Les Mulliez : une famille en or (© KM Prod.)

Les observations sont formelles : la « galaxie » Mulliez fait sa révolution

Ça bouge chez les Mulliez. Les indices se multiplient depuis deux ou trois ans. A tel point que le journal Les Echos ose l’affirmer bien haut : l’Association Familiale Mulliez (AFM) est un groupe qui ne veut pas dire son nom. La question n’est ni théorique ni anecdotique. Et elle est complexe. « C’est un sujet récurrent mais on ne sait pas vraiment ce qu’on est, reconnaît candidement un membre de l’AFM à La Voix du Nord. En tout cas, pas un groupe au sens formel et global du terme ».

Cette difficulté explique que la presse emploie à son sujet, sans toujours les mettre en doute, des métaphores spatiales telles que "galaxie" ou "constellation", voire "nébuleuse", quand on veut, comme L’Humanité, souligner le caractère opaque de cette organisation. Non sans raison comme on peut le voir sur cette infographie réalisée par le quotidien communiste à partir des travaux de l’économiste Benoît Boussemart, spécialiste des Mulliez.

201008 Mulliez
Infographie L'Humanité, publiée dans l'article « Alinea, Auchan : chez les Mulliez les licenciements sont une affaire de famille », paru le 8 octobre 2020.

« Pour ne pas apparaître en tant que groupe, la famille a constitué un enchevêtrement de holdings, décodait pour sa part Le Monde en 2014. L'AFM n'a pas d'existence juridique officielle, pas plus que l'ensemble constitué par les différentes enseignes dont les Mulliez détiennent des parts. »

Holding, Family Office ou... groupe ?

Les syndicats de la cinquantaine d’enseignes qui composent cet objet économique non identifié tentent depuis des années de faire reconnaître la structure de groupe par la justice. Celle-ci leur permettrait en effet d’exiger « la possibilité de reclassement dans les milliers de magasins de la “galaxie” en cas de fermeture de tel ou tel autre point de vente », expliquent les Echos. Sans compter, probablement, la possibilité de réclamer un alignement des avantages sociaux.

On comprend donc pourquoi les directions d’Auchan, Pimkie, Decathlon, Boulanger et autre Norauto, ainsi que Barthélémy Guislain, le président de l’AFM, puissent nier avec constance que celle-ci soit un groupe au sens juridique du terme. Les tribunaux, jusqu’ici, leur ont d’ailleurs toujours donné raison. L’AFM ne serait qu’une holding chargée de gérer la fortune de la famille, avec des participations dans des entreprises certes le plus souvent créées par les membres du clan, mais indépendantes les unes des autres. L’auteur de l’article des Echos ne cache pas ses doutes. « L'AFM fonctionne comme un grand "family office", observe-t-il. Il effectue des arbitrages d'actifs qui ne sont pas différents de ceux d'un "vrai" groupe.»

Le quotidien économique constate surtout que « la philosophie des Mulliez » est en train de changer. Le déclic le plus spectaculaire a lieu à l’automne 2020, à l’occasion du plan social de 1 000 licenciements qui frappe la chaîne d’ameublement Alinea, suite à son dépôt de bilan. La famille Mulliez est la seule candidate à la reprise de sa propre entreprise. Elle propose spontanément de reclasser plus de 900 personnes dans ses autres enseignes. « Une première dans la galaxie Mulliez », relève Le Monde, à l’époque.

« En deux ans, l'AFM est passé du soutien exceptionnel au soutien quasi systématique »

Trois mois plus tard, l’AFM propose à nouveau des aides et des reclassements aux 120 salariés licenciés par Phildar, l’enseigne historique de la famille. Les Echos font le parallèle avec le plan social intervenu en 2018 chez Happychic, le pôle mode masculine de la constellation. La direction avait accepté de solliciter l’aide d’autres enseignes mais avait tenu à réaffirmer que l’AFM n’était pas un groupe. « En deux ans, l'AFM est passé du soutien exceptionnel au soutien quasi systématique », synthétisent les Echos.

Quoi qu’il en soit, la crise de la distribution semble bien à l’origine d’un changement d’attitude chez les Mulliez. Cette prise de conscience de devoir unir leurs forces dans la difficulté coïncide avec une reprise en main des enseignes par les Mulliez, à partir de 2018. Et à l’arrivée de l’un d’entre eux, Edgar Bonte, gendre de Patrick Mulliez, aux commandes d’Auchan, le navire amiral. « Face aux mauvais résultats (...), le clan familial a décidé de faire le ménage et de promouvoir de nouveaux dirigeants », rappelle Le Monde dans ce papier d’avril 2019. Chez Auchan, ce mouvement a d’ailleurs connu une nouvelle accélération en début d’année.

L’instauration d’un comportement de groupe se traduit aussi de plus en plus de façon positive. Là encore, Les Echos retracent la listes des indices laissés sur le chemin ces deux-trois dernières années. Le quotidien économique n’est pas le seul à les avoir relevés.

Projets data et corners shops 

En mars 2019, plusieurs enseignes dont Auchan, Boulanger et Kiabi annoncent la création de Valiuz, « le projet data lancé par la famille Mulliez pour aider les entités du groupe (sic, lapsus révélateur) à optimiser leur marketing direct », synthétise le Journal du Net. Autrement dit, il s’agit de rassembler et d’enrichir les données clients des commerçants. « L’alliance touche 100 % des 29 millions des foyers français, rassemblant, selon nos informations, plus de 150 millions de cartes de fidélité », s’émerveille le JdN. Il y a de quoi.

Quatre mois plus tard, c’est au tour d’un journal spécialisé dans la distribution, LSA, d’être frappé par une autre découverte. « Auchan a également accéléré les synergies en termes de corners et shop in shop, en déployant des espaces Decathlon, Boulanger ou Electro Depot dans certains de ses hypermarchés. Une idée impensable il y a encore quelques années, mais des barrières idéologiques ont sauté, relève LSA. Notamment depuis l’arrivée d’Edgard Bonte, patron d’Auchan Retail, arrivé au chevet du distributeur alimentaire en octobre 2018. »

Et pour tous ceux qui n’auraient pas encore compris, l’AFM prend le 4 décembre dernier une initiative spectaculaire. « Quatorze enseignes de la Galaxie Mulliez publient ensemble dans la presse quotidienne une pleine page de publicité, une première, et ce afin de vanter leurs actions solidaires en pleine crise sanitaire », relate l’incontournable LSA. Un véritable « coming out » !

La Crise a changé la donne

Les Echos résument ainsi le changement de philosophie des Mulliez : « Gérard Mulliez considérait l'AFM comme un incubateur : un membre de la famille créait une activité avec ses fonds propres, la famille lui apportait son soutien financier et se gardait de toute intervention dans la gestion. Chaque affaire conservait son indépendance par la volonté du fondateur de l'AFM d'encourager la prise de risque. La crise a changé la donne. Les étoiles Mulliez travaillent désormais ensemble. »

On relèvera pour terminer que la révolution est toujours en cours ou qu'elle a des limites. En janvier dernier, Flunch, la chaîne libre-service de restauration filiale du groupe Agapes, propriété de l’AFM, est à son tour touchée par des cessions de magasins et des licenciements (1 300). En avril, les syndicats manifestent devant le siège de l’AFM, à Roubaix, pour réclamer un PSE plus généreux et des reclassement au sein des autres entités satellites, autrement dit, « plus de solidarité à la famille Mulliez », titre La Voix du Nord. Sans succès pour l’instant. Nul doute qu’en cas de besoin, devant un tribunal, ils pourront relier tous ces points qui dessinent, de plus en plus nettement, les contours d’un groupe.

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