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Ce qu’il s’est passé

C’est un véritable et spectaculaire coup de gueule que Gérard Mulliez a poussé vendredi dernier dans La Voix du Nord. « Il n'est pas question de discuter et d'échanger pour se rapprocher de quiconque, encore moins de vendre Auchan ou de réaliser je ne sais quelle opération financière avec un concurrent, tonne-t-il dans un communiqué envoyé spécialement au quotidien régional. Je le dis en tant que fondateur de cette entreprise et du groupe. » 

À 90 ans, le patriarche de la famille Mulliez est connu pour ne s’exprimer que très rarement en public. Mais un article du journal Le Monde, paru la veille et faisant état de discussions  « engagées au printemps 2021 en vue de rapprocher Carrefour et Auchan », l’a littéralement fait sortir de ses gonds. « Je dois vous dire que je suis choqué, attristé mais aussi révolté », s'emporte Gérard Mulliez.

Se référant à « plusieurs sources », le quotidien du soir indique que des négociations ont eu lieu entre Alexandre Bompard, le PDG de Carrefour, et « la famille Mulliez ». Même si celles-ci n’ont pas abouti, le simple fait que des contacts poussés aient pu avoir lieu ont hérissé le fondateur du géant nordiste de la distribution. Sa colère semble donc s’adresser à sa propre famille. « Auchan est conscient de ses problèmes et est tout à fait capable de les corriger, sans abandonner son indépendance financière qui n’est pas négociable », intime encore Gérard Mulliez à ses proches.

Autrefois dominants, Carrefour et Auchan sont aujourd’hui fragilisés par le poids de leurs hypermarchés, dont le concept ne semble plus adapté aux nouveaux modes de consommation. De prédateurs, ils sont passés dans la catégorie des proies. En janvier dernier, Carrefour a essuyé une amorce d’OPA du canadien Couche-Tard, bloquée dans l’oeuf par le ministre des Finances Bruno Le Maire. Et, à la fin août, il a vu la holding financière de Bernard Arnault sortir du capital de Carrefour en bradant ses actions. Un signe de défiance de l’homme le plus riche de France qui n’a rien fait pour rassurer les marchés.

Rien d’étonnant, donc, à voir Alexandre Bompard étudier des pistes pour tenter de rebondir. Parmi elles, l’hypothèse d’un mariage avec Auchan, qui permettrait de doubler Leclerc, l’enseigne dominante en France, n’a rien de farfelu. 

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Pourquoi c’est compliqué

La course à la taille peut sans doute se justifier par les fameuses économies d’échelles. Celles-ci permettraient de dégager des ressources pour investir davantage afin de contrer les distributeurs du numérique et de répondre aux nouvelles tendances de consommation, comme la vogue du bio et des circuits courts. Mais elle a aussi ses limites. 

Carrefour détient en effet une part de marché de 19 % de la distribution en France quand Auchan approche les 9 %. Nul doute qu’un tel rapprochement serait examiné à la loupe par l’autorité de la concurrence qui pourrait s’opposer à la constitution d’un mastodonte de quelque 110 milliards d’euros de chiffre d’affaires - ou, au moins, imposer de strictes conditions. Sans compter que l’opération aurait des conséquences sociales provoquées par les inévitables doublons de magasins ou de fonctions. D’où de probables suppressions de postes et un fort risque d’agitation sociale.

Sur un plan commercial, l’association de deux entités ayant autant d’hypermarchés en perte de rentabilité constitue par ailleurs un défi, chacune des deux enseignes étant engagée depuis plusieurs années dans une lutte pour les redresser. La baisse du titre Carrefour après la publication de l’article du Monde laisse entendre qu’il faudrait encore travailler le projet pour convaincre les investisseurs de son bien-fondé. 

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Infographie L'Humanité, publiée dans l'article « Alinea, Auchan : chez les Mulliez les licenciements sont une affaire de famille », paru le 8 octobre 2020.

Ce ne sont pas les seuls obstacles à surmonter pour réaliser un tel rapprochement. Si Carrefour est un groupe coté en bourse, et donc « mariable » relativement facilement, Auchan est une enseigne logée dans une holding rattachée à une société civile contrôlée par l’Association familiale Mulliez (AFM). Il faudrait détricoter un écheveau juridique conçu justement pour protéger le capital des entreprises de la « galaxie ». 

Les discussions autour du montage juridique et financier de l’opération ne sont d’ailleurs pas allées aussi loin. Selon Le Monde, elles « auraient achoppé avant l’été faute d’un accord sur les parités ». Autrement dit, faute de s’être entendu sur la répartition du capital de la future entité. « Une chose est certaine, nous ne vendrons jamais Auchan », a affirmé Barthélémy Guislain, le président de l’AFM, comme une réponse aux inquiétudes du patriarche. 

Une affirmation qui ne laisse qu’une possibilité en matière de rapprochement capitalistique : une fusion entre égaux, à 50/50. Problème, Carrefour est deux fois plus plus gros qu’Auchan. De plus, comme le rappellent Les Echos, « les exemples de Lafarge-Holcim et d'Essilor-Luxottica confirment qu'une fusion entre égaux, cela n'existe pas ». Il y a toujours un des deux « conjoints » qui prend le pouvoir. Est-ce à dire que cela enterre à jamais tout projet d’alliance  ?

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Pourquoi ce n’est pas fini

Si le coup de semonce de Gérard Mulliez est spectaculaire, il faut rappeler que le patriarche a quitté la présidence d’Auchan en 2006 et qu’il n’a plus aucune responsabilité opérationnelle. La présidence d’Auchan France a certes été confiée récemment à l'un de ses proches, Francis Cordelette, 74 ans, mais c’est bien la jeune génération des Mulliez qui est au pouvoir. Or on assiste depuis quelques années à des changements importants dans la gestion de la « galaxie », dont Mediacités s’est fait l’écho. Elle se comporte de plus en plus comme un groupe classique.

https://www.mediacites.fr/revue-de-presse/lille/2021/05/14/les-observations-sont-formelles-la-galaxie-mulliez-fait-sa-revolution/

De fait, selon « une source » des Echos, « ce sont bien les actionnaires décisionnaires d'Auchan, c'est-à-dire de l'AFM, qui ont pris langue avec Carrefour ». L’initiative ne serait donc pas forcément venue d’Alexandre Bompard, comme l’a laissé entendre Le Monde. Et c’est peut-être ce qui a poussé Gérard Mulliez à pousser sa « gueulante ». En réponse à ce dernier, Barthélémy Guislain, 47 ans, qui préside l’AFM depuis 2014, envoie un double message (également adressée à La Voix du Nord) : « Nous veillons au respect des fondateurs, entrepreneurs historiques de nos entreprises, et en même temps à l’intérêt collectif des collaborateurs, des entreprises et de la famille actionnaire », écrit-il dans un souci évident d’apaisement. Mais c’est pour ajouter aussitôt qu’il poursuivra la nouvelle stratégie : « Nous pensons que le futur se construit par les échanges, l'ouverture aux autres et potentiellement par des partenariats ». Avant d’enfoncer le clou : « Explicitement, la famille ne peut soutenir l’idée que ses entreprises puissent composer un écosystème fermé pour répondre à leurs enjeux notamment environnementaux et digitaux. »

Pour Les Echos, « si l'AFM ferme une porte » - celle de la cession pure et simple -, « elle laisse bien une fenêtre ouverte. Une fusion “entre égaux” constituant un nouveau groupe (...) dans lequel les 800 Mulliez seraient actionnaires aux côtés de la famille Moulin, propriétaire des Galeries Lafayette, et du Brésilien Abilio Diniz, s'apparenterait à un “partenariat” ». Des alliances de moindre envergure, sur des thématiques comme le partage de données clients, pourrait servir de galop d’essai. Le magazine spécialisé dans la distribution LSA s’interroge quant à lui sur des discussions « plus crédibles » portant sur « des participations croisées ou des filiales à l’étranger ». Comme l’indique un banquier d’affaires au Monde, quoi qu’il en soit de ces différents scénarios, « le dialogue ne serait pas rompu ».

Edit de 8/10/2020: Dans un article paru le 7 octobre, LSA annonce que Francis Cordelette a présenté sa démission « il y a une quinzaine de jours » mais que cette décisison « ne serait pas liée au feuilleton de la vraie fausse rumeur des discussions entre Carrefour et Auchan et surtout à la succession de communiqués ce samedi 2 octobre 2021 ».