométriques de la station d’épuration se dessinent au milieu d’un paysage rural.

Le schéma est similaire à la station d'épuration d'Houplin-Ancoisne. / Google Earth

Non loin de la Deûle, où elle rejette d’ailleurs les eaux traitées, cette dernière jouxte une autre curiosité satellite : le site de valorisation des déchets issus du BTP de l’entreprise Vitse . S’il ressemble aux carrières évoquées précédemment, ce site a une fonction bien différente : recycler les résidus issus du terrassement, les bétons de démolition et autres déchets de voirie. 

Cette entreprise recycle les matériaux de BTP, à Houplin-Ancoisne. Vu du ciel, le résultat est étonnant. / Google Earth

Nos activités laissent de nombreuses traces, visibles depuis l’espace. Pourrait-on faire disparaître du paysage l’empreinte visuelle de notre consommation ? « Je ne pense pas qu’il s’agisse d’une utopie forte », soutient Philippe Sessiecq. Pour le chercheur, développer la filière du réemploi permettrait de limiter cet impact, et ne nécessiterait la mise en place que de centres de collecte et de redistribution. Le réemploi, qui consiste à garder la même fonction d’un objet sans le transformer, nécessite peu d’espace. Mais « demande des efforts et une prise de conscience des citoyens et des collectivités » pour limiter au maximum la production de déchets, souligne le chercheur.

Connaissez-vous votre ville ?

Ces six dernières semaines, nous vous avons invités à découvrir votre métropole autrement, au travers d'images pleines de mystère. Vous avez été nombreux à participer et à répondre, chaque semaine, à notre quiz hebdomadaire. Pour cela, nous vous disons merci !

Réponse de la semaine dernière :

Il s’agissait bien du théâtre Sébastopol et de son marché bihebdomadaire, comme certains d'entre vous l'ont noté. Merci à tous ceux qui ont participé et... bonne rentrée !