Ils s’appellent Loris, Aude, Elias, Béatrice, Jeremy et Marc. Depuis des années ou parfois quelques mois seulement, ils et elles répondent aux besoins – plus ou moins essentiels selon les définitions - des Toulousains, en programmant des concerts, en vendant des livres, des produits ménagers, des chocolats ou des tours de manège.

S'ils ne sont pas en première ligne face au virus, comme les soignants et autres professionnels que nous avions photographiés pendant le premier confinement, ces commerçants ont - comme tous les Français - vu leur quotidien basculer en mars dernier et leur activité dangereusement mise en difficulté.

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« Au début, on n’a pas percuté. On a continué notre train-train jusqu’au 14 mars, se rappelle Loris Pertoldi, programmateur du café Jazz le Taquin, près du pont des Catalans à Toulouse. Quand le samedi soir, il a fallu fermer à minuit, en avance, on l’a fait dans une ambiance morose et on a annulé les concerts suivants. On n'a pas ouvert depuis. »

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Loris Pertoldi, au bar du Taquin, vide depuis mars 2020 / © Fred Scheiber

Même sidération à deux pas du métro Barrière de Paris, où la librairie Le Chameau Sauvage venait d’attaquer son troisième mois d’ouverture. « J’ai pris la nouvelle du confinement comme un coup de massue. Je m’attendais à des mesures sanitaires, mais pas à quelque chose de si fort et de si soudain », soupire Aude Farès. La quarantenaire a plaqué son emploi de fonctionnaire au Conseil régional d'Occitanie en 2019 pour ouvrir un café-librairie dans ce quartier excentré de la Ville Rose. « Le dimanche, on était ouvert le matin. Des habitués sont passés pour savoir si on était fermé, relate Elias, son compagnon et associé. On a vidé le frigo, la tireuse et coupé le chauffage. On a rangé des livres pour qu’ils ne s’abîment pas et on est rentré chez nous. J’ai vécu ce moment comme si tout était fini, après seulement trois mois d’activité intense. »

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Aude et Elias Farès dans leur librairie du Chameau Sauvage / © Fred Scheiber

En repos forcé, le couple emporte avec lui trois cartons remplis de livres à lire. L'envie n'y est pas. « Je n’ai pas réussi à m’y mettre. J’avais l’esprit traumatisé pendant les 15 premiers jours, paralysé par la sidération et la déprime », se rappelle Aude.

À quelques arrêts de métro de là, alors que ses deux carrousels étaient à l’arrêt place Wilson et rue Alsace-Lorraine, Marc Méric en a profité pour se reposer « pour une fois » et « pour ranger quelques trucs » au hangar familial, où il stocke son matériel et ses camions. Fils et petit-fils de forains toulousains, le quinquagénaire a surtout apprécié l’occasion de ne plus voir ceux qui sont devenus sa bête noire depuis 2018 : « les manifestants du samedi, ceux qui voient tout en noir ».

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Marc Méric et son fils, dans son manège, près du Capitole. / © Fred Scheiber

Sur l’autre rive de la ville, un chocolatier au chômage forcé n'a pas pu tenir longtemps en place. « Au bout d’une semaine, on ne pouvait plus attendre sans rien faire », témoigne Jeremy Fages, cofondateur des Cacaophages, une boutique sise place de l’Estrapade, depuis 2017. Si ses huit salariés sont restés au chômage partiel dans un premier temps, l’artisan a rouvert la boutique avec son frère. « C’était la période de Pâques. Avec Noël, cela représente 70 % de notre chiffre d’affaires annuel », justifie-t-il.

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Jeremy Fages, chocolatier des Cacophages / © Fred Scheiber

Cataloguée commerce essentiel au même titre que les commerces alimentaires, la droguerie Taverne a elle aussi pu rouvrir rapidement. L’après-midi du moins. « Les places Wilson et Saint-Georges nous apportent de nombreux clients avec leurs restaurants. Avec le confinement, la rue Saint-Antoine du T. était beaucoup moins passante. Et, le périmètre d’un kilomètre a empêché nos clientes de venir », remarque Béatrice Espinasse, l’arrière-petite fille des fondateurs de cette boutique familiale fondée en 1892.

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Béatrice Espinasse devant sa boutique restée ouverte pratiquement toute l'année. / © Fred Scheiber

Pour les non-déconfinés, la peur du virus s’est très vite doublée d’inquiétudes financières. « On a eu une grosse baisse de moral suite au confinement car des factures importantes arrivaient, raconte Aude Farès. Quand on ouvre une librairie, les éditeurs accordent un délai de paiement de trois mois avant de payer les stocks de livres. Notre fonds de 6 000 ouvrages nous a coûté près de 60 000 euros. Je pensais qu’on n'allait pas s’en relever, car nous n’avions, à ce momen-là, aucune perspective de réouverture. »

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Aude et Elias Farès préparent les commandes dans leur librairie du Chameau Sauvage. / © Fred Scheiber

Même angoisse du côté des successeurs du Mandala. « Au début, on a reçu 1 500 euros d’aide. On a fumé notre trésorerie et on commencé à boire le bouillon », se souvient Loris Pertoldi. Si les salariés bénéficient depuis lors du chômage partiel, chaque associé a dû trouver d’autres activités. « Le barman aide sa compagne à cultiver. Moi, je fais des chantiers d’électricité », assure le programmateur de cette salle de jazz réputée. Après avoir refait la lumière, l’estrade et le bar de l’établissement, Loris Pertoldi et ses associés – et amis – se sont interrogés sur l’avenir de leur lieu.

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Loris Pertoldi et ses associés au Taquin / © Fred Scheiber

« En juin, nous avons beaucoup discuté de ce que nous allions faire. Mais, nous n’avons pas ouvert parce que les conditions n’étaient pas réunies. On a repris ce lieu en 2014 pour s’éclater. Des concerts assis, avec masques et gel, c’est tue-l’amour », juge le musicien. Avec le recul, il ne regrette par leur choix. « J’ai programmé et déprogrammé trois fois. C’est du travail pour rien. Cette fin d’année, nous avons décidé de ne pas rouvrir non plus car il n’est pas rentable d’accueillir seulement 24 personnes assises sans service au bar, alors qu’on brasse 150 personnes par concert normalement, avec 170 dates par an. »

Depuis octobre, un nouveau dispositif d’aide permet tout de même au Taquin de recevoir 10 000 euros par mois. « Cela nous permet de couvrir nos frais et de rembourser une partie des pertes du premier confinement, apprécie Loris Pertoldi. On n’y croyait pas à cette aide, et deux jours plus tard, c’était bon. C’est efficace. On verra si ça dure. »

En attendant, la salle de concerts accueille toujours des artistes, mais sans public, le temps de résidence d’artistes. « Nous avons commencé en novembre, pour utiliser les subventions qui nous avaient été attribuées pour des concerts. Cela permet de faire des cachets pour ces artistes, en prévision de la fin de l’année blanche de l’intermittence en août prochain, explique le directeur artistique du Taquin. Cela fait du bien d’entendre de la musique. C’est émouvant. »

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Des musiciens viennent répéter au Taquin / © Fred Scheiber

Au Chameau Sauvage, après avoir annulé une première fois, puis une deuxième ateliers et rencontres d’auteurs, les deux libraires ont pour un temps tiré un trait sur « l’aspect humain » de leur travail. Pour maintenir à flot leur commerce, Aude et Elias Farès ont mis en place un service de vente sur commande : le Slip, acronyme de « Service de Livres à la Porte ». « Cela a bien tourné mais ce n’est pas satisfaisant, témoigne le couple. La logistique est très lourde et cela ne permet pas aux clients de découvrir nos coups de cœur en farfouinant dans nos rayons. » 

L’expérience acquise pendant le premier confinement leur a permis d’être plus réactifs au second. « Du 24 octobre au 28 novembre, nous avons fermé en maintenant la vente à la porte du magasin sur commande. On a travaillé sans arrêt pour honorer les commandes, même le soir en rentrant chez nous, souligne Elias Farès. On a tiré sur la corde pendant trois mois. Le mois de décembre a été explosif ! »

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Pendant le confinement, Aude et Elias Farès ont aménagé leur librairie pour accueillir leurs clients. / © Fred Scheiber

À l’épuisement physique s’est ajoutée l’usure mentale. « Cela a été nerveusement très dur, car - outre la crainte de la fermeture et du déficit financier - on n’a jamais pu mettre en place des routines de travail, observe sa compagne Aude. Tout changeait tout le temps. Il y avait des moments très creux et d’autres très intenses. On repart de zéro cette année, car 2020 ne peut pas du tout servir d’année de référence. »

Devançant les encouragements du gouvernement à miser sur les achat à distance et le retrait de commandes en magasin, les Cacaophages ont lancé dès mars leur site marchand. Un développement prévu de longue date et tombé à point nommé pour la chocolaterie. « Cela a compensé la perte de clientèle en boutique, mais gérer un site internet, c’est un job à plein temps qu'il faut faire en plus de la boutique et de la production. C’est dur physiquement », reconnaît Jeremy Fages.

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En fin d'année, Jeremy Fages et son frère ont décidé de moins produire pour ne pas devoir jeter les invendus. / © Fred Scheiber

D'autant plus, que les commerçants servent parfois de soupape de décompression pour des clients stressés. « Psychologiquement, c’est dur aussi, car chaque client qui entre dans la boutique parle du coronavirus. Certains demandent qu’on se lave les mains avant de les servir, même si personne n’est tombé malade dans l’équipe », s'exclame l'artisan, qui, fatigué de la thématique épidémique, essaie de ne plus l'évoquer avec son équipe.

Si, à l'occasion des fêtes de fin d'année, les frères Fages n'ont pas manqué de clientèle, le semi-déconfinement de Noël n'a pas rempli les manèges de Marc Méric, faute de promeneurs dans les rues. « Comme les restaurants ne sont pas ouverts, les gens font leurs courses et ne restent pas en ville. Fin décembre, il y a d'habitude des touristes espagnols à Toulouse. Ce sont de bons clients, mais cette année, ils n'ont pas pu venir », remarque-t-il, désabusé.

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Marc Méric dans la billetterie de son manège, près du Capitole. / © Fred Scheiber

Comme pour les autres commerçants, cette activité en demi-teinte empêche Marc Méric de se projeter. « Il va falloir continuer à investir malgré un bilan négatif. J’ai un projet – encore confidentiel – mais 2021 va être compliqué, juge-t-il. Le covid nous coûte cher aujourd'hui. Les manifs de 2019 aussi. Nous n'avons plus de réserves. Si on reconfine en février, c'est la fin des haricots. » Lui-même atteint par le virus pendant trois semaines, le forain estime qu'il faut arriver à vivre avec, comme les générations précédentes ont appris à vivre avec le sida. « On peut continuer à porter le masque. Il y a des gens à qui ça ne me dérange pas de ne plus serrer la main ou faire la bise », lance-t-il, bravache.

Quoi que leur réserve 2021, l'année précédente a laissé une forte marque sur cet échantillon de commerçants toulousains. « Ce que j'ai appris en 2020, c'est qu'on croit être des hommes libres alors qu'on est juste des citoyens vivant dans un cadre qui peut changer très vite. La liberté est relative. Elle peut sauter en un claquement de doigts », retient Loris Pertoldi, le programmateur du Taquin. Et d'ajouter : « Je ne suis pas en colère par rapport au Taquin, parce que nous sommes soutenus par la mairie, le département, la région et l'Etat, mais je suis triste parce que la société dégénère. Le covid révèle et concentre tout cela. »

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Béatrice Espinasse dans sa boutique, où se côtoient boiseries du début du 20e siècle et système informatique / © Fred Scheiber

« C'est vrai que la société a changé, remarque Béatrice Espinasse. Les gens sont insatisfaits parce qu’on en a trop et qu’on n'en a jamais assez. Il faut continuer à s’adapter et se contenter de ce qu’on a, consommer juste et avec plus de bon sens. » Le changement serait-il déjà à l’œuvre ? Les clients deviennent plus consciencieux. Ils reviennent à l'artisanat, veut croire Jeremy Fages qui remarque aussi qu'à l'échelle de son quartier de Saint-Cyprien, « la période a accru la solidarité entre commerçants. »

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À ses heures perdues, Jeremy Fages sculpte aussi des statues en chocolats. / © Fred Scheiber

Même constat du côté des librairies indépendantes, qui, à force de discuter entre elles des conséquences des confinements, ont fini par créer une structure pour porter leurs voix. L'association des libraires indépendants d'Occitanie (Alido) regroupe aujourd'hui les 200 professionnels de la région. « Une bonne chose », selon Aude et Elias Farès. De la période, les deux méharistes du Chameau Sauvage retiennent aussi « la solidarité indéfectible » de leurs clients. « On a lancé un concours de dessins pour l’anniversaire de notre première année. Une quarantaine de personnes ont passé du temps à créer des œuvres pour nous. Cela m’a touché », rapporte Elias. « On fait ce métier pour les sourires des gens sous les masques et les yeux qui pétillent juste au-dessus », ajoute Aude.

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Marc Méric installe une mère et sa fille dans son manège, près du Capitole. / © Fred Scheiber

Une conclusion que ne contredirait pas Marc Méric, lui qui fait tourner les enfants (et leurs parents) sur des animaux de bois. À l'abri du froid, dans sa guérite, le forain aura le mot de la fin : « On a tous besoin les uns des autres. On s’est rendu compte de ça pendant cette période, car on sait maintenant que tout peut basculer du jour au lendemain ».