Certaines start-up naissent dans un garage, El’ Cagette est née dans un couloir. Après une rencontre décisive avec un maraîcher, Anne Macou-Lescieux, directrice de l’association, décide de mutualiser ses courses alimentaires avec celles de ses voisins. Le principe d’El’ Cagette est né : grouper ses achats pour acquérir des produits de qualité à moindre coût. Commander en grandes quantités fait en effet baisser le prix du panier, permettant à chacun de s’offrir de bons produits.

Car acheter bio et local, c’est d’abord une histoire de sous. Le prix des produits issus de l’agriculture biologique reste le principal frein à leur consommation, selon l’Agence française pour le développement et la promotion de l’agriculture biologique. Or, à Roubaix, 44% des ménages vivent sous le seuil de pauvreté.

En 2016, lors de la création du mouvement (devenu association en 2018), Anne Macou-Lescieux part d’un constat : il faut sortir de la ville pour trouver des produits bio et locaux en circuits courts. « L’idée, c’était d’essayer de rendre ces produits plus accessibles géographiquement, culturellement, et économiquement », explique-t-elle. Même si elle totalise 98 000 habitants, la ville de Roubaix ne compte encore que quatre primeurs bio (en plus d’El’ Cagette et des grandes surfaces généralistes où on trouve également des produits bio). Quant à Biocoop, le champion du supermarché bio en France avec plus de 700 magasins, son enseigne la plus proche est située dans la commune voisine de Hem.

Piments, concombres et bières locales

D’un collectif de voisins, El’ Cagette est devenue une association prospère. Ses 435 adhérents se donnent rendez-vous dans le vaste local situé — heureux hasard — rue de la Providence, à Roubaix. Chaque samedi, ceux qui souhaitent y faire leurs courses passent commande parmi les produits disponibles. Ils reviennent dans la semaine récupérer leurs provisions. Une façon pour l’association d’acheter uniquement ce dont les consommateurs ont besoin et d’éviter le surplus, le tout à des prix accessibles.

Les produits proviennent de plus de 80 fournisseurs, dont un tiers sont situés à moins de 150 kilomètres de Roubaix. Dans les cagettes en bois qui s’empilent, les piments rouge vif côtoient les concombres et les carottes. Un peu plus loin, on retrouve de la farine et de la bière locale. El’ Cagette se fournit aussi à l’étranger, comme en Italie pour les agrumes. « Le circuit court, ça peut venir de loin ! », sourit Anne Macou-Lescieux.        

Les piments rouges côtoient les cagettes de carottes et de concombre dans le magasin. Photo : Brianne Cousin.

Ce mercredi matin, les acheteurs se pressent dans le vaste local roubaisien. Les profils et les âges se mélangent. Chacun a ses raisons de faire ses achats ici. Marion Despierre, un peu pressée, est venue en coup de vent. Elle repart avec du céleri, des carottes, du persil, des œufs, et une courge spaghetti. Pour cette habituée qui « vient à peu près toutes les semaines », El’ Cagette représente l’intégralité des achats alimentaires. Gauthier Goormachtigh, quant à lui, complète parfois ses courses dans d’autres magasins, « pour tout ce qui est non alimentaire ». Ce Roubaisien, également habitué de l’association, dépense généralement 70 euros à chaque passage chez El’ Cagette, afin de nourrir sa grande famille. Christian, lui, « est allergique aux grandes surfaces », et ne s’approvisionne qu’ici. Ce Tourquennois, qui « a découvert ce qu’il recherchait depuis longtemps », n’en a jamais pour plus de 40 euros. En tout, ils sont entre 120 et 200 habitués à passer les portes de l’association chaque semaine. 

Cette fréquentation représente un défi logistique pour la petite association, où tout est fait pour éviter de jeter. Car c’est là une autre promesse d’El’ Cagette : ne jamais rien gâcher. « 40% de la population roubaisienne aurait recours au moins une fois par an à une aide alimentaire souvent non choisie, venant des surplus et pas toujours de qualité, pendant qu’environ 40% de la nourriture produite dans le monde  finirait à la poubelle », se désole la directrice de l’association.        

Une nuée de bénévoles

Et si par malheur des produits restaient invendus, l’association a mis en place une technique imparable. Dans le fond de la grande boutique, Christophe Mazslonka prépare le repas du jour. Sourire accroché aux lèvres et tablier noué autour de la taille — floqué au nom de l’association — il cuisine pour les bénévoles avec les produits qui restent. Au menu ce jour-là, velouté de champignons et tarte tatin.

Il lui faudra une grande casserole car les bénévoles bourdonnent dans tous les coins. On les reconnaît à leur tablier et leur énergie débordante. Certains divisent la farine en petits paquets, d’autres rangent les légumes nouvellement arrivés, d’autres encore aident les clients à préparer leur commande. Contrairement à d’autres initiatives locales, comme le supermarché participatif lillois SuperQuinquin ou le supermarché coopératif Demain à Lyon, tous les bénéficiaires ne sont pas tenus de s’impliquer dans l’association. 180 à 200 personnes « participent au moins à quelque chose », compte Anne Macou-Lescieux. La seule contrepartie demandée aux adhérents est financière : chaque membre doit s’acquitter de 10 euros de cotisation minimum pour l’ensemble de l’année (la cotisation moyenne s’élève à 18 euros). « Certaines personnes n’ont pas le temps de venir trois heures par mois, mais, à l’inverse, ont les moyens de donner plus que 10 euros par an », explique Cécile Druant, bénévole à l’association et référente de la commission « petits budgets ».

Bénévoles et consommateurs s’affairent dans les allées du local de l’association. Photo : Brianne Cousin.

« Ce qui nous permet de tenir, c’est l’implication de chacun, complète la directrice, car si on ne dépendait que des financements publics, ce serait compliqué ». L’association bénéficie notamment du soutien « historique » de la fondation de France, de la Métropole européenne de Lille (MEL), du ministère de l’Agriculture et de l’Institut national de lutte contre le cancer.

Un modèle à copier ?

Car au-delà des recettes issues des courses des adhérents, les subventions permettent à El’ Cagette de faire vivre deux salariées. De quoi se développer, voire dupliquer le modèle ailleurs en France ? Si les adhérents réfléchissent à ouvrir d’autres points de rencontres à Roubaix, ils encouragent aussi la création de « boutures » : des initiatives citoyennes inspirées d’El’ Cagette, comme celle en préparation « dans un garage, à Wasquehal ». Mais pas question de créer une franchise et d’essaimer dans le pays. « On veut que les gens qui viennent ici se connaissent », soutient Anne Macou-Lescieux, qui n’a de cesse de répéter la devise de l’association : nourrir l’humain, tisser des liens. D’ailleurs, d’autres activités connexes — comme des repair cafés ou des ateliers de réparation de vélos — sont organisées en parallèle de la vente de produits alimentaires.

Rien à voir avec le fonctionnement de La Ruche qui dit oui !, une start-up qui met en relation producteurs et consommateurs. Si l’objectif — permettre à tous de manger local et à moindre prix — est similaire, l’esprit est bien différent. Avec 800 « ruches » uniquement en France, la marque s’est exportée un peu partout en Europe, pour y ouvrir 1 500 points de vente. Une franchise internationale donc, dans laquelle a même investi l’industriel des télécoms Xavier Niel.

Pour autant, El’ Cagette semble inspirer des initiatives locales. D’ailleurs, une autre association s’est mêlée aux clients et bénévoles ce mercredi matin. « On rigolait en disant qu’on venait en “espionnage associatif” — avec leur accord bien entendu. On s’est aperçus que El’ Cagette avait des conseils à nous donner », sourit Adeline Boulant, secrétaire de La CaSA tizote, une association de groupements d’achats solidaires à Saint-Omer. Son modèle est proche : les adhérents doivent s’acquitter d’une cotisation et sont encouragés à participer aux activités de l’association, sans obligation. En compensation de quoi ils peuvent bénéficier de légumes locaux issus de l’agriculture biologique et d’agrumes achetés par circuit court en Italie et en Espagne. Seule différence, et pas des moindres : le public visé. « On n’a pas le même type de population qu’à Roubaix, on est dans un endroit beaucoup plus rural », souligne la secrétaire de l’association.

« Un lieu ouvert à tout le monde, c’est peut-être utopique ? »

El’ Cagette a-t-elle réussi son pari initial ? « Des limites, il y en a plein », concède Anne Macou-Lescieux. La première, « faire vivre un projet collectif au quotidien » demande beaucoup d’organisation et d’énergie. « Mais on y arrive ! », sourit la directrice, optimiste. Rémunérer les producteurs au juste prix sans que le coût des aliments augmente de trop représente aussi un véritable défi pour l’association.

Alain Pitten, producteur biologique, montre ses piments aux bénévoles de l’association. Photo : Brianne Cousin

« Un lieu ouvert à tout le monde, c’est peut-être utopique ? », s’interroge-t-elle. Si elle précise que tous les profils viennent faire leurs achats à El’ Cagette, la directrice explique que la majorité des adhérents n’est pas en situation de précarité. Pour devenir encore plus accessible, l’association multiplie les initiatives comme les « marmites de quartier » organisées pour tous les publics, adhérents ou non, chaque mardi et à prix libre. « En général, entre 10 et 15 personnes viennent cuisiner et manger ensemble », relève Cécile Druant de la commission « petits budgets ».

Au nord de la métropole lilloise, El’ Cagette répond à une demande croissante . Environ 65% des adhérents vivent à Roubaix, les autres sont originaires des communes environnantes comme Croix, Wasquehal ou Tourcoing. Et le bouche à oreille continue d’ameuter producteurs et consommateurs, toujours plus nombreux, rue de la Providence.