"Bonjour, Raymonde Poncet Monge, sénatrice. Je souhaite effectuer une visite du centre. » Ce lundi 14 décembre, à l’interphone du centre de rétention administrative (CRA) de Lyon Saint-Exupéry, l’écologiste, élue en septembre dernier au palais du Luxembourg, demande à exercer son droit de parlementaire à visiter ce lieu de privation de liberté, devant mon micro et la caméra de France 3. Sa venue a pour but de vérifier si les conditions sanitaires à l’intérieur se sont améliorées. Il y a à peine un mois, l'autre sénateur EELV du Rhône, Thomas Dossus, dénonçait la situation du CRA lyonnais, où l'on dénombrait au moins treize cas de Covid-19 (17 cas, selon un article du Monde).

J'ai profité de l'inspection surprise de la sénatrice pour me faufiler à l'intérieur de cette « prison » qui n’en porte pas officiellement le nom, destinée aux étrangers en situation irrégulière, avant expulsion dans leur pays d'origine. En général, les préfectures refusent aux journalistes qui en font la demande l’accès aux CRA. En enquêtant sur celui de Saint-Exupéry pour Mediacités l'an dernier, je m'étais heurté à ce mur. Une fin de non-recevoir des autorités qu'ont également éprouvé mes confrères de Toulouse et plus récemment de Lille lors de leurs enquêtes.

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A l'entrée du centre de rétention de Lyon Saint-Exupéry. Photo : A.Dumont.

Après quelques minutes d'attente devant les grilles surmontées de barbelés, le portail s’ouvre. Nous sommes accueillis par le chef du centre, Jocelyn Pillot, commandant de la Police aux frontières (PAF). Court briefing : pas d’images des « retenus » (le mot utilisé par l'administration pour parler des détenus) ou des policiers sans leur accord, autorisation de filmer ou de photographier uniquement les échanges de la sénatrice, mais pas les lieux, pour des raisons de « sécurité ». Suit un contrôle d'identité.            

La visite peut démarrer. Entre les journalistes, la sénatrice, son assistant et la poignée de policiers qui nous accompagne, nous sommes à l’étroit dans les couloirs de cet ancien hôtel Formule 1 reconverti en CRA. Les étrangers peuvent y être retenus jusqu'à quatre-vingt-dix jours. À l’intérieur, 81 hommes sont enfermés ce jour-là, et aucune femme. La capacité maximale du CRA se situe à 140 places. Autrement dit, en cette mi-décembre, le centre affiche quasiment le taux maximal de 60% recommandé par l’administration pour limiter les risques de contamination.

Les gonds des WC

Nous visitons la zone réservée aux nouveaux arrivants (ils y passent sept jours avant d’être testés au Covid) et l’aile « jaune ». Dans les cinq différentes zones du bâtiment qui portent des noms de couleurs, l'administration répartit les retenus, si possible en fonction de leur origine pour éviter les tensions inter-ethniques.  Mais avec la crise sanitaire, une réorganisation du CRA a mélangé plus que d’ordinaire les nationalités, nous confie une policière. Nous entrons dans plusieurs chambres, équipées d’une salle de bain, de deux lits superposés et d’une télévision. À travers le grillage d’une autre aile que nous ne visiterons pas, un retenu m'assure que plusieurs chambres dont la sienne n’ont pas de télévision.

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Dans une chambre du CRA. Photo : A.Dumont.

Après un passage par la cantine, où se trouve un distributeur de gel hydroalcoolique et un marquage au sol pour les distances sanitaires, nous rejoignons la zone d’isolement prévue pour les retenus contaminés par le coronavirus. Celle-ci est désormais vide. Dans une chambre, Raymonde Poncet Monge déplore l’absence de porte à un WC. La faute aux pensionnaires, qui l’ont cassée, affirme le chef du centre en montrant les gonds abîmés.

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WC sans porte, lors de la visite du CRA. Photo : A.Dumont.

« J’ai des papiers italiens, mais il veulent m’envoyer au Sénégal »

Dans la cour centrale, l’atmosphère est un peu moins oppressante que dans les couloirs étroits ou les autres cours entièrement recouvertes d’un grillage. À tour de rôle, les détenus de chaque « zone » peuvent profiter quelques heures par jour de cet espace extérieur. De là, ils peuvent aussi accéder aux locaux de l’Office français de l’immigration et de l’intégration (l’OFII), du médecin et de l’association d’accompagnement juridique Forum réfugiés.

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Dans la cour du centre de rétention. Photo : A.Dumont.

Raymonde Poncet Monge va à la rencontre d’un groupe d’hommes maghrébins et d’Europe de l’Est pour se présenter et leur expliquer la raison de sa venue. Tous s’empressent de parler de leur situation. Les doléances fusent à tout-va. Si quelques-unes concernent les conditions d’enfermement, la plupart dénoncent l’absurdité de certaines situations. « J’ai un problème au pancréas mais ils ne veulent pas m’emmener à l’hôpital », s’indigne un jeune Albanais dans un français approximatif. « J’ai une femme et trois enfants en France, s’exclame un Algérien en montrant la photo de l’un d’eux. Comment je vais faire si on m’expulse ? »

« Je suis allé en Italie pour renouveler le titre de séjour que j’ai là-bas, raconte un Sénégalais en brandissant un document italien. Quand je suis rentré en France, ils m’ont arrêté et mis ici. Maintenant ils veulent m’envoyer au Sénégal, alors que j’ai des papiers italiens ! » Devant cette « très grande inquiétude », la « détresse » et le « besoin de parler », la sénatrice interroge : les retenus peuvent-ils voir un psychologue ?

« On nous avait sondé sur la possibilité d’avoir des temps avec des psychologues au sein du centre, répond le commandant Pillot. Mais l’équipe médicale n’y est pas favorable, car ils estiment que ça fragiliserait les retenus plus que ça ne résoudrait les problèmes. » Aucun centre de rétention ne compte de psychologues ou de psychiatres, à l'exception de celui du Mesnil-Amelot en région parisienne. Le plus grand CRA de France dispose de deux permanences psychiatriques hebdomadaires.

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Dans la cantine du CRA. Photo : A.Dumont.

Sous l’œil des policiers

Quid des violences policières  régulièrement dénoncées par des « retenus » de Saint-Exupéry ? Sous le regard approbateur de quelques codétenus, un jeune Albanais se lance sans se soucier de la présence des policiers : « Ici il y a beaucoup de racisme, la police est violente avec nous. Des fois, tu demandes un briquet, ils te disent : "Tu veux quoi ? Va te faire enculer", et après ils nous tapent. Ici, c’est la merde. »      

Ce sera le seul témoignage entendu sur le sujet pendant la visite. Encadrant notre petite troupe, les policiers ne sont jamais à plus de quelques mètres de nos conversations.

Toujours dans la cour, un groupe de jeunes maghrébins discutent cordialement avec des agents de police en civil. Le chef du centre nous explique qu’il s’agit d’une brigade chargée d’entretenir un « bon contact » avec « les retenus » et de servir de « facilitateurs ». L’un des jeunes nous interpelle : « Les policiers en civil, ça va. Ils sont gentils avec nous. On parle bien avec eux. »

Pour montrer patte blanche, le commandant nous invite à voir le centre de vidéosurveillance. Nous avons l'interdiction formelle de photographier ou de filmer dans cette salle où deux agents scrutent plusieurs dizaines d’écrans qui affichent le centre sous tous les angles. « Quand on vous fait part de violences policières, je peux vous assurer que s’il y en avait, ça se saurait. Pour nous c’est assez simple de vérifier », commente Jocelyn Pillot. « Sauf dans les chambres », rétorque Raymonde Poncet Monge. Celles-ci ne sont en effet pas équipées de caméras, pour des raisons d’intimité.

Si la vidéosurveillance pourrait permettre d’éclaircir certaines accusations, les autorités du CRA, à la fois juge et partie, se gardent bien de communiquer ces preuves à la presse. Au printemps 2019, alors que j'enquêtais pour Mediacités sur une possible tentative de suicide d’un retenu, la préfecture du Rhône m'avait assuré que la vidéosurveillance démentait ces accusations et qu'il s'agissait d'un accident lors d'une tentative d'évasion. Mais elle avait refusé de me laisser visionner les images en question…

Frontières fermées

Une telle visite fortement encadrée par la police ne permet pas d’éclaircir toutes les zones d’ombre du CRA. Elle laisse néanmoins la possibilité de ressentir l’atmosphère pesante qui règne à l’intérieur. La détresse des détenus saute aux yeux, tout comme l’absurdité de certaines situations, notamment pour les ressortissants de pays dont les frontières sont fermées à cause de la pandémie. Si la rétention est décrétée par les préfectures pour des motifs administratifs (régularité du séjour) et non pénaux (délits ou crimes), elle est souvent vécue comme une double-peine : environ la moitié des personnes actuellement retenues y ont été placées directement après la fin d’une peine de prison.

Après presque deux heures de visite, Raymonde Poncet Monge se dit rassurée. Elle était venue vérifier si les conditions sanitaires s’étaient améliorées, et « les mesures semblent aujourd’hui satisfaisantes », déclare-t-elle. Elle maintient toutefois qu’en « période de crise sanitaire, il aurait fallu fermer les CRA, ou au moins limiter les arrivées ». Ce fut le cas lors du premier confinement [relire nos articles sur Mediacités et Rue89Lyon], au printemps 2020. Pas cette fois-ci lors du reconfinement.

Ce reportage au centre de rétention administrative de Lyon Saint-Exupéry est publié simultanément sur Rue89Lyon et Mediacités. Le journaliste Alexis Dumont, qui suit depuis plusieurs années la situation dans ce centre situé à deux pas des pistes de l'aéroport, collabore avec nos deux médias. D'un commun accord, nous lui avons proposé de réaliser cet article pour publication dans nos pages et celles de nos confrères.