Nantes et sa métropole vues du ciel : quand attractivité rime avec bétonisation

[6/6] Pendant tout l’été, Mediacités brosse le portrait de Nantes et de la Loire-Atlantique, à base d’images d’archive et de photos satellites. Pour ce dernier volet de la série, zoom sur les conséquences de l'attractivité de la métropole nantaise et le grignotage du territoire par le béton et le bitume.

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C’est fou comme le vent de l’histoire peut parfois tourner vite. Vite, et fort... Voilà la réflexion que l’on se fait à la lecture d’un ancien numéro des Cahiers Nantais, la revue - très sérieuse - éditée depuis plus de 50 ans par le non moins sérieux Igarun, Institut de géographie et d’aménagement de l’Université de Nantes. Publié à la fin de l’année 1989, ce 33e opus est alors consacré à « Nantes et son agglomération ». Dans un article traitant de la démographie locale, on peut y lire ceci :

« De formation très récente, l'agglomération nantaise semble avoir atteint aujourd'hui son extension maximale. Depuis le début des années 1980, la stagnation est sensible et le recul démographique, parti du centre, atteint déjà quelques communes de la proche banlieue. En effet, l'agglomération nantaise (…) n'attire plus et connaît depuis plusieurs années un solde migratoire négatif. Seul le solde des naissances, positif mais qui faiblit au fil des ans, lui permet encore d'échapper au recul de la population. »

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L'agglomération de Nantes en 2021. / Image Google Earth

Évidemment, quelque trente ans plus tard, et quand on connaît l’extraordinaire expansion enregistrée par Nantes et ses voisines durant ces décennies, il serait facile de se moquer. A tort. A l’orée des années 1990, toutes les données disponibles et tous les signaux concordent : après avoir connu une croissance continue qui a fait passer sa population de 110 000 habitants en 1826 à 460 000 en 1986, l’agglomération nantaise (19 communes à l’époque contre 24 aujourd’hui) semble engagée sur une pente déclinante. Toujours « belle endormie », elle n’est pas encore devenue ce « nouvel Eden de l’Ouest » que décriront quinze ans plus tard d’autres géographes de l’Igarun.

Entre temps, tout a changé : l’attrait des Français pour le littoral, la tertiarisation de l’économie et la politique urbaine et culturelle lancée par Jean-Marc Ayrault ont littéralement transformé Nantes, la propulsant au rang des villes les plus attractives de France et à celui d’une métropole de dimension européenne. Un « miracle nantais » qui, loin de la baisse envisagée, s’est traduit par une impressionnante explosion démographique. De 504 000 habitants en 1990, la population de l’unité urbaine de Nantes (les 24 communes de la Métropole) a grimpé à plus de 655 000 en 2018. Celle de son aire urbaine (la Métropole plus une centaine de communes périurbaines) flirte désormais avec le million.

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De Commerce à la place Royale, zoom sur le centre historique nantais. / Image : Google Earth

Résultat, comme en ont témoigné les débats politiques lors des dernières élections municipales, c’est une autre crainte qui étreint désormais élus, habitants et observateurs : non plus celle du déclin, mais celle du trop plein. Le manque de logement, la flambée des prix de l’immobilier, celle des bouchons comme des nuisances diverses liées à cette augmentation de population pousse à la remise en cause du modèle de l’attractivité à tout crin. Tout comme la prise de conscience des enjeux écologiques et des méfaits de l’étalement urbain. « Nous n’avons plus que dix ans pour apprendre à bâtir la ville autrement », prévenait ainsi l’universitaire et urbaniste Sylvain Grisot dans Mediacités, en mars 2020.

Et pour cause : le corollaire de la croissance nantaise ces trente dernières années porte un nom : bétonisation. Longtemps restée une ville sans banlieue, bordée « d’une couronne de vastes communes agricoles et de bourgs ayant peu à voir avec la ville », selon l’expression du géographe Jean Renard, la Métropole a largement débordé depuis. Aux alentours immédiats et plus loin encore, en deuxième puis en troisième couronne. Entre 2009 et 2018, plus de 5600 hectares d'espaces naturels, agricoles ou forestiers ont ainsi disparu sous une chape de béton ou de bitume en Loire-Atlantique. Soit l'équivalent de 8000 terrains de football ou de 86% de la ville de Nantes… Et encore bien plus si l’on remonte un peu plus loin dans le temps.

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La porte de Rennes, au Nord de Nantes. / Image : Google Earth

C'est qu'il faut en construire des équipements pour attirer, puis satisfaire, tout ce monde là. Des logements, bien sûr, mais aussi des infrastructures de transport (lire le premier épisode de cette série), des lieux ou apprendre, travailler, se cultiver, se divertir (lire le quatrième épisode de cette série), faire du sport, etc. Et pour tout cela, il faut de la place, toujours plus de place, trouvée souvent au détriment d'autre chose, comme cette forêt dont Mediacités révélait la destruction en mars dernier, au profit d'une bretelle du périphérique, porte de Gesvre.

Depuis les nuages, le phénomène est particulièrement frappant, comme le montrent les images suivantes. En observant le territoire grâce au logiciel Google Earth, aux photos aériennes de l’IGN ou à l’outil « vu du ciel » mis en ligne par le département de Loire-Atlantique, le grignotage des espaces naturels et agricoles est effarant. Petit à petit, le grand Nantes se dilate et se dilue, étendant son emprise jusqu'en troisième voire quatrième couronne. Ce qui, malgré les promesses d'une meilleure coopération entre les territoires, n'a pas empêché Johanna Rolland, de faire sortir Nantes Métropole de l'Agence foncière départementale, en décembre 2020.

Comme le montre la carte ci-dessus, c'est néanmoins autour de Nantes que l'artificialisation des sols reste la plus frappante. Tout particulièrement si l'on prend un peu de recul. Entre 1970 et aujourd'hui, à Rezé, l’une des premières communes de la périphérie nantaise à avoir connu une forte urbanisation, on voit ainsi la ville étendre peu à peu ses tentacules, à mesure que se construisent immeubles, maisons, zones d’activité et centres commerciaux.

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Le Nord de Rezé, en 1970. / Image : IGN

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Le Nord de Rezé, en 2021 / Image : Google Earth

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Au sud de Rezé, en 1970 / Image : IGN

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Et toujours le Sud de Rezé, mais 40 ans plus tard, en 2021. / Image : Google Earth

Mais du Nord au Sud de la Loire, le phénomène est, peu ou prou, partout le même. A Orvault :

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A Orvault, le même secteur en 1999 (à droite) et en 2016 (à gauche). Image : "Vue du ciel" - Département de Loire-Atlantique.

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Et un zoom en 2021, sur ce curieux lotissement d'Orvault. / Image : Google Earth

A Carquefou :

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La route de Paris, à Carquefou, en 1999. / Images : IGN

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Et en 2021, la même route de Paris, à Carquefou, où ont poussé les zones logistiques. / Image : Google Earth

A Vertou :

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Entre 1999 (à droite) et 2016 (à gauche), l'urbanisation progresse dans toutes les communes de Nantes Métropole, dont Vertou. / Image : "Vue du ciel" - Département de Loire-Atlantique

Ou entre Sainte-Luce-sur-Loire et Thouaré-sur-Loire, comme nous l’évoquions dans un précédent épisode de cette série.

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Entre Sainte-Luce-sur-Loire et Thouaré-sur-Loire, les terrains étaient encore largement dévolus à l'agriculture en 1993. / Image IGN

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Entre Sainte-Luce-sur-Loire et Thouaré-sur-Loire, l'urbanisation a largement gagné sur les terres agricoles entre 1993 et 2020. / Image Google Earth

Un grignotage de l’espace qui semble d’autant plus inexorable que dans la région la maison individuelle règne en maître. En Pays de la Loire, 71,2% des résidences principales sont des maisons, contre une moyenne de 56,3% en France métropolitaine. Bien évidemment si l’on resserre la focale à l’échelle de l’agglomération nantaise et des zones les plus urbanisées, cette domination se fait moins outrageante. Mais tout de même : les Nantais caressent toujours un rêve pavillonnaire, synonyme de consommation d'espace.

Comme le notent les géographes Isabelle Garat et François Madoré dans un article de l’Atlas social de la Métropole nantaise, si les maisons sont – fort logiquement – nettement minoritaires dans le parc de logement de la ville centre (21%), elles reprennent nettement le dessus dans les communes de la périphérie immédiate (67%) et explosent tous les plafonds dans les zones périurbaines de l’agglomération (93%). Ce que l’on constate effectivement vue du ciel, où la périphérie nantaise offre un large étalage de zones pavillonnaires.

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Lotissement à l'Ouest de Nantes. / Image : Google Earth

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Un autre lotissement nantais, en 2021. / Image : Google Earth

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Lotissement en cours d'achèvement à Treillières, commune du Nord de Nantes bien connue des lecteurs de Mediacités. / Image : Google Earth

Il y a néanmoins maison individuelle et maison individuelle, comme l’illustrent ces clichés, pris au dessus de Sautron, l’une des communes les plus huppées de l’agglomération (en 2018, le revenu médian disponible dépassait de près de 4500 euros celui de l’ensemble de la Métropole, à 27 950 euros contre 23 390 euros).

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Deux gammes de lotissements à Sautron, au nord de Nantes. / Image : Google Earth

Pour passer d’un joli petit pavillon sur quelques centaines de mètres carrés de jardin à une vaste bâtisse posée au milieu d’un parc arboré, on croirait presque qu’il suffit de traverser la rue.

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D'un côté de la rue à l'autre... Sautron, au nord de Nantes. / Image : Google Earth

Si la maison individuelle s’épanouit à mesure que l’on s’éloigne du centre urbain, au cœur de ce dernier l’habitat collectif reprend ses droits. Sans surprise, c’est là que l’on trouve aussi, en proportion, le plus de logements sociaux et donc le moins de communes soumises à des pénalités financières au titre de la loi SRU, comme Mediacités le détaillait dans de précédentes enquêtes. En la matière, - comme Saint-Herblain - Nantes est d’ailleurs bonne élève, avec d’ores et déjà plus de 25 % d’habitat social, objectif qu’elle était censée atteindre en 2025.

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Le quartier de Bellevue, à Saint-Herblain, près de Nantes. / Image : Google Earth

C’est qu’à la fin des années 1950, quand débutent partout en France les opérations de construction des « grands ensembles », Nantes, contrairement à d’autres, ne les repousse pas vers les communes limitrophes. Du Breil à la Boissière, des Dervallières à Nantes Nord, c’est sur son territoire que s’élèvent bon nombre de ces quartiers populaires. A la périphérie, certes, mais sur son territoire. Et, vue du ciel, l’ampleur des chantiers de l’époque est impressionnante. A l’exemple de celui des Dervallières, à l’Ouest de la ville.

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La construction des Dervallières, à Nantes, en 1959. / Image : IGN

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La fin de la construction des Dervallières, à Nantes, en 1965. / Image : IGN

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Et les Dervallières, plus de cinquante ans après leur construction, en 2021. / Image : Google Earth

A l'exemple, encore, du quartier de Malakoff, en bord de Loire.

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Le quartier de Malakoff, lors de sa construction en 1968. / Image : IGN

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Malakoff deux ans plus tard, en 1970. / Image : IGN

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20 ans plus tard, en 1993, le quartier de Malakoff commence à rencontrer des difficultés. / Image : IGN

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Zoom sur Malakoff après rénovation urbaine, en 2021. / Image : Google Earth

Un emplacement qui n’empêche pas ces quartiers de connaître progressivement les mêmes difficultés que la plupart des autres « grands ensembles » construits durant ces années là : paupérisation, vieillissement du bâti, relégation sociale, trafics, etc. Une situation qui pousse la ville à se lancer au milieu des années 2000 dans de grands programmes de rénovation urbaine, dont a déjà bénéficié Malakoff et dont devrait à sont tour faire l’objet le quartier de la Boissière, auquel Mediacités consacre depuis décembre dernier une longue série.

Benjamin Peyrel
Co-fondateur de Mediacités et rédacteur en chef de son édition nantaise. Avant de me lancer dans cette aventure, j'ai débuté au quotidien La Croix et suis passé par différentes rédactions (L’Humanité, Le Parisien, etc), avant de rejoindre L’Express et d'écumer préfectures et sous-préfectures pendant dix ans. Je m’intéresse notamment aujourd’hui aux montagnes de données que les collectivités comme les citoyens produisent quotidiennement et aux moyens de les utiliser pour faire avancer l'information.