La neige et le froid n’auront pas ébranlé la motivation des membres du collectif « Pas sans nous ! », présents ce samedi à Roubaix. La dizaine de membres est venue avec sa caravane estampillée « Nos quartiers ont de la gueule ! ». À leur tête, Mohamed Mechmache. Il est à l’origine, avec la sociologue Marie-Hélène Bacqué, du rapport Bacqué-Mechmache « pour une réforme totale de la politique de la ville » remis au ministère de la Ville en 2013. « Malheureusement, peu de choses ont bougé depuis, constate celui qui est aussi à la tête du collectif ACLeFeu . Les gens sont encore plus pauvres dans les quartiers. Lorsque des choses ont été mises en place comme la rénovation urbaine par exemple, force est de constater que les questions humaines et sociales n’ont pas été prises en compte. »       

C’est justement au foyer-logement des « Chibanias », dans le quartier de l’Alma, que les militants ont décidé de faire halte. Une quinzaine de femmes maghrébines âgées de 70 à 90 ans vivent, en toute autonomie, dans ce foyer géré par le CCAS de la ville depuis plusieurs décennies. Mais celui-ci est voué à être rasé car le quartier va être totalement métamorphosé dans le cadre du nouveau programme de renouvellement urbain. De nombreux médias nationaux et internationaux s’en sont fait l’écho. Car ces femmes ne veulent pas partir et aucune solution d’un relogement pérenne commun ne leur a pour l’instant été proposée.

« Elles sont contraintes de quitter leur résidence, là où elles ont vécu toute leur vie ensemble. Pour certaines, les séparer, les isoler c’est les contraindre à une mort certaine », estime Mohamed Mechmache. Et de poursuivre : « C’est ce traitement à deux vitesses, cette inégalité que nous sommes venus dénoncer. Car si cette situation se produisait dans un quartier bourgeois, ça ne se serait pas passé de cette manière, j’en suis convaincu. »

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Une partie des « Chibanias » (femmes âgées en arabe), qui vivent depuis des décennies dans le quartier de l’Alma. Leur foyer est voué à disparaître, dans le cadre d'un programme de renouvellement urbain. Photo : Nadia Daki.

Avec son collectif, celui qui fait partie d'un des premiers signataires du « Manifeste pour une démocratie locale réelle » de Mediacités donne de la voix et tente de les encourager. Quelques-unes d’entre elles, emmitouflées dans leurs écharpes en laine, s’appuyant sur une canne pour certaines, sont sorties pour discuter. Leur crainte est palpable, tout comme leur désarroi. Certaines sont en pleurs. La veille, une réunion avec le CCAS avait nourri leurs espoirs. Mais celle-ci a finalement concerné… la gestion des poubelles et le colis de Noël. « Le cadet de leur souci », commente Dalila, la fille d’une des résidentes. « Ces femmes ont droit au chapitre. Elles ont travaillé pour la France, ont payé des impôts et on les méprise de la sorte. Pire, c’est une non-assistance à personne en danger », ajoute Mohamed Mechmache. Avec les membres de son collectif, il entend faire remonter cette situation « emblématique et révélatrice » aux futurs candidats à la présidentielle.

Mobiliser pour éviter l’abstention

Le tour de France entrepris il y a un mois a pour but ultime la rédaction d’un cahier de doléances reprenant les principaux griefs des habitants de quartiers. « On sera aussi force de propositions », assure-t-il. Pour connaître les priorités des Roubaisiens, la caravane se pose l’après-midi de ce week-end de « black friday » sur la place de la Liberté à Roubaix. Micro à la main, les bénévoles interpellent les passants, avec pour fond musical, le titre « On lâche rien » de HK, originaire de Roubaix. La pluie ne semble décourager personne : une cinquantaine de questionnaires sont remplis dès la première heure. La suivante, en revanche, ce sera aux compte-gouttes.

« Ils s’en foutent de nous, des quartiers, sauf pour nous pointer du doigt et dire qu’on est la cause de tous les maux »

Le logement, la santé et l’emploi sont les thématiques dont les Roubaisiens rencontrés parlent le plus. Certains remplissent le questionnaire tout en précisant qu’ils vont voter blanc. À l’instar de Yasser, 21 ans : « ça ne sert à rien. On a beau voter gauche, droite, jaune ou violet, ils s’en foutent de nous, des quartiers, sauf pour nous pointer du doigt et dire qu’on est la cause de tous les maux ». D’autres annoncent clairement qu’ils n’iront pas voter. C’est là tout l’enjeu : tenter de mobiliser les habitants des quartiers populaires à quelques mois des prochaines échéances électorales. À Roubaix, lors des départementales et régionales de juin dernier, le taux d’abstention plafonnait à 84 %.

« L’acte que l’on mène est un acte politique, indique Mohamed Mechmache. On est là aussi pour rappeler aux habitants des quartiers populaires qu’ils sont des citoyens à part entière et non à part comme certains responsables politiques le voudraient. Certains, élus avec une minorité, posent des lois qui impactent la vie des habitants. On doit tous se bouger et ne pas être spectateurs. » Après Roubaix, la caravane est passée par Lille et Tourcoing avant de quitter la région, direction Rouen. L’ensemble des remontées collectées sera ensuite traité par l’équipe du collectif, assistée de chercheurs et d’universitaires. La synthèse, sous forme de manifeste, sera remise le 12 mars prochain aux candidats à la présidentielle. « À une partie d’entre eux, tient à préciser Mohamed Mechmache. Nous allons ignorer les extrêmes qui nous utilisent comme fond de commerce. »

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