C’est une drôle d’année scolaire qui s’achève. Au lycée général et professionnel Gaspard Monge - La Chauvinière, à la lisière du quartier de la Boissière , l’ambiance n’est qu’à demi studieuse. Un peu comme durant toute l’année scolaire d’ailleurs, passée entre classes en visio et cours en demi-groupes. Et, cette année, il n’y aura même pas une photo de classe pour entretenir les souvenirs…       

Que restera-t-il de ces deux années Covid pour ces lycéens ? Sans doute un goût d’amertume plus que de colère : « Ça été très difficile de rester motivé quand un jour sur deux on ne va pas en cours et qu’on n’est pas obligé de se lever le matin », reconnaît Arthur, un élève de Terminale qui a suivi la spécialité Sciences économiques et sociales. Il faut dire que la situation dure depuis de longs mois : « Moi, durant le premier confinement, je ne faisais que les cours obligatoires mais rien d’autre à côté. Ce qui est marrant, c’est que ma moyenne a augmenté juste parce que j’étais connecté quand il le fallait. Je suis passé de 11,5 à 14. Mais j’ai beaucoup de copains qui ont décroché », témoigne Mathieu, un autre camarade de la même classe.

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Dans la cour du Lycée Monge, à Nantes Nord. / Photo : Frédérique Letourneux

Si ces années Covid ont creusé les écarts entre les élèves d’une même classe, ils ont aussi et surtout renforcé les inégalités déjà abyssales entre les établissements. Alors que dans certains lycées de centre-ville et dans des établissements privés, les cours ont été maintenus à temps plein durant toute l’année, dans d’autres, comme à Monge, le choix a été fait de passer sur un rythme en demi-classe toute une partie de l’année.

Les « jeunes du centre-ville » sont bien conscients de leur avantage. « Nous ça va, on est dans le privé et on a toujours continué à aller en cours. Alors, forcément, c’était plus facile. Moi je connais quelqu’un qui a eu cours une semaine sur deux, avec seulement une heure de visio. Ce n’est pas efficace. En visio, on décroche », assure Pauline, élève en Terminale au Loquidy, l’un des principaux lycées privés de Nantes. Si le nombre d’heures dispensées « en présentiel » a pu avoir un impact sur le niveau, ces modes d’organisation différents ont surtout renforcé les effets de réputation. Avec d’un côté « les lycées où on bosse » et de l’autre « les lycées où on traîne »...

« Ton 14 à Monge, il vaut un 12 au Loquidy ! »

Les effets de réputation, les élèves de Monge les subissent depuis bien plus longtemps que le Covid. « Moi, on m’a déjà dit : de toute façon ton 14 à Monge, il vaut un 12 au Loquidy ! Et c’est la même chose pour tous les lycées publics de banlieue, que ce soit Carcouët [quartier Dervallières] ou Camus [quartier Bellevue] », assure cette jeune lycéenne de Monge. Un effet de lieu directement associé à la mauvaise image qui colle à la peau des quartiers populaires. Pourtant, au sein de Monge dans la filière générale, le recrutement social est mixte. Les trois quarts des élèves viennent des collèges des communes du Nord de Nantes (La Chapelle-sur-Erdre et Treillières), le dernier quart des deux collèges de Nantes Nord : Stendhal et Hector Berlioz.

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Mathieu et Coraline, dans la même classe de Terminale au lycée Monge, discutent près de l'arrêt de tram avant que Coraline ne reparte en transport en commun à la Chapelle-sur-Erdre. / Photo : Armandine Penna

« L'école n'est plus forcément vue comme un ascenseur social parfois elle est même perçue comme un désascenseur social, assure Christelle Bertho, la CPE du lycée Monge. On perd beaucoup d’élèves des collèges de secteur qui, après la Troisième, ne vont pas en Seconde générale. Pour ceux qui sont au lycée, beaucoup se dirigent ensuite vers des filières techniques en Première, en Si2D [sciences et technologies de l'industrie et du développement durable] ou STMG [Sciences et technologies du management et de la gestion] ».

Un grand nombre des élèves de Monge sont donc des « pendulaires » : le quartier, ils ne le connaissent que depuis la vitre du bus, ou lorsqu’ils le traversent en passant par la pataugeoire, aux beaux jours. Mais les effets de réputation et de niveau ont des impacts sur la suite, dans le cadre la grande compétition du supérieur orchestrée par Parcoursup. Si en salle des profs, on se réjouit cette année du recrutement de « la meilleure élève du lycée » à Henri IV [un lycée parisien très réputé], beaucoup d’élèves avouent plutôt être dans une forme d’autocensure. « Au début, je me disais que j’allais plutôt postuler sur un IUT ou une licence. Je ne me voyais pas aller en CPGE [classes préparatoires aux grandes écoles], je me disais que ce n’était pas pour moi, que je n’aurais jamais le niveau. C’est mon prof de sciences éco qui m’a dit : vas-y ! », raconte Arthur qui l’année prochaine poursuivra son cursus en CPGE économie à Rennes.

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Mathieu Dijoux, 18 ans, est élève en Terminale au lycée Monge situé en bordure du quartier de la Boissière. Lui habite dans les HLM du quartier et fait le trajet en quelques minutes à pied. / Photo : Armandine Penna

Mathieu , lui, ira à l’université, en première année de sociologie (lire son portrait). Pour ce jeune de la Boissière, c’est plutôt un choix par défaut : « Je veux devenir éducateur… mais je n’ai pas été pris dans le BTS économie sociale et familiale auquel j’avais postulé. Alors je vais me retrouver à la fac. Cela me fait un peu peur, parce que je ne sais pas travailler tout seul quand je ne suis pas en cours. Et puis, je me vois plutôt faire des études courtes. » Arrivé en Troisième de sa Réunion natale au collège Stendhal, le jeune homme se voit encore habiter à la Boissière avec sa mère quelques temps. L’université est à quelques pas, ce qui facilite les choses.       

La tentation du privé

Rester dans le quartier, cultiver l’entre-soi devient pour certains élèves une ressource. A l’inverse, certains parents font le choix d’une stratégie d’exit en inscrivant leurs enfants dans des établissements privés dès le primaire. Avec l’objectif affiché de tout faire pour sortir les enfants du quartier. C’est le cas de Stéphanie, d’origine béninoise, qui s’est installée avec son mari à la Boissière il y a plus de 20 ans et qui y a élevé ses trois enfants, deux garçons et une fille : « Quand on est arrivé, on était les seuls Noirs de la cage d’escalier. Il y avait des personnes âgées, des commissaires, des commandants de la marine, des médecins, etc. Après, les vieux sont partis parce qu’ils ne pouvaient plus monter les escaliers. Les médecins sont partis… On est pratiquement les plus anciens. On a vu arriver une autre catégorie de personnes et ça a changé… »

Tous deux employés, Stéphanie et son mari ont scolarisé leurs enfants dans le privé. « On a fait un choix : soit avoir une maison, soit pousser nos enfants. On ne pouvait pas les faire les deux. Alors on a choisi de vivre en HLM mais de leur payer une bonne école. Maintenant je suis très fière de ce qu’ils sont devenus. Ils ont tous une très bonne situation. »

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A l'intérieur du Lycée Monge, à Nantes Nord. / Photo : Frédérique Letourneux

Les parents de Farouk ont opté pour la même stratégie pour leurs trois enfants. Pour le jeune homme, aujourd’hui en master en alternance, ce choix lui a permis de grandir dans deux mondes. « Moi, je n’ai jamais vécu comme une honte d’habiter en HLM, même au collège quand j’étais dans le privé dès le primaire à Saint-Félix. Mon enfance au quartier s’est mélangée avec une enfance pas du tout dans le quartier. C’était surtout dans le tram que je rencontrais des gamins du quartier. Et bizarrement, les deux ou trois amis qui vivent dans le quartier, je les ai rencontrés à Saint-Félix. C’est quelque chose de très éloigné du quartier qui nous a rapproché. On oppose souvent les quartiers avec le centre-ville, mais pour moi, c’est complémentaire. »

Rêves et aspirations

Cette forme de vie dans et hors du quartier n’est pas envisageable pour tout le monde. Sur Nantes Nord, le principal débouché des élèves les plus en difficulté au collège reste la « filière pro » à Monge. « Les gars qui traînent toute la journée en survêt, ils ne font rien de leur vie et ils finissent en chaudronnerie à Monge ! », s’amuse Eryne, 16 ans qui habite Nantes Nord et est en classe de Seconde à Livet [lycée en centre-ville]. La CPE du lycée Monge tempère le propos : « Certaines de nos filières sont très demandées et réputées, comme l’automobile ou la carrosserie. Elles attirent des élèves qui viennent parfois de très loin, notamment de la campagne. C'est dans les autres secteurs qui ne sont pas en tension, comme l’électricité, le froid ou le chauffage, qu’on retrouve beaucoup d’élèves de collège en échec scolaire. Ils viennent de Nantes Nord, mais aussi des autres quartiers [populaires] nantais : Bellevue, Malakoff. Entre les "généraux" et les "pro", c’est difficile de créer des échanges, on est plutôt dans une forme de cohabitation. » Dans la cour et dans les couloirs, les deux mondes se regardent et se jaugent. Plutôt une guerre de tranchée qu’une guerre ouverte.

A la Boissière, fracture sociale entre HLM et petits pavillons
A la Boissière, il existe une frontière sociale entre d'un côté, les HLM et, de l'autre, les petits pavillons qui entourent le quartier / Photo : Armandine Penna

Pour beaucoup des jeunes rencontrés à la Boissière, les rêves et les aspirations portent vers une vie calme et tranquille. « Avoir une famille », « avoir une maison », « être indépendant », « être heureux »... Si Stella rêve de « vivre à Baïdu [Dubaï] pour ne pas payer d’impôts », Eryne se contenterait « d’être riche sans gagner des milliards. Juste pour pouvoir s’acheter des trucs à la mode ». Pour ces gamins du quartier, la réussite par l’argent reste très présente. Même si pour certains parents, le modèle de la réussite méritocratique par l’école fonctionne aussi encore.

« Aujourd’hui, quand ma mère rencontre des voisines à Leclerc, elle est fière de dire que son fils a réussi, qu’il a fait des études », assure Farouk. Avant d’ajouter : « Mais je reste affilié au quartier à vie. C’est un lien invisible qui relie entre eux les gens des quartiers nord. Peu importe ta situation sociale, tes revenus et où tu habites aujourd’hui. Si tu as grandi dans le quartier, tu es toujours le bienvenu. » Le quartier joue alors autant comme un stigmate que comme une ressource. Beaucoup de jeunes cherchent autant à en partir qu’ils continuent à y trouver les signes d’une forme de reconnaissance.

Le coin du sociologue - « Enfances de classe » : les inégalités dès le plus jeune âge

Les inégalités sociales sont principalement abordées comme un enjeu d’adulte. La notion d’« enfant pauvre » n’a fait son apparition qu’au tournant des années 2010. Auparavant les chercheurs comme les institutions s’intéressaient plutôt aux parcours de vie des adultes et à leur situation économique au sein des familles. Lorsque le regard se portait sur les mineurs, c’était avant tout pour étudier les destins scolaires des lycéens ou des étudiants dans le supérieur.

Mais les vies inégales commencent au berceau. La pauvreté impacte les expériences de vie dès le plus jeune âge, dès les classes de maternelle et de primaire. C’est ce qu’explore l’ouvrage collectif Enfances de classe. De l'inégalité parmi les enfants (Seuil, 2019), coordonné par le sociologue Bernard Lahire.

Les premiers mots de l’introduction fixent la ligne directrice de l’ouvrage : « Les enfants vivent au même moment dans la même société, mais pas dans le même monde ». Une autre façon de dire que les choix et les non-choix qui se posent aux enfants et à leurs parents tout au long de leur scolarité sont socialement déterminés. On le voit également dans les classements implicites que font les lycéens entre les écoles de centre-ville et celles des quartiers populaires, cette hiérarchisation pénètre même à l’intérieur des lycées, entre les classes professionnelles et les classes générales. Les enfants grandissent en éprouvant l’ordre social et la place subalterne qu’ils y occupent, pour être nés dans des quartiers populaires.

Invitation à la lecture :


Retrouvez l'intégralité des épisodes de notre série consacrée au chantier du quartier de La Boissière et à ses habitants :

Image page Boissiere

B_AEn janvier 2020, nous débutions une enquête ethnographique sur le territoire de la Boissière à laquelle nous avons donné très rapidement la forme d’un podcast, La bonne cage, dont le développement a été soutenu dans le cadre du Contrat de ville Nantes Métropole. Notre intention est de sortir des clichés sur les quartiers populaires en racontant le quotidien des habitants en faisant entendre leurs propres voix. Notre fil directeur tout au long de l’année 2020 a été celui des saisons. Cet été une opération sur les réseaux de chaleur a inauguré le début d’un chantier de grande ampleur sur la Boissière. L’envie de le raconter nous a poussé à réfléchir à d’autres espaces de narration que Mediacités nous a donné l’occasion de concrétiser. Nous nous inscrivons dans une tradition de l’enquête sociologique-journalistique, dans le souci de tenir ensemble la portée critique de la sociologie et la capacité à faire connaître du journalisme.

Sur le quartier, on nous appelle “les filles”. Depuis l’hiver 2020, on sillonne le quartier. On est connues et reconnues. L’enregistreur avec sa bonnette à poils, le carnet de notes et les sweat siglés “sociologues” nous ont aidé à faire notre place. Sociologues, nous avons construit notre carrière à la marge du monde académique. Enseignantes dans des formations de l’enseignement supérieur destinées à des non-sociologues. Engagées dans des recherches portées par des structures associatives. Prestataires pour des recherches actions auprès de commanditaires publics. Ce projet d’enquête ethnographique à la Boissière poursuit cette envie commune de faire de la sociologie autrement et plus collectivement.

Pour ce projet documentaire, nous travaillons aussi avec la photographe Armandine Penna, qui écrit régulièrement dans Mediacités. Ainsi, en parallèle de nos photos prises au fil de notre immersion sur le terrain, vous pourrez découvrir son travail. Cette démarche rompt avec l’anonymat qui est habituellement la règle dans toute enquête sociologique, mais on espère qu’elle contribuera à donner un visage aux habitants et habitantes à qui nous donnons la parole.