«Le Rassemblement national va dépasser les 10 % à Nantes ». Cette prédiction, glanée dans l’entourage de la maire (PS) Johanna Rolland, tranche avec la campagne du parti d’extrême droite. Minimaliste, très peu visible, pour ne pas dire fantomatique, elle pourrait cependant déboucher sur l’élection d’un ou plusieurs conseillers municipaux. Une première à Nantes depuis 25 ans.
C’est en tout cas l’objectif affiché par les responsables locaux du RN. « Jamais une élection locale n’aura eu une telle importance. À Nantes, ce sera le procès démocratique de Johanna Rolland. Ce sera continuer avec l’extrême gauche, ou choisir l’union nationale », indique Bryan Pecquer, secrétaire départemental adjoint en Loire‐Atlantique et directeur de la campagne nantaise. « On vise une présence au second tour. »
Ce qui serait une prouesse. De 1995 à 2001, le parti qui se nommait encore Front national (FN), était déjà parvenu à siéger au conseil municipal. Mais grâce à un concours de circonstances électoral. Le frontiste Pierre Péraldi (décédé en 2019) avait été alors élu d’un cheveu avec 5,1 % des voix grâce à la victoire de Jean‐Marc Ayrault (PS) dès le premier tour (le seuil d’entrée au conseil municipal étant dans ce cas abaissé à 5 %).
Parce que pour le reste, Nantes – comme toutes les grandes villes de l’Ouest – reste une terre de mission pour l’extrême droite. Depuis sa première liste présentée aux municipales de 1989, le FN/RN rassemble en moyenne 4,95 % des voix dans la cité des ducs de Bretagne. « L’implantation spatiale du FN correspond aux contours des quartiers périphériques nantais peuplés par différentes fractions des classes populaires », notaient les universitaires nantais Jean Rivière, Christophe Batardy, en 2017.
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Pas d’erreur de casting comme en 2020
Lors du scrutin municipal de 2020, alors que l’extrême droite progresse en France, elle encaisse à Nantes une baffe électorale. Sa candidate, Éléonore Revel, alors patronne du parti dans le département, ne recueille que 4,75% des voix. Cette coach en entreprise rate sa campagne qui se déroule dans une ambiance parfois lugubre. Son propre camp l’accuse de « manque de travail » et ses liens avec l’extrême droite violente rejaillissent via son numéro 2 Wilfried Van Liempd – en proie aujourd’hui à de nombreux démêlés judiciaires. Éléonore Revel fut ensuite élue conseillère régionale en 2021 mais rejoignit Reconquête, le parti d’Éric Zemmour huit mois plus tard. « Une trahison », dénoncent ses anciens compagnons.
Pour 2026, l’état-major du Rassemblement national a donc voulu éviter de renouveler l’erreur de casting d’il y a six ans. Surtout que dans l’intervalle, un 14,69 % a été engrangé à Nantes lors des législatives de 2024. Le 1ᵉʳ septembre, la commission nationale d’investiture parachute donc depuis Paris un certain Jean‐Claude Hulot. « Marié et père de trois enfants », comme il s’auto-décrit, cet énarque parisien et haut fonctionnaire de 67 ans, passé par le ministère des Finances, a rejoint « Les Horaces », cercle qui épaule discrètement Marine Le Pen et le RN au sein des administrations. Un profil taillé pour ne pas faire de vagues sur les bords de Loire.
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« Il n’est pas connu, mais le Nantais lambda ne connaît pas non plus les autres candidats. C’est l’étiquette qui compte », théorise un cadre local du Rassemblement national. « Jean‐Claude Hulot, c’est quelqu’un de très bien, de très compétent. Mais il a été choisi trop tard et il est très mal entouré », juge un autre.
Son arrivée à Nantes, en septembre dernier, a d’ailleurs suscité une scène cocasse face à la presse. « Où logez‐vous quand vous êtes ici ? » demande‐t‐on au néo‐candidat. Réponse soufflée à son oreille par Gauthier Bouchet, délégué départemental du RN de Loire‐Atlantique (depuis 2021) : « vers Doulon… boulevard Jules Verne ». « Je déménagerai à Nantes si je suis élu », promet ensuite maladroitement Jean‐Claude Hulot.
Les allers‐retours de la tête de liste
Selon nos informations, le candidat RN est présent en permanence à Nantes seulement depuis le week‐end du 1ᵉʳ mars. Soit… deux semaines avant le premier tour. Auparavant, il effectuait des allers‐retours depuis Paris : à peine une dizaine ces six derniers mois, selon un décompte de Mediacités. Drôle de campagne. Les actions militantes (tractages, porte‐à‐porte, débats, etc.) sont opérées par une petite dizaine de personnes. Dont trois sont très visibles surtout : Jean‐Claude Hulot lui‐même, Christiane Masson, numéro deux de la liste et Bryan Pecquer, directeur de campagne et colistier multitâches.
Signe qui ne trompe pas, le Rassemblement national n’a pas organisé de meeting à Nantes mais deux réunions publiques, attirant une centaine de personnes à chaque fois. La dernière s’est tenue le 28 février salle Bonnaire, près de l’Erdre. Jean‐Claude Hulot y a pris la parole durant une trentaine de minutes. « Nous sommes les seuls aujourd’hui à proposer une véritable alternative de redressement face à des listes qui sont toutes sont plus ou moins liées à la gauche ou à l’extrême gauche », a‑t‐il expliqué.
Mais, c’est davantage l’invité-star Julien Odoul qui s’exprime, délaissant les enjeux locaux pour se centrer sur l’actualité nationale une heure durant – minute de silence en mémoire de Quentin Deranque, le militant d’extrême droite mort à Lyon quelques jours plus tôt, comprise. « En votant les 15 et 22 mars pour Jean‐Claude Hulot, vous votez aussi pour Marine et Jordan en 2027 », se projette le député de l’Yonne et porte‐parole du RN.

Un programme léger
Quant au programme électoral du RN, ses 26 propositions tiennent sur une feuille A4. Beaucoup sont duplicables ailleurs ou s’avèrent maladroites. « Pour une Nantes sûre », propose surtout une petite dizaine de mesures contre l’insécurité. Notamment « obtenir [sic] un policier municipal pour 650 habitants [soit doubler leur nombre de 235 à 500, NDLR] et armer létalement la police municipale ». Ou encore passer à « une caméra pour 650 habitants », soit de 407 aujourd’hui à… 500 demain.
Le RN promet aussi de « démanteler les camps de Roms » – on compte 64 bidonvilles dans la métropole – ou « accélérer la création d’un centre de rétention administrative à Nantes situé près de l’aéroport ». Pourtant l’État envisage d’implanter ce CRA controversé… derrière la prison de Nantes‐Carquefou. La liste propose aussi de revenir sur les limitations de vitesse en centre‐ville (le 30 km/h a été généralisé en 2020), d’expérimenter l’uniforme scolaire dans les écoles ou d’instaurer un prêt à taux zéro métropolitain pour les familles. Plus incongru, il est suggéré de « créer un nouveau pont pour le futur CHU », sans évaluation budgétaire cependant.
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Un petit budget de quelques milliers d’euros
« Oui, la campagne n’est pas très très dynamique à Nantes, reconnaît un cadre du RN. Mais on a pas les mêmes moyens dans tous les départements… » « Ils ne font pas campagne. Il n’y a même pas une photo du candidat avec Jordan Bardella [qui s’est pourtant rendu en Sarthe fin novembre, NDLR], pour rameuter leurs électeurs », remarque un ponte de la droite. « J’aimerais bien savoir quel est leur budget », s’étonne même un stratège d’une campagne concurrente. Alors qu’en est‐il vraiment ?
« Nous ne souhaitons pas vous le communiquer… Parce que ça montre qu’il y a une distorsion aussi entre différents partis. Forcément, nous n’avons pas les moyens de Monsieur [Foulques] Chombart de Lauwe ou du Parti socialiste », élude Bryan Pecquer, le directeur de campagne. À Nantes, le plafond de dépenses (ce que les listes peuvent dépenser au maximum) communiqué par la préfecture atteint 299 442 euros pour le premier tour (avec un plafond de remboursement à 142 235 euros).

Si les listes de Johanna Rolland (PS) et de son concurrent LR devraient s’en approcher, celle de Jean‐Claude Hulot se situe à des années‐lumière de là. Son budget se comptabilise plutôt en milliers d’euros. À titre indicatif, en 2020, la liste de sa prédécesseure Éléonore Revel avait dépensé 10 931 euros pour 15 169 de recettes (générant un solde positif inédit de 4 238 euros, alors que tous les huit autres candidats étaient à 0). Parce qu’en réalité, le gros des forces financières et militantes est mobilisé ailleurs dans le département.
En effet, après avoir examiné attentivement la carte électorale, le RN a déposé cinq listes en Loire‐Atlantique, en dehors de Nantes. Principalement à Saint‐Nazaire (où la tête de liste très locale cette fois, Julio Pichon, avait été dévoilée dès mai 2025) et dans ses environs : Donges, Herbignac, La Baule et Pornic. « Le but de Gauthier Bouchet [le patron du parti dans le département, NDLR] est d’implanter et de structurer durablement le parti en Loire‐Atlantique. C’est son obsession », rapporte un familier. Le leader du RN 44 mène lui‐même depuis de longs mois une campagne très active sur le terrain et les réseaux sociaux à Donges, après y avoir déménagé.
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Donges, première commune de l’Ouest à basculer au RN ?
« Ce n’est pas pour rien que Gauthier Bouchet, qui était jusque‐là à Saint‐Nazaire, a tout misé sur Donges. Arithmétiquement, une victoire est possible », estime Louise Dalibert, maîtresse de conférences en sciences politiques à l’UCO (Université catholique de l’Ouest). Aux législatives de 2024, le RN y était en effet arrivé largement en tête au premier (44,69 %) ainsi qu’au second tour (54,60 %, face au député LFI Matthias Tavel). Le basculement à l’extrême droite de la petite cité industrielle (8 200 habitants) serait une première… en Pays de la Loire et en Bretagne.
La liste RN baptisée « Rassembler Donges » fait de la sécurité « une priorité » mais plaide aussi pour « plus d’attractivité », localisant beaucoup plus les enjeux du scrutin, loin de ses marottes habituelles ou de la campagne nantaise. « L’élection municipale ce n’est pas une élection nationale. Il faut être sur des projets très terre‐à‐terre : les écoles, le curage des fossés, la voirie, l’associatif… Il faut constituer une liste de 29 noms, que des gens de la commune, et qui tiennent la route. L’étiquette politique n’est pas un gage de compétence », théorisait Gauthier Bouchet il y a un an auprès de Presse Océan.
Ce dernier a cependant été épinglé récemment par nos confrères des Jours pour des tweets racistes ou pro‐dictateurs, datant d’il y a une dizaine d’années. Si sur la commune de Donges la constitution de la liste a été relativement facile et son annonce une formalité (le 20 février), ce n’est pas le cas partout.
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Une liste sans âges ni professions
À Nantes la tâche fut bien plus ardue. La liste a été communiquée fin février, mais pas réellement présentée par le RN, après son dépôt en préfecture. Et pour cause : les 68 noms de colistiers sont transmis à la presse, sans préciser leur profession ni leur âge. À rebours de ce qui se pratique d’ordinaire, encore dernièrement pour celle du RN à Saint‐Nazaire, ou même à Nantes en 2020.
Une opacité que la tête de liste Jean‐Claude Hulot explique par « le climat d’insécurité presque anxiogène qui règne sur Nantes qui fait que les Nantais et Nantaises ont parfois des difficultés à s’engager et à voir leur nom sur une liste. Il y a des gens qui ont peur ». L’étiquette RN n’est donc toujours pas facile à porter à Nantes, malgré des électeurs de plus en plus nombreux. Jean‐Claude Hulot assure tout de même avoir « essayé de couvrir un spectre aussi large et représentatif que possible des habitants et de leurs préoccupations ».
Difficile à juger tant identifier chaque colistier s’avère délicat dans ces conditions. Mediacités s’y est néanmoins essayé. « Pour une Nantes sûre », compte « une trentaine d’adhérents du RN » selon ses leaders, soit près de 45 % du total (seule celle de LFI baptisée « Nouvelle Nantes » on compte autant issus d’un seul parti). Parmi eux, seulement cinq étaient déjà présents sur la liste de 2020, tel Bryan Pecqueur. Deux sont passés par Reconquête, trois autres sont encartés à l’UDR, le parti d’Eric Ciotti. On trouve aussi Jocelyn Gillet, devenu fortuitement conseiller municipal RN à Saint‐Herblain ou encore plusieurs membres actuels ou passés du syndicat étudiant UNI.
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Explosion à La Baule
Mais il y a aussi un absent de taille : l’entrepreneur Pierre Clerfeuille, 67 ans, figure de la droite gaulliste à Nantes. L’arrivée comme colistier de cet ancien membre du RPR, puis de l’UMP et de LR avait été annoncée en grandes pompes mi‐janvier. Son nom a disparu de la liste finale. « Je me suis retiré de la campagne à regret, pour des raisons de santé. Je ne peux même plus distribuer un tract », indique à Mediacités cet ancien chef de file de l’UNI à Nantes.
Des péripéties qui n’ont cependant rien à voir avec ce qui s’est passé à La Baule ces dernières semaines. Une première liste RN‐UDR menée par Marc Lelièvre implose début février. Deux tiers des 35 colistiers la quittent après une réunion interne houleuse. « Des insultes, des injures, des humiliations, de la misogynie » et « des propos diffamants », auraient été proférés à l’encontre de certains d’entre eux par la tête de liste désignée depuis juin 2025, Marc Lelièvre.
La numéro deux Stéphanie Criaud rend sa carte du RN et monte sa propre liste in extremis. Tout comme… Marc Lelièvre qui arrive à en reconstituer une en revenant « du diable Vauvert », selon ses termes, déplorant « une scission (…) de quelques‐uns qui ont choisi la division ». « À La Baule, nous allons faire un carton », maintient cependant une figure du RN. Décidément, son implantation en Loire‐Atlantique n’est jamais un long fleuve tranquille.
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