Nous étions là pour raconter une transformation urbaine, mais pour trouver des camions, des grues ou des échafaudages dans le quartier de la Boissière , à Nantes Nord, il faut encore chercher un peu. Une fois qu’on quitte le centre commercial et ses abords immédiats, les rues avoisinantes portent bien les traces de quelques travaux. Mais il ne s’agit que de tranchées creusées dans la chaussée et les trottoirs pour raccorder les immeubles au réseau de chaleur. Aux yeux du promeneur, même averti, la métamorphose promise tarde à se manifester. Et si elle existe bien, c’est à bas bruit qu’elle se déroule.            

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En attendant les grands travaux, les petits chantiers : aux pieds des immeubles de la Loissière, les tranchées creusées pour le raccordement au réseau de chaleur. / Photo : Armandine Penna

Comme pour tout séisme, c’est à l’épicentre qu’il faut en chercher les premiers signes. Et dans le cas de la Boissière, celui-ci se trouve dans le centre commercial autour duquel s’est toujours organisée la vie commune. Comme nous l’avons raconté dans les premiers épisodes de cette série, cet espace symbolise à lui seul l’évolution du quartier, de la splendeur des débuts à la lente décrépitude. Aujourd’hui, il s’éteint à petit feu. L’Escale, un lieu d’accueil et d’activité pour les personnes isolées, est désormais muré. Et « ça fait drôle », constate Sylvie, en revenant de la pharmacie. De leur côté, et malgré diverses incitations, les commerçants attendent toujours des engagements clairs de la municipalité avant de déménager.                   

Il faut dire qu’ils ont appris à être patients. Cela fait aujourd’hui plus de quatre ans et demi que le signal de lancement du « projet global Nantes Nord » a été donné par Johanna Rolland, lors d’une première réunion publique. Que s’est-il passé depuis ? L’ANRU a inscrit le projet dans son programme de rénovation urbaine et les travaux se sont concentrés sur d’autres micro-quartiers de Nantes Nord avant que tout ne soit ralenti par la pandémie de Covid-19. La municipalité gère l’attente à la Boissière sans trop savoir quoi faire du centre commercial qui se dégrade. Des parpaings ont remplacé les vitres de l’Escale pour éviter que le local ne soit squatté et des hommes désormais passent une partie de la journée adossés à ce mur provisoire, des sacs plastiques à la main. « Des vendeurs de cigarettes » murmure-t-on dans le quartier où ils constituent la trace la plus visible d’une montée des trafics.

A la décharge de la ville et des élus, la crise sanitaire récente a empêché que se tiennent les traditionnelles réunions publiques grâce auxquelles les habitants glanent d’ordinaire quelques informations. Résultat, la fracture traditionnelle entre ceux qui mènent le chantier et ceux qui en vivent les conséquences s’est encore accrue. « Le temps du projet et le temps des habitants, ce n’est pas le même », souligne ainsi un membre de l’équipe de quartier.

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A la Boissière, le local de l'Escale désormais inoccupé a été muré afin d'éviter les squats. / Photo : Armandine Penna

Une municipalité en quête de participation

C’est d’autant plus vrai qu’existe à la Boissière une longue tradition d’implication citoyenne autour des projets urbains. Et que cette mobilisation a longtemps été le fruit d’un compagnonnage, entre habitants et associations et entre associations et acteurs publics. Dans lequel le bricolage était de mise, peut-être, mais permettait d’avancer. Dans les années 1980, pour dénoncer l’envahissement par les cafards des immeubles de la rue des Renards, des habitants tendent ainsi des cordes à linge et suspendent leurs poubelles dans une ambiance festive assurée par une petite sono.

En 2008, c’est aussi avec les moyens du bord qu’agissent les volontaires de l’association Uniscité, récupérant un chariot de courses pour en faire le socle mobile d’un dispositif permettant d’offrir aux habitants un café en pied d’immeuble ou à l’arrêt de tram. L'occasion de discuter de manière informelle avec des professionnels de l’accès aux droits sociaux, loin des guichets administratifs.

Une philosophie de “l’aller-vers” qui a aussi animé le centre socio-culturel de la Boissière durant le second confinement de 2020. L'équipe décide alors de ne pas fermer et d’installer dans l’espace d’accueil un bar en palettes de chantier. Des professionnels des services publics et des associations s’y succèdent pour répondre aux besoins des habitants. Cela se passe le jeudi, jour de distribution des paniers de légumes, l’ordinateur côtoie la cagette de pommes-de-terre, avec l’objectif de dépayser les professionnels pas les habitants.

Mais à l’échelle de la Ville, la participation reste une politique publique, pour laquelle Nantes s’est même vue récompensée du prix de Capitale européenne de l’innovation en 2019. Elle suit donc un processus précis, plus professionnel, mais aussi plus lent et plus lointain.

Pour toucher les habitants des micro-quartiers de Nantes Nord et faire face aux restrictions sanitaires qui empêchent l’organisation de réunions d’information, la Ville a pourtant suivi le même raisonnement que les volontaires d’Uniscité il y a une décennie : trouver des roues. Ce n’est pas une poussette mais une camionnette qui a fait son apparition à la Boissière cet automne, alors que les caméras de France 2 filmaient une distribution de légumes près de la pataugeoire.

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Mobil’ o projet, c’est le nom de ce véhicule orange et vert de la Ville de Nantes qui circule au pied des immeubles pour informer les habitants sur le projet. / Photo : Elvire Bornand

Mobil’o projet, c’est le nom de ce véhicule orange et vert équipé d’un espace pour recevoir les habitants, d’une sono et d’une télévision. « C’est difficile de faire de l’information en temps de Covid. On va essayer de se mettre en pied d’immeuble avec le Mobil’o projet, pour diffuser de l’info auprès de petits groupes. Avant il y avait deux rencontres de quartier par an… là ça nous manque. Ça fait longtemps que l’ANRU est validé et les habitants ne voient rien venir… les gens trouvent le temps long », reconnaît-on à l’équipe de quartier de Nantes Nord.

Pour occuper ce temps d’attente, la Ville fait appel à différents prestataires chargés de missions d’information et de participation. Le bricolage d’hier a cédé la place à une forte professionnalisation. Designers, urbanistes et sociologues partent à la recherche des habitants désormais qualifiés d’« invisibles ». La participation est de plus en plus encadrée. Les pouvoirs publics donnent le La. C’est une toute autre musique que les habitants les plus anciens ont en tête lorsqu’ils se souviennent de la bataille POS / Contre POS.

Un combat d’anthologie

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Le numéro d'APL (Agence de presse Libération), consacré à la lutte des habitants de Nantes Nord, en 1978. / Photo : Elvire Bornand

L’histoire de la presse croise celle des mobilisations. Des pages vieillies ont gardé la trace du plus grand combat mené à Nantes Nord, défiant les édiles locaux comme les ministères. En 1971, Maurice Clavel, ancien résistant s’inspire de l’exemple de la presse fanzine underground américaine, pour fonder l’Agence de Presse Libération (APL) qui donnera à son tour naissance au quotidien Libération deux ans plus tard. Le troisième dossier spécial de l’édition locale d’APL, publié en 1978, est consacré à Nantes Nord et s’ouvre sur un édito intitulé « Révolte contre le béton ».

En 1975, la municipalité a voté un nouveau Plan d’Occupation des Sols (P.O.S.). Francis s’en souvient comme si c’était hier : « Notre quartier était charcuté. Il devait y avoir une 4 voies, une rocade traversant le quartier. A l’époque, les prévisionnistes pariaient sur une explosion démographique de la ville, et donc du trafic, ils prévoyaient une agglo à 1 million d’habitants au tournant des années 2000, mais ils construisaient leurs projections sur une famille type de 3-4 enfants… »

Francis , alors médecin du travail réside dans un petit pavillon dans une rue jouxtant la cité HLM de la Boissière. Il est très investi dans les activités associatives et les luttes politiques. A la différence d’autres micro-quartiers de Nantes Nord comme La Petite Censive, la Boissière n’est, alors, pas habitée par les classes populaires les plus défavorisées. On y croise de nombreux ouvriers de métier, des employés, des fonctionnaires et quelques cadres. Une population, très majoritairement blanche, militante et syndiquée qui ressemble à celle des petits pavillons voisins, et qui va s’engager dans cette lutte urbaine « par volonté politique ou pour un certain idéal de vie communautaire » (APL, 1978).                 

 

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Francis, devant chez lui à la Boissière. Ancien médecin du travail, il a été de tous les combats associatifs et politiques dans le quartier. / Photo : Armandine Penna

En plus de la rocade, la construction de logements de standing le long de l’hippodrome est contestée, de même que celle d’un nouveau cimetière de 230 hectares. « Les gens disaient : "On met beaucoup d’argent pour allonger les morts dans un espace vert, alors que les gens sont entassés dans leur logement" », se rappelle Francis. Dans le projet de la municipalité, de nombreux autres équipements sont prévus, comme une prison. La majeure partie des transformations ne concernent pas le quartier mais utilisent l’espace du quartier pour répondre aux besoins de la population nantaise et des pouvoirs publics.

Dans les pages d’APL des caricatures se répondent. On y voit un Super docteur urbanisme “Finie la jungle des villes” opposé à Super Démocratie locale “on n’a pas le pactole mais on a des idées”. Dans les faits, un contre POS est rédigé par les habitants. Il finit par être repris et révisé par les services techniques de la nouvelle municipalité de l’Union de la gauche, élue en 1977 et portée par le socialiste Alain Chénard. Une enquête publique est lancée. Pour favoriser la compréhension des enjeux et la participation, un Bus-POS aménagé sillonne les micro-quartiers. En Aout 1978 le journal Le Monde titre « UNE "PREMIÈRE" EN URBANISME Les Nantais ont choisi par une sorte de "référendum" leur plan d'occupation des sols ».

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Dans le numéro d'APL de 1978, la lutte des habitants de Nantes-Nord contre le nouveau plan d'occupation des sols voulu par la mairie de Nantes. / Photo : Elvire Bornand

Le combat est gagné. Dans l’exemplaire du numéro spécial de APL que Francis a conservé il a souligné au crayon une phrase : « Les habitants ont fait un meilleur urbanisme que les techniciens ».

Des luttes collectives aux résistance localisées

Aujourd’hui, l’espace public a cessé d’être un lieu de revendication pour devenir vecteur d’un sentiment de relégation. La sociologie du quartier a profondément changé et les associations militantes qui avaient réussi à s’appuyer sur l’ancienne mixité sociale n’ont pas trouvé comment dialoguer avec la mixité culturelle.

C’est aujourd’hui à l’échelle de la cage d’escalier que s'organise la mobilisation. Jean-Louis et Marie-Thérèse ont participé à la mobilisation contre les cafards de la rue des Renards [voir portrait ci-contre]. Ils ont arpenté le quartier en porte-à-porte dans les années 1980 pour recueillir les besoins des habitants. Ils se sont progressivement retirés de ces activités dans les années 2000. Pourtant, en 2017, quand Nantes Métropole Habitat a voulu changer les interphones en les remplaçant par un dispositif connecté aux téléphones portables des locataires, Marie-Thérèse a immédiatement repris ses réflexes militants.                   

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Jean-Louis et Marie-Thérèse, dans leur appartement du quartier de la Boissière à Nantes où ils mènent une vie d'engagement et de combats. / Photo : Armandine Penna

Elle a mobilisé les voisins de son immeuble et des blocs adjacents autour d’une pétition. C’est aussi l’outil qu’a choisi dernièrement une autre habitante pour protester contre le paiement du loyer durant les travaux de rénovation des immeubles. Elle a également saisi le Conseil citoyen, une instance locale de concertation mise en place dans le cadre de la Politique de la Ville : « Ces dernières semaines, on a été alerté par une habitante qui a lancé une pétition pour rappeler le fait que quand il y a plus de 21 jours de travaux, il y a la possibilité de se faire rembourser un loyer. Elle a obtenu 50 signatures sur 90 habitants de sa tour. Mais elle a l’impression de se battre toute seule… », raconte Lucette, retraitée, membre du conseil citoyen.

La participation habitante n’est plus un mouvement social, c’est un moyen de gouvernance pour les communes et les intercommunalités. Il est souvent déploré que les instantes et ateliers participatifs soient principalement composés de têtes blanches. L’histoire de la Boissière nous montre que ces vieux de la vieille portent la mémoire des luttes populaires et qu’alors que s’annoncent de nouveaux chantiers, ils n’ont peut-être pas dit leur dernier mot.

Le coin du sociologue : participation et citoyens

L’impératif délibératif s’est imposé dans le paysage politique local et national. Cette recherche de pluralisme affecte la conduite de l’action publique. Pour les élus, il s’agit d’accroitre la légitimité des décisions prises par la démonstration que les habitants ont pu s’exprimer et qu’ils ont été entendus. Dans les années 1960 et 1970, les premières formes de processus délibératifs s’inscrivent dans des mouvements de contestation de l’ordre établi, comme pour le contre-POS à Nantes Nord. A partir des années 1990 et plus encore dans les années 2000, la participation s’institutionnalise. A Nantes, le Dialogue Citoyen est une politique publique portée par la commune et la Métropole. A Nantes Nord, le dispositif de participation est une exigence du programme de rénovation urbaine.  

Cette participation institutionnalisée essuie régulièrement trois types de critiques que rappelle Loïc Blondiaux. Premièrement, les acteurs publics hésitent à ouvrir à la participation les enjeux politiques les plus importants. Deuxièmement, l'avis donné par les citoyens est dans la majorité des cas uniquement consultatif. La convention citoyenne pour le climat devait être un contre-exemple de ces deux premières limites. La réalité montre combien il reste difficile de laisser réellement une place aux citoyens dans les processus de décision. Les membres de la convention citoyenne pour le climat ont été tirés au sort.

Ceux de la convention citoyenne de Nantes Métropole ont été sélectionnés à partir d’un panel représentatif de la population métropolitaine. Dans les deux cas, il s’agit de répondre à une troisième critique, celle de l’absence de représentativité des participants, le plus souvent des personnes blanches issues des classes moyennes et aisées, politisées et âgées. A l’image de Francis qui a suivi les ateliers participatifs du projet ANRU.


Retrouvez l'intégralité des épisodes de notre série consacrée au chantier du quartier de La Boissière et à ses habitants :

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B_AEn janvier 2020, nous débutions une enquête ethnographique sur le territoire de la Boissière à laquelle nous avons donné très rapidement la forme d’un podcast, La bonne cage, dont le développement a été soutenu dans le cadre du Contrat de ville Nantes Métropole. Notre intention est de sortir des clichés sur les quartiers populaires en racontant le quotidien des habitants en faisant entendre leurs propres voix. Notre fil directeur tout au long de l’année 2020 a été celui des saisons. Cet été une opération sur les réseaux de chaleur a inauguré le début d’un chantier de grande ampleur sur la Boissière. L’envie de le raconter nous a poussé à réfléchir à d’autres espaces de narration que Mediacités nous a donné l’occasion de concrétiser. Nous nous inscrivons dans une tradition de l’enquête sociologique-journalistique, dans le souci de tenir ensemble la portée critique de la sociologie et la capacité à faire connaître du journalisme.

Sur le quartier, on nous appelle “les filles”. Depuis l’hiver 2020, on sillonne le quartier. On est connues et reconnues. L’enregistreur avec sa bonnette à poils, le carnet de notes et les sweat siglés “sociologues” nous ont aidé à faire notre place. Sociologues, nous avons construit notre carrière à la marge du monde académique. Enseignantes dans des formations de l’enseignement supérieur destinées à des non-sociologues. Engagées dans des recherches portées par des structures associatives. Prestataires pour des recherches actions auprès de commanditaires publics. Ce projet d’enquête ethnographique à la Boissière poursuit cette envie commune de faire de la sociologie autrement et plus collectivement.

Pour ce projet documentaire, nous travaillons aussi avec la photographe Armandine Penna, qui écrit régulièrement dans Mediacités. Ainsi, en parallèle de nos photos prises au fil de notre immersion sur le terrain, vous pourrez découvrir son travail. Cette démarche rompt avec l’anonymat qui est habituellement la règle dans toute enquête sociologique, mais on espère qu’elle contribuera à donner un visage aux habitants et habitantes à qui nous donnons la parole.