À Liévin, l’étrange continuité municipale du PS au RN

La victoire surprise du Rassemblement national dans ce fief socialiste n'a pas suscité de chasse aux sorcières ni de mesures chocs. Au contraire, de nombreux cadres sont restés en fonction. Quant à l'ancien maire - et toujours vice-président PS du département - il a été promu responsable d'un important pôle.

Dany Paiva, maire RN de Liévin, lors du conseil municipal du 29 juin dernier. Photo JT pour Mediacités.

Il est 18 heures pétantes, ce 29 juin, et le conseil municipal de Liévin débute dans une ambiance surchauffée. Près de cent habitants – un record ! – ont fait le déplacement pour cette réunion dont l’ordre du jour est pourtant très technique. La plupart sont des supporters de Dany Paiva, 30 ans, le nouveau maire RN qui, à la surprise générale, a ravi l’ancienne cité minière de Liévin (30 100 habitants) aux socialistes. Dans cette sous‐pente bondée du Beffroi, la température monte. Les agents municipaux apportent ventilateurs et bouteilles d’eau fraîches. On guette la moindre joute verbale.

Les délibérations s’enchaînent à vive allure. Les quelques élus d’opposition tentent de jouer leur rôle en posant des questions ou en réclamant des demandes d’éclaircissements. Mais le maire coupe souvent court à leurs interventions. « Je n’ai pas spécialement envie de vous répondre » (…) « Vous voulez tout savoir tout de suite, soyez patients ». Lors de l’élection d’un référent laïcité pour la commune, la tension monte d’un cran. « Il est inenvisageable que nous vous confions ce rôle quand on sait que votre ancienne tête de liste [le sénateur Jérôme Darras, ndlr] n’est réapparu en ville pour la première fois après sa défaite qu’à l’occasion de l’inauguration de la mosquée », tonne Dany Paiva.

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Deux élus s’insurgent et quittent les lieux. « Bonne soirée ! », leur lance le maire. La mosquée et l’islam demeurent des points de crispation pour le RN qui, sur cet aspect, peine à jouer la carte de la dédiabolisation. 

Près de cent personnes ont assisté au conseil municipal de Liévin, le 29 juin dernier, dans une ambiance surchauffée. Photo JT pour Mediacités.

Le lendemain, Dany Paiva reçoit Mediacités tout sourire au 3e étage des Grands Bureaux, ce gigantesque bâtiment qui hébergeait autrefois les services centraux des houillères de la ville. Quand on lui fait remarquer son ton parfois cassant, il rétorque : « Ils abusent et essaient de me piéger avec des questions techniques. »

Rien ne prédisposait ce fils de deux parents immigrés portugais d’origine modeste à devenir un jour maire. Encore moins dans ce fief socialiste du bassin minier. Dany Dos Santos Paiva – son nom complet – a grandi à Saint‐Gilles, dans le Gard. En 2020, il s’est présenté sur une liste municipale à Nîmes avant de faire ses armes comme communiquant à la mairie RN de Beaucaire. Jusqu’à ce jour où Bruno Bilde, le député RN de la 12e circonscription du Pas‐de‐Calais, lui propose de venir à Hénin‐Beaumont.

Sélectionné par un jury, voici Dany Paiva fonctionnaire territorial. Affecté au service communication d’Hénin-Beaumont, il peaufine ensuite son expérience comme assistant parlementaire de la députée européenne RN Marie Dauchy. Avant de postuler à une place de tête de liste dans une ville du bassin minier. Bruno Bilde raconte : « Je lui ai proposé Liévin en lui disant qu’il serait battu mais qu’il pourrait préparer les prochaines échéances en siégeant dans l’opposition municipale et à la communauté d’agglomération. »

Dany Paiva a une autre analyse. Il a soigneusement étudié les résultats électoraux sur Liévin lors des scrutins nationaux – où le RN apparaît déjà majoritaire – et croit en ses chances. « Quand on se présente, c’est pour gagner », glisse‐t‐il. A partir de juillet 2025, le voici tractant tous les mercredis matin sur le marché. Et l’incroyable se produit : le renoncement tardif et surprise du maire sortant Laurent Duporge ; le choix d’un sénateur froid et distant de 68 ans ; une mésentente à gauche avec une liste concurrente… Et, pour finir, une victoire à l’arraché avec 53,58 % des suffrages alors qu’il était devancé au premier tour [Ndlr : lire le récit de la déroute socialiste dans notre article du 17 juillet].

Les Grands Bureaux, gigantesque bâtiment qui hébergeait autrefois les services centraux des houillères de Liévin, abrite aujourd’hui l’administration municipale. Photo : Daniel Villafruela / CC BY‐SA 3.0

La « Briois académie » 

On attendait Lens. Ce fut Liévin. D’un coup, la ville est devenue un symbole national pour le RN. L’une de ses plus belles prises de guerre des municipales 2026. Il importe donc de ne commettre aucune erreur. Tout le monde attend Dany Paiva, ce maire sans aucune expérience d’élu, au tournant. 

Lorsqu’on le rencontre trois mois plus tard, celui‐ci a pris ses marques. Chemise blanche immaculée, coiffure courte et soignée, contact facile, il visite tous les coins et recoins de la ville, supporte l’équipe locale de basket, célèbre des noces d’or, danse avec les mamies lors des fêtes moules‐frites de la ville… et semble avoir pris goût à son nouveau quotidien. « Du jour au lendemain, on se retrouve maire et tout le monde s’adresse à vous. Ce n’est pas évident, raconte‐t‐il. Mais cela ne me monte pas à la tête. Je sais d’où je viens. ».

Durant les premières semaines, le député Bruno Bilde se rend presque chaque jour aux Grands Bureaux. Dans son sillage, quelques membres de la « Briois académie » sont envoyés en renfort. Tous sont passés par la mairie d’Hénin-Beaumont, décrochée par Steeve Briois en 2014 et distante d’une vingtaine de kilomètres seulement. « Steeve et moi, on est comme des parents qui voient leurs enfants partir dans les villes environnantes », sourit Bruno Bilde, compagnon du maire d’Hénin-Beaumont dans le civil.

Parmi les missionnés, Michaël Payet‐Maugeron n’est pas le moindre. Il est devenu adjoint à Hénin‐Beaumont en 2026 après cinq années passées comme secrétaire des élus. A Liévin, il siège jusqu’à présent à la gauche de Dany Paiva lors des conseils. « C’est un bon ami mais pas du tout l’œil de Moscou, assure Bruno Bilde. Hénin est un modèle, pas une tutelle. » Prière de croire le député RN sur parole…

Antoine Contrant, ancienne tête de liste RN à Bourbourg et permanent du groupe RN à la région, a rejoint le cabinet lui aussi. Tout comme Dorian Damiens, parallèlement conseiller municipal d’Hénin-Beaumont. Enfin et surtout, ce 1er septembre a vu l’arrivée de Valentin Rebuffat au poste clé de directeur de cabinet. Celui qui fut précédemment collaborateur de cabinet à Bruay‐la‐Bussière, ville gagnée par le RN en 2020, et assistant parlementaire du député RN du Nord Michaël Taverne, deviendra le bras droit du maire. Mais il a aussi des attaches dans le sud de la France : ancien assistant parlementaire du député des Bouches‐du‐Rhône Franck Alisio, il a été élu en mars dernier conseiller municipal (d’opposition) de Châteauneuf‐les‐Martigues…

Le recasage de Laurent Duporge

Malgré les craintes et parfois les pleurs de nombreux agents municipaux, l’arrivée de Dany Paiva n’a pas suscité de grand soir à Liévin. Loin de là ! Aucune chasse aux sorcières mais plutôt une surprenante continuité. Le patron de l’administration municipale, le directeur général des services (DGS) Serge Kusniak, par exemple, n’a pas du tout tiré sa révérence. Au contraire, il assiste le jeune maire lors de tous les conseils. « Un fonctionnaire, ça fonctionne, lâche‐t‐il, impassible, à Mediacités.

Serge Kusniak s’est mis au service de la nouvelle équipe RN sans états d’âme après avoir tout connu de la gouvernance socialiste sous Jean‐Pierre Kucheida puis Laurent Duporge. Il pointera jusqu’à la fin de l’année avant de faire valoir ses droits à la retraite afin d’assurer le tuilage avec son successeur, David Galet, actuel DRH de la ville et… proche de l’ancien maire Laurent Duporge.

A la surprise générale, ce dernier – qui n’a pas répondu à nos appels – a retrouvé un job de fonctionnaire en mairie, ce qui a fait beaucoup réagir. « Il était fonctionnaire en disponibilité avant de devenir maire. Nous avons obligation de le réintégrer », martèle Dany Paiva. Certes. Mais rien n’obligeait le jeune maire RN à lui confier la responsabilité d’un gros pôle stratégique (Habitat, Logement, Seniors), comme c’est le cas depuis la fin juin, après l’avoir nommé chargé de mission du DGS au lendemain de la défaite de la gauche. Un premier refuge qui ne devait être que temporaire…

La continuité de l’appareil municipal ne s’arrête pas là. Car nombre d’anciens directeurs de service pointent toujours à l’effectif. Jean‐Philippe Deprez, directeur du Centre technique municipal et intime de Laurent Duporge ? Toujours là ! Anne‐Sophie Lefebvre, une autre fidèle ? Elle demeure dans l’organigramme même si le pôle qu’elle dirigeait a été remanié. Même la secrétaire particulière du maire, qui a œuvré aux côtés de Jean‐Pierre Kucheida puis de Laurent Duporge, poursuit son activité auprès de Dany Paiva. « J’avais préparé mes cartons mais finalement je suis resté, raconte‐t‐elle à Mediacités. Cela se passe très bien avec monsieur Paiva. Et puis j’habite à 400 mètres. »

Les profils les plus politisés sont, eux‐aussi, toujours présents. Vincent Watelet, l’ancien directeur de cabinet de Laurent Duporge ? Il a été nommé responsable du service de l’Etat civil. Sandrine Chevalier, la directrice du CCAS ? En cette fin d’été, elle occupait toujours son poste malgré son mandat de première adjointe PS (!) de la commune voisine de Leforest. « Aucune de leurs collectivités amies ne leur a proposé un poste pour s’extirper des griffes acérées du RN », raille Dany Paiva. A moins que le statu quo ne coule finalement de source malgré le changement radical de bord politique ?

Un changement dans la continuité

Ce constat d’étrange continuité, Dany Paiva ne le nuance qu’à la marge : « Nous avons réorganisé les services en créant un nouveau pôle « Vie locale » pour lequel un recrutement externe est en cours. » L’heureuse élue, arrivée au cour de l’été, est Doriane Vivard, ancienne responsable du pôle événementiel de Bruay‐la‐Bussière, surnommée la « fossoyeuse » pour son management à poigne. Le RN poursuit ainsi le recyclage de ses quelques rares cadres expérimentés des communes RN voisines afin de sécuriser la tenue des villes nouvellement conquises.

Sur le fond aussi, tout change pour que rien ne change même si Dany Paiva s’en défend également en valorisant au premier chef son programme sécuritaire – sa priorité. « Il y avait des caméras mais elles étaient « cheap » (de faible qualité, ndlr) et personne pour les regarder, indique‐t‐il. Je veux installer un Centre de supervision urbaine qui fonctionne 24 h sur 24 et avec l’aide de l’IA afin d’éviter les dépôts sauvages et les rodéos urbains. » Et Dany Paiva de vanter la hausse prochaine du nombre de caméras (elles étaient déjà au nombre de 265, soit un record pour une ville de 30 000 habitants… et 70 de plus qu’à Lille !) et l’achat de trois caméras mobiles.

Malgré tout, même en matière de politique de sécurité, la continuité prévaut. Laurent Duporge n’avait-il pas équipé sa ville d’une des plus importantes polices municipales du Pas‐de‐Calais, avec 36 policiers armés ? Une politique imposée à sa majorité socialiste récalcitrante au moyen de deux référendums citoyens. « A quelques nuances près, Laurent Duporge est capable de rédiger un tract du RN », sourit Bruno Bilde. D’ailleurs, les deux hommes s’entendent très bien et se claquent la bise lors des cérémonies officielles.

Mesures symboliques

Le beffroi centenaire de Liévin, inauguré le 9 mai 1926 après les destructions de la Grande guerre. Photo JT pour Mediacités.

Les débuts de Dany Paiva avec l’écharpe de maire se caractérisent avant tout par quelques actes symboliques qui passent plus ou moins bien. La fête du centenaire du Beffroi permet au nouvel élu de soigner un pseudo ancrage local. La suppression des frais de représentation du maire (son prédécesseur socialiste avait été épinglé pour ses 16 000 euros de frais en 2024 par Mediapart) et la diminution des indemnités des élus (- 22,16 %) ont été saluées… même si le maire a vu les siennes augmenter légèrement et celles des conseillers d’opposition passer de 49,50 à… 0 euro !

Dany Paiva bataille avec la Ligue des Droits de l’Homme (LDH) à propos de deux arrêtés municipaux à l’utilité et à la légalité contestable : l’instauration d’un couvre‐feu pour les mineurs de moins de 15 ans et une interdiction de rassemblement dans les quartiers sensibles de Liévin. Ils ont été retoqués par le tribunal administratif car insuffisamment motivés et considérés attentatoires aux libertés. Autre mesure symbolique à venir : le paiement des passages en cellule de dégrisement pour toute personne prise en état d’ébriété sur la voie publique.

Le principal bad buzz essuyé par Dany Paiva a été la médiatisation de la supposée suppression de la cérémonie du 1er mai. « J’ai été piégé. Il n’a jamais été question de supprimer l’hommage aux mineurs, juste la réception traditionnelle avec les syndicats à l’hôtel de ville. » Pour Dany Paiva, pas question de gâcher l’argent public avec ce genre de gueuleton. « Les syndicats, ça fait des années qu’ils manifestent contre nous et ils voudraient en plus qu’on leur donne la parole pendant une heure et demie ? », expliquait‐il encore devant la caméra de M6. Tant pis pour les traditions !

Autres polémiques injustes à ses yeux : la préférence nationale pour l’attribution de logements qu’il entendrait appliquer alors que la loi l’interdit. « J’ai bien dit que je le ferai qu’après un changement de la loi », martèle‐t‐il. Ou la mise en coupe réglée de la culture avec le limogeage du directeur du Centre culturel Arc‐en‐Ciel. « Hervé Beudaert est un militant politique, assume Dany Paiva. Il s’était déjà réfugié à Liévin lorsque Bruay est devenue RN en 2020. Nous avons juste mis un terme à son contrat. » La municipalité n’a toujours pas trouvé son futur chef de service culturel alors que l’appel à candidature était clos fin mai.

Le maire se réserve quelques annonces sur des rémunérations plantureuses accordées par l’ancienne municipalité à certains conseillers, dont le directeur de la sécurité publique Benoît Desferet qui doit quitter ses fonctions fin septembre. « Rien d’illégal, mais cela choquera les Liévinois », assure‐t‐il. Il entend aussi interdire dorénavant à un élu de présider une association locale afin d’éviter tout mélange des genres comme c’était le cas précédemment. Même si la loi, elle, ne l’interdit pas. 

« J’ai été assez vite rassuré sur la tenue des comptes financiers de Liévin, complète Bruno Bilde. Rien à voir avec ce que nous avions connu à Hénin‐Beaumont en 2014. Même le service des marchés publics était bien tenu et nous n’avons pas dû faire de signalement auprès du procureur. »

Une dette en hausse

Les marges de manœuvre du nouveau maire sont toutefois restreintes. Au sein de la Communauté d’agglomération Lens‐Liévin (Call), il a été marginalisé et ne bénéficie pas d’une vice‐présidence. Au niveau de la commune, il hérite d’une situation financière tendue du fait des nombreux investissements réalisés ces dernières années par la municipalité sortante. La dette de Liévin s’est envolée ce qui obère toute capacité d’investissement pour les trois à quatre prochaines années. Il en va ainsi de l’immense centre aquatique Nauticaa, inauguré en grande pompe le 30 mai en présence de son initiateur, Laurent Duporge, que Dany Paiva avait pris soin d’inviter. Les deux hommes ont montré à cette occasion une complicité qui a choqué.

Dany Paiva (à gauche) et Laurent Duporge (au centre) lors de l’inauguration de Nauticaa, le 30 mai 2026. Photo Facebook de la Mairie de Liévin.

Dany Paiva s’inscrit donc dans une logique de gestion au quotidien plus que de développement. Son leitmotiv ? « Rendre l’argent aux Liévinois ». D’où les coups de rabot donnés à certaines aides aux associations, la suppression des subventions à l’acquisition de vélos ou trottinettes électriques, la diminution du nombre de véhicules de fonction… ou le rétablissement de certaines taxes, comme la taxe locale sur la publicité extérieure (TLPE) afin de se recréer quelques capacités à agir. Un simple toilettage d’un siècle de socialisme, en somme, qui permettra au parti d’extrême droite de poursuivre sa politique de dédiabolisation tranquille. Et d’enterrer (définitivement ?) le socialisme au pays des mineurs…

Cet article fait partie du projet « On a déjà essayé ». Sept médias locaux indépendants – Le Poulpe (Normandie), Made In Perpignan, Marsactu (Marseille), Mediacités, Rue89 Bordeaux, Rue89 Lyon et Rue89 Strasbourg – s’unissent pour enquêter sur les municipalités d’extrême droite avant la présidentielle. 

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