Le temps se rafraîchit à Lille, en cette mi-octobre. Ce jour-là, Sylvain Wambeke, président de l’association Handimouv’, nous emmène faire un tour dans les rues commerçantes de la vieille ville. Si son fauteuil électrique ne bute pas trop sur les pavés, l'homme s’arrête souvent pour pointer du doigt une difficulté, une anomalie dans la configuration des commerces environnants. Ici, c’est une porte pas assez large ; là, une marche qui l’empêche d’entrer dans le bâtiment ; ailleurs, la sonnette censée alerter les commerçants de sa présence ne fonctionne pas. Au final, très peu de bâtiments lui sont directement accessibles. « Si on veut aller au restaurant sur un coup de tête, on ne peut pas ! », s’agace-t-il.

Un peu plus tard dans la semaine, c’est Carl Boussemaere qui nous rencontre dans un café. Le couloir pour y entrer est juste assez grand pour permettre à son fauteuil électrique d’avancer correctement. Pour le ranger, c’est une autre histoire ! La manœuvre est difficile entre les tables resserrées. Il faut le laisser derrière la table du café, bloquant quasiment le passage des autres clients. Son stationnement intempestif agace deux dames qui souhaitent s’installer. « Je suis désolé madame, je suis handicapé, j’ai pas fait exprès ! », s’exclame-t-il, un peu malicieux. Avant de souffler : « C’est mal foutu. » Pour cet éternel optimiste, la clé réside dans l’organisation. « Si je pars quelque part, il faut que je sache si c’est accessible. Si jamais je suis coincé, je vous mets au défi de soulever mon fauteuil ! »

Dérogations sur dérogations

Si ces établissements sont difficiles d’accès, c’est parce que chaque bâtiment est différent et que les aménagements doivent s’adapter à tout type de handicap. La liste des travaux à réaliser est longue. Bon connaisseur du cahier des charges, Marcel Gauget, bénévole à l’APF France Handicap, représente l’association au sein des commissions techniques au département, mais aussi à la ville de Lille. Il en dresse la liste à Mediacités.

« Il faut que les portes soient suffisamment larges. La caisse doit avoir une partie abaissée pour les personnes à mobilité réduite ou de petites tailles. Il faut qu’elles puissent signer des papiers. Les cabines d’essayages doivent aussi être aménagées, avec un porte-manteaux à hauteur et un miroir bien en face. Les toilettes doivent être suffisamment larges…, énumère-t-il. « Il y a toujours des détails qui freinent l’inclusion dans la société, complète Sylvain Wambeke. Même lorsque les grandes lignes sont respectées, il y a toujours un petit truc qui gêne. » Comme, par exemple, les lecteurs de carte-bleue avec fil, qu’on ne peut pas tirer suffisamment pour qu’il puisse composer son code personnel.

Sylvain Wambeke dans les rues du Vieux-Lille. Photo : Brianne Cousin

Depuis la loi du 11 février 2005 sur le handicap, tout bâtiment neuf doit impérativement respecter ces règles d’accessibilité. Le bâti ancien, quant à lui, a bénéficié d’un large sursis. « L’objectif était d’atteindre une continuité de la chaîne de déplacements en 2015 », explique Nicolas Mérille, conseiller national chargé de l’accessibilité au sein de l’association APF. Seulement voilà : « mi-2012, à deux ans et demi de l’échéance, il ne se passe rien du tout. La réforme de 2014 (ratifiée en août 2015) accorde donc un délai de neuf ans maximum en fonction du type d’établissement. » Pour des travaux réalisés, au plus tard, en 2024.        

« Mais il y a des choses impossibles, c’est pour ça qu’on donne des dérogations », soutient Marcel Gauget, de l’APF. Elles peuvent être accordées pour une raison technique ou financière, par exemple. « Pour les petits commerces, c’est plus compliqué. Une boulangerie ou un café n’auront pas forcément les moyens de faire des travaux », regrette Sylvain Wambeke, qui se dit « contre les dérogations ». S’ils peuvent bénéficier de subventions, les établissements recevant du public (ERP) ne sont donc pas tous égaux. « Le petit commerçant ne gagne rien à faire des travaux, je peux le comprendre », analyse Carl Boussemaere.

La mairie, quant à elle, est engagée dans des travaux à grande échelle. Elle a prévu d’aménager 344 bâtiments municipaux sur le mandat. Sur un budget d’1,6 million d’euros en 2021, 77 000 euros ont été subventionnés par l’État. Quelque 150 établissements ont été mis en conformité et 55 sont encore en travaux, selon Sylviane Delacroix, adjointe au maire chargée de l’inclusion des personnes en situation de handicap.

Le patrimoine lillois, véritable obstacle pour les personnes à mobilité réduite

Dans le Vieux-Lille, Sylvain Wambeke s’arrête devant un commerce. Une marche l’empêche, une fois de plus, de se rendre à l’intérieur. « On n’a pas le droit de creuser le sous-sol », lui explique un commerçant. Il dit bénéficier d’une dérogation car son établissement est classé. À Lille et Lomme, 211 édifices sont protégés au titre des monuments historiques (aucun n’est répertorié à Hellemmes), selon les dernières données disponibles sur la plateforme d’open-data du ministère de la Culture.

Une commerçante installe une rampe d'accès amovible pour que Sylvain Wambeke puisse accéder à son établissement. Photo : Brianne Cousin

Sylvain Wambeke ne se contente pas de cette explication. Pour lui, il est toujours possible d’installer une rampe amovible, en cas de besoin. C’est d’ailleurs ce que de nombreux commerces ont mis en place. Lors de notre promenade, presque tous les établissements nous ont proposé d’installer une rampe temporaire pour lui permettre d’accéder à leur bâtiment. Seulement voilà, « le trottoir est beaucoup trop petit. Pour aller sur la passerelle, vous serez obligé d’aller sur la rue », soutient, un peu gêné, le commerçant.

« Dans le Vieux-Lille, ça arrive fréquemment de ne pas avoir assez de recul pour installer une rampe , confirme Sylviane Delacroix. Pour les bâtiments classés au patrimoine, il faut trouver la bonne solution. Parfois, ça retarde considérablement les dossiers. » Un casse-tête qui risque de conforter encore longtemps le pessimisme de Sylvain Wambeke pour qui « entrer dans les commerces relève du parcours du combattant ».

Des sanctions aléatoires

Si tous les établissements recevant du public sont tenus de faire une demande de notification de travaux d’aménagements ( Ad’AP ), nos interlocuteurs sollicités pour cet article l'affirment unanimement : il n’est pas possible de vérifier l’accessibilité de tous les bâtiments. « Il est facile de passer au travers des mailles », confie Marcel Gauget, de l’APF. « La problématique, elle est là !, s’indigne l’ingénieure en bâtiment Laurence Calus, qui conseille les maîtres d'ouvrage sur leurs projets de construction. Il n’y a pratiquement pas de contrôles. »       

En 2019, la commission communale d’accessibilité présidée par Sylviane Delacroix a réalisé seulement 25 visites sur site. « Il faut que l’exploitant soit poursuivi en justice pour avoir des sanctions », précise-t-elle. Le système repose sur l’initiative citoyenne. « Sauf que les gens ne vont pas prendre la peine de signaler les établissements. Ils ne savent pas comment faire, à combien s’élèvent les frais d’avocat… », regrette Nicolas Mérille, de l’APF. Les établissements non accessibles risquent la fermeture ou une amende de 45 000 euros (pour une personne physique). Le montant peut monter jusqu’à 225 000 euros pour une personne morale.

Faute de mieux, la mairie travaille plutôt sur la formation et la sensibilisation des commerçants lillois. « On fait souvent ce qu’on appelle une marche exploratoire : on part à la rencontre des commerçants, on discute, on vérifie… », développe Sylviane Delacroix. En 2019, 26 établissements situés dans les rues de la Clef, Gambetta et d’Artois ont été « sensibilisés » par la commission d’accessibilité de la ville.

« Je suis dans une société où il y a des gens valides et des gens handicapés. Il faut faire de la place à tout le monde »

« Je suis handicapé mais je ne me sens pas différent. Je suis dans une société où il y a des gens valides et des gens handicapés. Il faut faire de la place à tout le monde », sourit Carl Boussemaere, toujours attablé dans son café. Avant de lister ceux qui bénéficient aussi des travaux réalisés : « Le commerce doit être accessible pour tout type de handicap, mais aussi pour les personnes âgées, les poussettes... On oublie toujours de les nommer. »

Lorsque vient l’heure de partir, Carl Boussemaere adopte la marche arrière, n’ayant pas la place de faire demi-tour. « Il vous faudrait des rétroviseurs », l’interroge une cliente. « Ce serait trop simple ! », répond-il.