Une vielle caravane a longtemps occupé le parking situé derrière le centre commercial de la Boissière , voué à la destruction. Mais depuis la rentrée, elle a disparu. Il a été fait place nette pour préparer l’arrivée des premiers engins de chantier, toujours annoncée comme imminente. Au fil des mois, cette caravane et ses deux occupants, Nadir et Ibra*, sont devenus des figures du quartier. L’après-midi, les deux amis avaient pris l’habitude d’offrir du thé à la menthe aux habitants de passage et ils bénéficiaient en retour de la solidarité des « gens des tours », comme ils aimaient les appeler.        

Un jour, celui-là leur avait « donné deux kilos de sardines à griller en rentrant du boulot », un autre « s’était ramené avec un cageot de fraises à peine abîmées ». Après plusieurs années à bourlinguer en France, Nadir est venu « se poser un peu par hasard à la Boissière ». Il y a rencontré Ibra avec qui il a partagé la couche de la caravane, dormant à l’occasion « à droite à gauche, chez des gens qui nous invitent ». Tous deux sont toujours suspendus à l’octroi de papiers en règle pour pouvoir travailler, alors en attendant ils bénéficient d’aides ponctuelles, déboursant parfois quelques euros pour pouvoir dormir au chaud.

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Sur le parking derrière le centre commercial vétuste, des barrières empêchent l'accès au parking en attendant la livraison du terrain au promoteur du nouveau bâtiment et le démarrage du chantier. / Photo : Armandine Penna

Pour Nadir et Ibra, comme pour d’autres migrants qui débarquent depuis quelques mois à la Boissière, ces stratégies de survie reposent sur un mélange de débrouillardise et de solidarités communautaires et familiales. Il s’agit autant de faire face à l’urgence et de trouver un toit pour la nuit que de pouvoir être épaulé au fil d’un long parcours administratif semé d’embûches.

« Être étranger en France et faire valoir des droits c’est se confronter à de grandes difficultés. Au-delà de l’obstacle de la langue, il faut surtout réussir à obtenir LE bon papier. Et là encore, il y a beaucoup d’incohérences. Par exemple, les documents qui permettent une inscription à Pôle emploi ne correspondent pas à ceux qui permettent de travailler : il y a de nombreux paradoxes dans l’administration que ne comprennent pas les demandeurs », explique Sylvain Guillot, juriste spécialiste du droit des étrangers.

Une zone grise faite de vide juridique et de non-sens administratifs

Si on s’en réfère aux analyses développées par les sociologues Robert Castel et Serge Paugam, l’intégration sociale repose à la fois sur une participation stable au marché du travail et une inscription durable dans des relations sociales. Or pour ces migrants primo-arrivants, les liens intégrateurs sont rompus. Faute de papiers en règle, ces « désaffiliés » ne peuvent ni travailler ni trouver de logement stable. Ils sont maintenus hors du système d’aides de droit commun, dans une zone grise faite de vide juridique et de non-sens administratifs.

A Nantes, de 4 000 à 5 000 personnes transitent chaque année par la plateforme de demande d’asile , ce qui pose aussi de façon cruciale la question de la capacité d’accueil : « Le nombre de places est insuffisant. Alors pour faire face à la demande, des squats émergent en centre-ville, poursuit Sylvain Guillot. Depuis 2015-2016 la Ville affiche une volonté plus ferme d’avoir une prise sur ces lieux informels. On peut faire l’hypothèse que certains migrants préfèrent désormais se réfugier en périphérie. »       

C’est aussi le constat dressé par plusieurs professionnels de terrain à la Boissière qui soulignent une récente accélération du phénomène : « Depuis quelques mois, on observe sur le quartier une présence plus importante de migrants qui viennent d’arriver. Peut-être parce qu’ils fuient le centre-ville qui devient de plus en plus dangereux, et puis aussi parce qu’il y a davantage de présence policière. Beaucoup viennent à l’Escale – le lieu d’accueil du CCAS, situé au cœur du quartier. D’autres nous sont envoyés par les professionnels du centre socioculturel qui les croisent notamment lors des permanences de vente de fruits et légumes », explique Marie-Noëlle, professionnelle du CCAS sur le quartier.

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A la Boissière comme dans d'autres quartiers de Nantes Nord, des familles étrangères à la rue viennent parfois dormir dans les cages d'escaliers, sur des paliers. D'autres s'installent en surnombre dans l'appartement de compatriotes. Certains migrants sans solution d'hébergement s'installent aussi parfois dans des caravanes ou camping-cars garés sur le parking. / Photo : Armandine Penna

A la rue, avec sa fille de quatre mois

Comme cette femme tchadienne qui un jour a franchi la porte de l’Escale avec sa petite fille de quatre mois. Elle vient alors de quitter le Cada (centre d’accueil des demandeurs d’asile) dans lequel elle était accueillie. Durant toute la période où elle a été hébergée dans ce centre situé à plusieurs centaines de kilomètres de Nantes, elle s’est sentie isolée, coupée des liens qu’elle avait réussi à nouer lors de son premier séjour à Nantes.

En revenant dans la métropole, elle croit pouvoir y trouver un endroit pour loger avec sa fille, mais se retrouve très vite à la rue, sans ressources. « En tant qu’institution, on est souvent démunie pour aider ces publics. Au niveau du CCAS, il n’existe pas de dispositifs dédiés, même si dans certaines conditions il est possible de proposer des jetons pour les bains douches ou une domiciliation au sein du CCAS », poursuit Marie-Noëlle.

Ce que confirme Sylvain Guillot : « C’est très difficile de faire bénéficier les étrangers des aides de droit commun. Juridiquement parlant le diable se niche dans les détails. On peut prendre par exemple, la tarification solidaire pour les transports en commun qui exclut une grande partie des usagers étrangers. Ils remplissent le critère des faibles revenus, mais ils ne vont pas pouvoir remplir d’autres conditions. C’est la même chose pour les dispositifs d’aides financières facultatives du CCAS. Les agents de guichet ont la pétoche de filer un titre de transport ou une aide facultative à quelqu’un qui n’y aurait pas droit. »

Alors, quand le 115 ne répond pas et qu’une solution d’hébergement d’urgence ne peut être débloquée à l’hôtel ou dans une structure d’accueil, certains sont pris en charge par des associations militantes, d’autres dorment dans un squat, comme la mère et son bébé croisés à l’Escale.

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Comme d'autres quartiers de Nantes Nord, la Boissière est parfois une étape sur le parcours de migrants arrivés à Nantes. Faute de structure d'accueil, ces derniers trouvent refuge dans des abris de fortune sur le parking des immeubles. / Photo : Armandine Penna

« Il a 22 ans et l’impression que rien n’avance »

« A la Boissière, il y a des jeunes qui dorment à la rue, dans les recoins, dans les abris bus, ou dans les cages d’escalier, certains dorment sur les paliers. Récemment, on a été alerté par un agent de Nantes Métropole Habitat et les médiateurs de quartier qu’une famille algérienne dort depuis plusieurs mois dans la cage d’escalier d’une des tours de Nantes Nord », confirme Marie-Noëlle. D’une manière générale, les professionnels du quartier s’engagent auprès des migrants qu’ils croisent dans leurs équipements pour essayer de les accompagner au mieux dans leur parcours. Le CCAS vient d’actualiser son guide-annuaire des services sur Nantes Nord en y ajoutant un volet spécifique pour l’aide aux migrants, qui fournit les coordonnées des services dédiés à ce type de public.

Mais dans les faits, le parcours d’accompagnement ressemble surtout à un parcours du combattant et dépasse souvent le cadre strict de leurs missions professionnelles. En témoigne, par exemple, l’histoire de Souleiman qui s’est un jour présenté au jardin des habitants pour aider de façon bénévole. Le jeune homme arrivé mineur en France a fui la Guinée à la suite d’une violente rupture familiale. Après quelques années passées en France entre un foyer pour jeunes et des squats, il rencontre une jeune femme avec qui il a un enfant, qu’il a reconnu mais dont il ne veut pas se prévaloir pour demander sa régularisation.

« Aujourd’hui, il a 22 ans et l’impression que rien n’avance. Il a eu un rendez-vous pour une alternance, mais ça ne se fait pas à cause des papiers, alors qu’il a un récépissé de la préfecture. Tout s’est écroulé dans sa tête. Il a décidé de partir en Espagne, même s’il ne connaît personne », raconte Marie-Noëlle. Avec à la clé, un retour à la case départ, ou tout comme.

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Dans les rues de la Boissière, quartier de Nantes Nord. / Photo : Armandine Penna

Une année, trois écoles, trois classes

L’histoire de Souleiman ressemble à beaucoup d’autres. Des vies ballotées au gré de leurs rapports avec les institutions. Dans certains cas, ce sont aussi les enfants qui se trouvent au centre de ces trajectoires sinueuses, comme le constate la directrice de l’école maternelle du quartier. « Il y a beaucoup d’enfants allophones dans nos classes. Les déménagements sont très fréquents, explique-t-elle. L’année dernière, une élève de petite section a fréquenté trois classes dans trois écoles différentes, ce sont les aléas du mal-logement. C’était une enfant dont les parents étaient à la rue, puis ont été logés par une association, avant d’avoir enfin leur propre logement. Il n’est pas facile de se construire en tant qu’élève quand on change tout le temps. »

Pour ces jeunes enfants aussi la Boissière devient une étape transitoire au cours de laquelle il leur est souvent difficile de se construire des repères intégrateurs . « Ils croient dans leur tête que partir, c’est le paradis, mais non c’est comme partout. A la Boissière, comme ailleurs », résume à sa manière Abdel. Aux beaux jours, il aimait sortir son pliant sur le parking et passer un bout d’après-midi à siroter du thé à la menthe avec Nadir et Ibra. Abdel, lui, vit à la Boissière depuis 20 ans : « J’ai galéré pendant trois ans, j’étais sans papiers… Et puis, après c’est le destin, la vie, on a travaillé… En Algérie, j’étais agent de bureau et en France j’ai travaillé dans le bâtiment parce que mon diplôme de comptabilité n’était pas reconnu et qu’il fallait passer un concours. Aujourd’hui, je suis en arrêt maladie définitif, le boulot m’a usé. Mais, on est comme les abeilles, on est solidaire. » Sur le parking de la Boissière, les histoires s’écrivent comme toujours entre fatalisme et espoir d’un avenir meilleur.   

*: Les prénoms ont été changés pour préserver l’anonymat des personnes

Le coin du sociologue - Intégration, un rapport de forces

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Le sociologue Serge Paugam réfléchit à la manière dont les individus sont liés les uns aux autres et font société. Il identifie différents types de liens : les liens de filiation, qui renvoient à l’inscription dans une famille ; les liens de participation élective, qui désignent la manière dont l’individu s’insère dans un tissu de relations sociales ; les liens de participation organique qui sous-tendent l’ensemble des relations que l’individu noue au sein du monde du travail et des phénomènes d’interdépendance dans un système capitaliste reposant sur la division du travail, et enfin les liens de citoyenneté.

Ces liens sont autant de forces intégratrices qui permettent à l’individu de se sentir pleinement appartenir à la société. Pour Serge Paugam, il existe deux modes d’attachement à la société : la protection (pouvoir compter sur) et la reconnaissance (pouvoir compter pour). Dans le cas de migrants primo-arrivants, le processus de désaffiliation ou de désintégration se joue à plusieurs niveaux : les liens familiaux sont souvent rompus par le parcours de migration et l’intégration dans la sphère du travail est dépendante de l’obtention de papiers en règle.

Invitation à la lecture :

  • Serge Paugam : L'intégration inégale. Force, fragilité et rupture des liens sociaux, 2014, PUF


Retrouvez les huit premiers épisodes de notre série consacrée au quartier de La Boissière et à ses habitants

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B_AEn janvier 2020, nous débutions une enquête ethnographique sur le territoire de la Boissière à laquelle nous avons donné très rapidement la forme d’un podcast, La bonne cage, dont le développement a été soutenu dans le cadre du Contrat de ville Nantes Métropole. Notre intention est de sortir des clichés sur les quartiers populaires en racontant le quotidien des habitants en faisant entendre leurs propres voix. Notre fil directeur tout au long de l’année 2020 a été celui des saisons. Cet été une opération sur les réseaux de chaleur a inauguré le début d’un chantier de grande ampleur sur la Boissière. L’envie de le raconter nous a poussé à réfléchir à d’autres espaces de narration que Mediacités nous a donné l’occasion de concrétiser. Nous nous inscrivons dans une tradition de l’enquête sociologique-journalistique, dans le souci de tenir ensemble la portée critique de la sociologie et la capacité à faire connaître du journalisme.

Sur le quartier, on nous appelle “les filles”. Depuis l’hiver 2020, on sillonne le quartier. On est connues et reconnues. L’enregistreur avec sa bonnette à poils, le carnet de notes et les sweat siglés “sociologues” nous ont aidé à faire notre place. Sociologues, nous avons construit notre carrière à la marge du monde académique. Enseignantes dans des formations de l’enseignement supérieur destinées à des non-sociologues. Engagées dans des recherches portées par des structures associatives. Prestataires pour des recherches actions auprès de commanditaires publics. Ce projet d’enquête ethnographique à la Boissière poursuit cette envie commune de faire de la sociologie autrement et plus collectivement.

Pour ce projet documentaire, nous travaillons aussi avec la photographe Armandine Penna, qui écrit régulièrement dans Mediacités. Ainsi, en parallèle de nos photos prises au fil de notre immersion sur le terrain, vous pourrez découvrir son travail. Cette démarche rompt avec l’anonymat qui est habituellement la règle dans toute enquête sociologique, mais on espère qu’elle contribuera à donner un visage aux habitants et habitantes à qui nous donnons la parole.