«Le million, le million, le million ! » Didier*, un administrateur de l’association des Gîtes de France de Loire‐Atlantique, s’imagine déjà le jeudi 2 juin prochain manifestant avec d’autres devant la Cité des congrès de Nantes. Ce jour‐là, la fédération nationale, qui coiffe les associations départementales même si elles bénéficient d’une large autonomie, doit en effet y organiser son congrès annuel. « Il faut en profiter pour obliger les dirigeants à nous rendre le million d’euros qui dort dans les caisses », explique l’adhérent.
Ce million d’euros, les quelque 500 propriétaires membres de l’association départementale spécialisée depuis cinquante ans dans les gîtes ruraux et les locations saisonnières l’ont découvert presque par hasard lors de leur assemblée générale. Elle s’est tenue le 5 mars dernier, au théâtre de la Fleuriaye, à Carquefou, en présence d’environ une centaine d’entre eux. « La somme était indiquée dans les comptes de Gîtes de France Ouest qui nous ont été présentés », raconte un autre membre, qui a aussi demandé de demeurer anonyme. Avant d’ajouter, sans cacher son mécontentement : « Une question a été posée au président sur ce qu’il comptait faire de la somme. Il a refusé de répondre. »
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140 000 euros de bénéfice net par an
Gîtes de France Ouest est la filiale de l’association départementale, créée en 1997 pour commercialiser les offres de location de ses membres en « s’attachant à promouvoir des valeurs d’accueil authentique profondément enracinées dans le terroir de Loire‐Atlantique ». C’est aussi elle qui salarie les employés, au nombre de sept désormais.
En 2024, elle a réalisé un chiffre d’affaires de 1,128 millions d’euros (en hausse de 6,6 % par rapport à 2023), et a dégagé un bénéfice net de 98 064 euros. Dans son bilan 2024, consulté par Mediacités, ses fonds propres s’élèvent à plus de 1,133 million, en raison des bénéfices reportés précédemment (environ 140 000 euros par an en moyenne depuis 2021). Un véritable pactole, le fameux « million » évoqué plus haut, censé être utilisé un jour au bénéfice des 500 adhérents. Par le biais, par exemple, d’une réévaluation de la cotisation annuelle (270 euros en Loire‐Atlantique), du taux de commission versé à la filiale de commercialisation (15 %) ou encore de nouvelles actions de formation, etc.
Problème : ce magot risque d’être siphonné. Ce qui, sans surprise, a fait monter la grogne dans leurs rangs. Car lors de la même assemblée générale, ceux‐ci ont découvert une autre décision étonnante. Elle a été prise les mois précédents, sans aucune concertation ni validation du conseil d’administration, par le président bénévole de l’association locale, Luc Morisson, propriétaire de gîte, et par Michel Laur, le directeur salarié depuis 25 ans.
Il s’agit d’un accord, passé avec l’association des Gîtes de France Sarthe, pour permettre à cette dernière de devenir coactionnaire de la filiale à hauteur de 20 % du capital (sans que l’expertise de sa valeur, qui demeure floue, soit communiquée). « Il s’agit d’un projet déjà ancien qui a un sens puisque notre filiale commercialise depuis une quinzaine d’années les locations de l’association de la Sarthe », explique Didier*. Mais l’opacité de l’opération aurait une raison tout autre.

Dans le projet de pacte quasi finalisé, que nous avons pu consulter, lui et tous les autres administrateurs découvrent qu’une rémunération, via des jetons de présence, est également prévue pour les membres d’un conseil stratégique nommés par les présidents des deux associations départementales. « C’est du n’importe quoi, nous sommes une association qui a toujours fonctionné sur la base du bénévolat », s’insurgent les opposants internes. De plus, cette nouvelle architecture, bien plus malléable, sur les changements de statuts de la filiale par exemple, ouvre la possibilité qu’un plus important salaire soit versé à la direction générale ou bien qu’ils puissent bénéficier d’avantages plus conséquents : véhicule, notes de frais, etc.
Le directeur Michel Laur (qui a fait presque toute sa carrière au sein des « Gîtes » où il est entré en 1996) et le président Luc Morisson ont été contactés séparément par Mediacités. C’est le premier, salarié de la filiale et non élu par les adhérents comme le second, qui nous a répondu par écrit pour les deux. « La mutualisation au sein de la SAS Gîtes de France Ouest (renommée à l’occasion du rapprochement) a été menée dans le respect du cadre juridique et réglementaire applicable », affirment notamment les deux dirigeants. Ajoutant qu’« à ce stade, il n’y a aucun élément remettant en cause la validité, la conformité ou la pertinence de notre mutualisation avec l’association départementale des Gîtes de France de la Sarthe. » « Michel Laur est la tête pensante du système », dépeint un administrateur.
« Je suis très surpris (et je ne suis pas le seul) »
Début décembre 2025, lors d’une autre réunion du conseil d’administration de l’association de Loire‐Atlantique, une nouvelle version du pacte d’actionnaires est distribuée en papier aux administrateurs présents dans la salle. Mais ceux connectés en visioconférence attendront une bonne semaine, et plusieurs relances par courriel, pour l’obtenir. On peut comprendre les réticences du président de l’association et du directeur de la filiale à la leur communiquer : les deux dirigeants ont signé le pacte avec l’association sarthoise quelques jours plus tôt, dans une nouvelle version (les jetons de présence ont par exemple disparu), mais encore une fois sans aucune autorisation du conseil d’administration.
« Je suis très surpris (et je ne suis pas le seul) de découvrir que les documents communiqués ont été signés par Luc Morisson le 13 novembre dans une version qui n’a jamais été communiquée préalablement aux administrateurs des Gîtes de France de Loire‐Atlantique. Je vous saurais gré de bien vouloir nous préciser sur quelle base juridique Luc Morisson s’est senti autorisé à signer ce document ? », interroge un administrateur dans un mail que nous avons pu consulter. Il ne recevra aucune réponse du président ou du directeur.
« Nous avons alerté la préfecture des dérives dans la gestion de l’association et de sa filiale dès le printemps 2025. Mais elle nous a répondu qu’elle n’était pas compétente pour contrôler les associations », reprend Didier*. Les opposants à la direction de l’association indiquent aussi avoir contacté Christelle Morançais, la présidente (Horizons) du conseil régional des Pays de la Loire, et Franck Louvrier, deuxième vice‐président (LR) en charge notamment du tourisme et maire de La Baule. Interrogée par courriel par Mediacités, la service communication de la collectivité se contente de répondre qu’« il n’y a aucun partenariat entre la Région et l’association des Gîtes de France 44 ».
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Signalement au procureur de la République
Lors de l’assemblée générale du 5 mars, les contestataires espéraient donc des réponses claires du président et du directeur (devenu PDG) de la filiale Gîtes de France Ouest. Peine perdue. « Ils ont éludé les questions, raconte un des contestataires. Mais ils ont indiqué que des jetons de présence seraient bien versés aux membres du conseil stratégique. » Ce que démentent les deux dirigeants dans leur mail de réponse à nos questions. Cet adhérent a aussi demandé à rester anonyme : « Depuis qu’ils savent que je suis un opposant, je n’ai quasiment plus aucune réservation par les Gîtes de France », regrette‐t‐il. Une mésaventure qui serait aussi arrivée à d’autres frondeurs.
Didier*, lui, a décidé de mettre fin à des décennies d’adhésion aux Gîtes de France Loire‐Atlantique. Non sans un dernier baroud d’honneur. « J’ai fait un signalement au procureur de la République en raison d’un potentiel détournement de fonds associatifs. Pour nombre d’adhérents des Gîtes de France, cette activité leur permet d’obtenir un revenu complémentaire alors qu’ils ne disposent pas de ressources importantes. Il ne faudrait pas que certains profitent de l’accord pour les spolier. »
En attendant une réponse du parquet de Nantes, qui n’a pas répondu aux sollicitations de Mediacités, il ne lui reste plus qu’à manifester devant la Cité des congrès de Nantes le 2 juin pour alerter les responsables nationaux de la situation en Loire‐Atlantique. Interrogée, la fédération nationale des Gîtes de France, déjà secouée par un vol de données massif, a préféré botter en touche : « À ce stade, les éléments que vous évoquez relèvent d’allégations qui appellent des vérifications précises et contradictoires. Nous ne pouvons donc pas les commenter en l’état. »
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