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Des boissons chaudes et de quoi manger. Comme tous les matins, une trentaine de SDF goûtent un peu de réconfort Chemin du Raisin, à quelques encablures de la gare Matabiau de Toulouse. Contre virus et marée, les bénévoles du Secours Catholique distribuent leur traditionnel petit-déjeuner. Les masques et le gel hydroalcoolique en plus. Assis côte à côte sur le trottoir, Franck et Pascal, tous deux la cinquantaine, savourent leur café. La distanciation physique ? A quoi bon ? « Le virus est sélectif, il ne veut pas de nous, il se dit qu’on galère déjà assez, lâche Franck. Si je dois l’avoir, je l’aurais. »

Ce fatalisme ronge beaucoup de bénéficiaires. « Quand vous êtes arrivés à un dénuement total, qu’est-ce qui peut vous arriver de pire ? » estime Andrew Nguyen, responsable des maraudes pour le Secours Catholique. Sur le terrain, les acteurs constatent en outre que les messages sur les fameux « gestes barrières » atteignent de façon très inégale les populations les plus vulnérables. Ne serait-ce que parce qu’elles ne parlent pas français ou ne lisent pas la presse. « Plusieurs semaines après le début du confinement, j’ai rencontré une famille de migrants qui ne comprenaient pas pourquoi les rues étaient désertes, assure Andrew Nguyen. Elle ignorait tout de la situation. »

Par ailleurs, les professionnels de santé observent souvent un défaut de soins chez les personnes précaires. « Il peut y avoir de l’appréhension, des difficultés à se déplacer… Notre expérience nous montre qu’il faut “aller vers” sinon cela ne fonctionne pas », explique Karine Pariente, directrice de la Permanence d’accès aux soins de santé (Pass), un service du CHU qui propose des consultations médicales aux précaires tout au long de l’année. Dès lors, comment faire pour que ces personnes déjà fragiles ne soient pas, en plus, des oubliées de la crise sanitaire ?

⬜ Quels ont été les moyens mis en œuvre par les acteurs de terrain ?

Pour faire face à l’ampleur de la tâche, l’antenne toulousaine de Médecins du Monde a lancé un large appel à volontaires au début de la crise sanitaire. Une soixantaine de personnes, principalement du personnel soignant, ont répondu présent et sont venues renforcer l’équipe de bénévoles réguliers. Une fois formées, elles ont rejoint les maraudes sanitaires et de médiation. Leur nombre est passé de trois-quatre à seize maraudes par semaine. Les bénévoles sillonnent par petits groupes les rues, les squats, les bidonvilles ou les hôtels sociaux. Un travail de prévention essentiel.

« Cela nous permet de casser la chaîne de transmission du virus en informant sur les gestes barrières, en réalisant un examen clinique sur place et en repérant les personnes qui ont des problématiques graves de santé », explique Léa Gibert, coordinatrice régionale de Médecins du Monde. Si l’état de la personne est jugé préoccupant, celle-ci est alors aussitôt orientée vers les centres de consultation appropriés. Cette équipe renforcée a permis de diffuser 400 affiches ou prospectus sur les gestes barrières en une quinzaine de langues « auprès d’environ 5 000 personnes », détaille Léa Gibert.

Pour la traduction, Médecins du Monde s’est parfois appuyé sur les habitants eux-mêmes. Près de Purpan, au terrain de la Flambère où vivent environ 200 Roms, Andrei, Alin, Rafael et Alberto ont été mobilisés pour « les traductions pour expliquer les gestes », explique Andrei. « Grâce à eux, nous pouvons aussi remonter d’éventuels soucis de santé aux médecins en dehors des maraudes », ajoute Nathanaël Vignaud, le coordinateur de l’association Rencont’roms nous qui les emploie. Ce travail au plus près des habitants a aussi facilité le suivi médical des femmes enceintes durant leur grossesse.

Médecins du Monde estime que 92 personnes ont pu être dirigées vers des structures de soin dédiées pour une prise en charge médicale approfondie à Toulouse. Une dizaine était effectivement infectées par la Covid-19. La période de crise a donné lieu à une coordination sans précédent entre acteurs. Qu’il s’agisse des médecins et des infirmiers de l’équipe d’infectiologie de l’hôpital Joseph Ducuing, des équipes de l’hôpital de la Grave – dont la Pass -, du Centre Communal d’action sociale (CCAS) ou, donc, de Médecins du Monde. C’est, avec le renforcement de la prévention, l’autre enseignement fort de la période.

« D’habitude, nous agissons tous de façon plus isolée. »

Plusieurs actions nouvelles ont été déployées. Pour répondre aux questions des travailleurs sociaux et des associations intervenant auprès des sans-abris, une permanence médicale téléphonique 7j/7 et 24h/24 a été ouverte. Une consultation a été mise en place à l’hôpital de la Grave afin de dépister les personnes orientées par les associations de terrain en cas de suspicion de Covid. Ce travail de coordination a aussi permis de mieux quadriller la ville et de se répartir des lieux d’intervention. Avec, à chaque fois, l’objectif de prévention sanitaire sur site.

Ce fut le cas dans les squats du Mirail et de Blagnac, où se sont installées 300 personnes de l’ancien squat de l’avenue de Muret. « Nous avons ouvert fin avril des permanences de soin deux jours par semaine, indique Karine Pariente. Les habitants peuvent venir nous poser des questions et se faire dépister sur place. » La directrice de la Pass se réjouit de cette coordination inédite : « D’habitude, nous agissons tous de façon plus isolée. Cela a fluidifié nos relations de travail et rendu possibles plus de visites de lieux et de prises en charge. »

⬜ Quels enseignements tirer de ces initiatives et peuvent-elles perdurer après la crise ?

Il est difficile de mesurer l’efficacité de cette mobilisation générale dans la lutte contre la propagation de l’épidémie. D’autant que l’insalubrité, la promiscuité, les antécédents médicaux demeurent pour les personnes précaires. « Il est compliqué voire impossible de se protéger avec leurs conditions de vie, reconnaît Léa Gibert, coordinatrice régionale de Médecins du Monde. La plupart d’entre eux n’a pas accès à des points d’eau et nous n’avons pas assez de masques et de gel hydroalcoolique pour en distribuer. » Un bras de fer judiciaire est d’ailleurs engagé pour un accès généralisé à l’eau dans tous les squats et bidonvilles de la métropole toulousaine.       

« Sur la soixantaine de nouvelles recrues, Médecins du Monde espère en garder une trentaine »

Déconfinement ne signifie pas fin de l’épidémie. Ni fin de la précarité. Les actions de sensibilisation et de prévention sur le terrain se poursuivent, tout comme la permanence téléphonique ou les consultations de dépistage pour les plus vulnérables à l’hôpital de la Grave. Pas question de relâcher l’attention. « Mi-mai, un cluster s’est déclaré dans un hôtel social, souligne Karine Pariente, la directrice de la Pass. Sur les huit personnes hébergées, sept étaient positives au coronavirus. Cela nous montre qu’il faut rester vigilant et que ce travail de veille sanitaire au plus près des gens est primordial. »

Et si une deuxième vague de contamination se déclarait ? « Les modes d’action que nous avons pu mettre en place ces derniers mois ont démontré leur pertinence et efficacité. Tout est prêt à être réactivé si nécessaire, affirme Léa Gibert de Médecins du Monde. Les maraudes vont se poursuivre mais avec une temporalité et sous une forme légèrement différente. Elles vont de nouveau se focaliser sur les autres besoins médicaux mais aussi sociaux, tout en continuant la veille sanitaire. » L’association peut désormais compter sur des bénévoles formés. Sur la soixantaine de recrues, elle espère en garder une trentaine. La structure a aussi pu constituer des stocks de matériel. De quoi être mieux préparé si une crise sanitaire semblable venait à se reproduire.

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Point final.
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1 COMMENTAIRE

  1. Bonjour,
    Il y a Médecins Solidarité Lille et le Réseau Santé Solidarité dont fait parti l’association pour des actions locales….
    Merci pour tout cela,
    Grégory WILLAUME

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