Bidule_carre_512pxPourquoi ça fait polémique

« Après Sciences Po Lille, Sciences Police ? ». Le titre d’un article paru la semaine dernière dans Le Canard Enchaîné fait sourire. Et réagir : sur Twitter, des centaines d’internautes relaient l’information selon laquelle la police aurait « commandé » un mémoire à des étudiants de l’Institut d’études politiques (IEP) de Lille sur les mouvements sociaux émergents.

« Certain·e·s étudiant·e·s ont encore des valeurs et refusent de travailler main dans la main avec la police », tonne ainsi le syndicat SUD Solidaires des étudiants de Lille dans un tweet. Jointe par Mediacités, une militante de ce syndicat qui se fait appeler Camille, étudiante à Sciences Po Lille, abonde : « Ce “mémoire” n’est pas anodin : il donne l’impression qu’on demande à des étudiants de trouver des outils pour réprimer les mouvements sociaux. » Pour elle, les services de police chercheraient à « profiter de l’aura des étudiants pour approcher des personnes qui manifestent et ainsi recueillir une mine d’informations ».

https://twitter.com/SolEtuLille/status/1478682886165389314?s=20

Bidule_carre_512pxLe contexte

Que s’est-il vraiment passé ? En septembre dernier, les 21 étudiants de la filière « Analyse des sociétés contemporaines » de Sciences Po Lille s’affairent pour trouver un sujet de mémoire. Cédric Passard, maître de conférences en sciences politiques et responsable pédagogique du cursus, leur fait alors suivre par e-mail une proposition de travail de recherche « qui pourrait se faire avec un appui institutionnel facilitant l'accès aux sources ». Le thème ? « Appréhender, comprendre et anticiper la contestation sociétale qui s'exprime en dehors des schémas et réseaux classiques ou institutionnels. Des gilets jaunes au passe sanitaire en passant par le mouvement Black Lives Mater ». Rien que ça.

Le commanditaire n’est pas mentionné, mais une adresse appartenant à l’État (.gouv.fr) figure clairement dans le message consulté par Mediacités. Elle appartient en fait à la direction départementale de la sécurité publique (DDSP) du Nord, qui coordonne la deuxième plus grande zone d’intervention de la police en France, après Paris. Dans le même message, Cédric Passard indique que le travail de recherche peut être réalisé sous la forme d’un « rapport d'expertise puisque c'est en somme une "commande" ». C’en est trop pour l’un de ses étudiants, par ailleurs militant à SUD Solidaires, qui dénonce publiquement sur Twitter une enquête déguisée au service des forces de l’ordre.

« J’aurais peut-être dû contextualiser davantage le sujet », concède aujourd’hui l’enseignant, pour qui le mémoire n’avait rien d’une enquête policière puisqu’elle aurait été encadrée par un enseignant chercheur. « La police a bien d’autres moyens d’enquête. Personne n’attendait d’un étudiant de quatrième année qu’il devienne un indic. Si c’est cela qu’on comprend de ma proposition, c’est que j’ai raté quelque chose durant les cours de méthodologie de la recherche ! », regrette-t-il.

Bidule_carre_512pxL’indépendance de la recherche en question

Si le sujet suggéré par la DDSP paraît bien trop ambitieux pour un étudiant de quatrième année, il pose en tout cas la question légitime de l’indépendance de la recherche en sciences sociales. Pour les chercheurs, y compris ceux en formation, une enquête ethnographique au cœur d’une institution permet d’accéder à des informations inédites, tout en restant libre de sa méthode de recherche.

« Cela n’empêche pas une approche critique », soutient Cédric Passard, qui cite les travaux de sociologues comme Fabien Jobard, dont les ouvrages sur les bavures policières ou le « racisme institutionnel » chez les policiers et les gendarmes ont été réalisés à partir d’observations au plus près des forces de l’ordre. « Je crois qu’il pensait sincèrement que ce mémoire aurait pu être une bonne étude », tempère Camille, militante SUD Solidaires, qui reste « gênée » à l’idée qu’un étudiant puisse fournir des informations utiles à la police.

Pour le responsable pédagogique de la filière « Analyses des sociétés contemporaines », « on ne sait jamais comment vont être utilisés les résultats de notre recherche, qu’elle se fasse dans un commissariat ou dans une entreprise. Personnellement, je trouve ça bien si des policiers sont réceptifs aux travaux sociologiques. Peut-être qu’ils peuvent contribuer, à la marge, à faire évoluer la police ? », espère-t-il. Pour l’année scolaire 2021-2022, c’est raté pour la DDSP du Nord : aucun étudiant de Sciences Po Lille n’a donné suite à sa proposition.