Il y a tout juste un an nous débutions notre série de reportages sur le quartier de la Boissière, à Nantes Nord en évoquant les travaux à venir dans le cadre d’une grande opération de renouvellement urbain . L’espoir était grand, alors, de voir se transformer la zone qui entoure le petit centre commercial, située à l’entrée du quartier. A terme, l’objectif est ainsi non seulement de détruire le centre, mais surtout de construire un petit collectif d’une centaine de logements, dont 60 % à prix libre encadré, avec de nouvelles cellules commerciales au rez-de-chaussée.            

Mais au fil des mois, c’est surtout la lente dégradation des espaces publics et du bâti que nous avons pu constater. Après le départ de l’Escale, le lieu d’accueil du CCAS, en début d’année (lire l’épisode 2 de la série), les cellules commerciales se sont vidées au fur et à mesure et ont été murées. Le parterre est désormais jonché de détritus laissés aux pigeons et aux rats. Des petits groupes de jeunes hommes trafiquent de tout, des cigarettes, des produits illicites, des clémentines vendues à la sauvette dans le coffre d’une voiture…

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Le petit centre commercial de la Boissière attend toujours sa destruction. Partiellement muré, son état se dégrade tandis que les trafics en tout genre s'installent.

« J'ai l'impression de vivre dans un dépotoir »

Les riverains comme Sylvie voient de leur fenêtre la situation se détériorer, entre impuissance et lassitude : « J’ai l’impression de vivre dans un dépotoir. Les gens qui viennent me voir, comme ma sœur, ils me disent : mais c’est quoi ce délire ? La sécurité sociale est squattée à la nuit tombée... On voit même un lit. J’ai signalé à l’équipe de quartier, mais il n’y a rien qui bouge ».

Il ne reste plus que quelques commerces ouverts - la boulangerie, le coiffeur, les deux boucheries - les propriétaires des murs étant toujours empêtrés dans une longue négociation avec la mairie sur leurs conditions de départ et sur leur relogement pendant la période des travaux. Ahmed, l’un des deux bouchers, veut rester dans le quartier pour espérer garder sa clientèle. Dans le rapport de force engagé avec la mairie, il porte haut et fort l’accusation : « La mairie fait tout pour laisser la situation se dégrader. Quand la nuit tombe, il n’y a plus de lumière.… La sécurité, ça n’existe pas… la police fait des tours en voiture mais ne s’arrête jamais ».

Ahmed Ladjeroud, boucher du centre commercial de la Boissière
Ahmed Ladjeroud, boucher du centre commercial de la Boissière. / Photo : Armandine Penna

« On est dans l'acupuncture urbaine »

« Les habitants de la Boissière sont un peu frustrés qu’il n’y ait qu’une partie du territoire qui soit transformé et pas le leur. Mais c’est certain que, pour eux, la destruction du centre commercial va avoir un impact. Ils n’en peuvent plus », assure de son côté Alain Yvrenogeau, responsable du Projet global Nantes Nord. La construction d’un discours politique justifiant la nécessaire transformation d’un espace dégradé et stigmatisé est au cœur de nombreux projets de rénovation urbaine . Une telle rhétorique permet d’arriver à un consensus présenté comme le partage d’un bien commun, une façon de concilier les attentes des habitants et les discours politiques visant à désenclaver les quartiers populaires.       

Dans cette perspective, il s’agit surtout de promouvoir une rénovation urbaine qui tienne ses promesses de densification du bâti tout en favorisant l’arrivée de nouveaux habitants : « A Nantes Nord, on est sur un travail dans la dentelle, on est dans de l’acupuncture urbaine. On démolit très peu à l’échelle du projet, mais on transforme des endroits névralgiques. Dans la forme urbaine, l’objectif est de retrouver une densité sur les grands axes, car les besoins de logement sont importants à Nantes. On veut privilégier du petit collectif, comme à la Boissière. Les nouveaux habitants auront une vue sur l’hippodrome, c’est très qualitatif », poursuit Alain Yvrenogeau.

L’objectif de mixité sociale est ainsi présenté comme le pendant de la dé-stigmatisation du quartier. D’ailleurs, si des voix discordantes se sont bien fait entendre parmi les propriétaires des petits pavillons qui jouxtent le centre commercial, au cours de l’enquête publique, ils semblent désormais s’être rangés du côté de la mairie, partageant l’idée que la nouvelle entrée de quartier devrait donner une plus-value à leur bien.

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Dans le quartier de la Boissière, à Nantes, des travaux doivent changer la physionomie du quartier et revaloriser un peu son image dégradée. / Image : Armandine Penna

La construction de la demande habitante

Pour beaucoup d’habitants des tours de la Boissière, la projection dans le futur du quartier reste néanmoins conditionnée à leur capacité à faire face au jour le jour à leurs difficultés. Même si depuis un an, le bailleur, Nantes Métropole Habitat, mène des travaux sur l’extérieur des logements et sur les fenêtres, les discussions tournent encore beaucoup autour des problèmes dans les immeubles : l’électricité qui n’est pas aux normes, les ascenseurs en panne, les conflits de voisinage… Sur le trottoir, on parle aussi des corps usés par le travail, des fins de mois difficiles… Dans le langage technocratique, cette tension se résume par une formule qui résonne comme une sorte de mantra : « le temps des travaux n’est pas celui des habitants ».

Dans les réunions publiques, il s’agit alors avant tout de faire preuve de pédagogie, d’expliquer les enjeux. Après une longue période d’interruption due à la crise sanitaire, il aura fallu attendre le 12 octobre pour qu’une réunion entre élus et habitants soit à nouveau organisée sur le quartier. Ce soir-là, la maire (PS) de Nantes, Johanna Rolland a fait le déplacement aux côtés de Bassem Asseh, son premier adjoint (PS) chargé du dialogue citoyen et de Pascal Bolo, élu du quartier. L’occasion pour chacun d’entre eux de jouer la partition de la proximité avec les habitants : « Ça fait du bien de vous retrouver. Je connais suffisamment bien certains d’entre vous pour que même avec le masque je vous reconnaisse », lance ainsi Pascal Bolo à la cantonade, rappelant au passage, comme il le fait très souvent sur le terrain, qu’il est lui-même un habitant du quartier.

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A la Boissière, si les travaux du centre commercial n'ont toujours pas débuté, la rénovation des façades de certains immeubles est en cours. / Photo : Armandine Penna

« Une fois que je dis oui, tout le monde me suit » 

Au cœur de la mise en scène de l’élu aux prises avec les réalités du terrain, il y a cette construction d’une « demande habitante » qui entretient la magie sociale de la représentation politique . Or si elle est présentée comme objective et univoque, la « demande habitante » est bien évidemment la résultante de choix politiques. Ce soir d’octobre, il est ainsi question d’insécurité, d’équipements publics pour les enfants, de la nouvelle maison de santé… Et du centre commercial : « J’ai lu dans la presse, sur les réseaux sociaux, l’attachement des habitants au centre commercial, à des services de proximité. J’entends cette demande, mais on doit leur offrir quelque chose de qualitatif. C’est un sujet qui nous tient à cœur collectivement », assure alors Johanna Rolland.       

De leur côté, les électeurs ont aussi bien compris tout l’enjeu qu’il y a à jouer de cette proximité. C’est le cas d’Ahmed, le boucher, qui profite de cette rencontre publique pour discuter longuement en aparté avec l’un des élus présents. Son objectif ? Tenter de faire avancer son dossier. Depuis, il a lancé une pétition qui a recueilli quelque 1000 signatures et assure fièrement avoir réussi à « décrocher » un article dans la presse locale. Au fil des mois, il a ainsi réussi à construire sa figure de résistant : « Une fois que je dis oui, tout le monde me suit. J’ai parlé avec la mairie, j’ai rencontré deux fois le monsieur des négociations ».

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Réunion d'information organisée sur le quartier le 12 octobre entre élus et habitants, en présence de la maire (PS) de Nantes, Johanna Rolland, Bassem Asseh, son premier adjoint (PS) chargé du dialogue citoyen et de Pascal Bolo, élu du quartier. / Image : Elvire Bornand

Solidarités et résignations

A leur manière, Ahmed et son voisin Mohamed, le coiffeur, jouent un rôle majeur dans les solidarités entre habitants du quartier, savant mélange de système D et de régulation des conflits. Ces formes d’entraide reposent en grande partie sur des liens structurés autour de la communauté musulmane du quartier. Mais pas uniquement. Elles s’inscrivent aussi dans des logiques de voisinage et des formes de don, contre-don. Ces figures habitantes occupent une place singulière au sein du quartier et le revendiquent. A l’image de ce trentenaire que nous avons croisé à plusieurs reprises au cours de notre enquête et qui se fait appeler « le maire de Nantes Nord » et qui aime à en singer les pratiques des politiques : serrage de mains, un mot pour chacun…

Pour autant, à la Boissière, c’est encore une fois plutôt le silence des habitants qui est assourdissant : les formes de mobilisation collective qui avaient fait la réputation des habitants du quartier dans les années 1970 ne semblent plus d’actualité (lire l'épisode 4 de la série). Cette démobilisation tient d’abord au changement de peuplement des tours, occupées désormais par des personnes moins politisées et plus précaires. Mais aussi à celui des pavillons, dont les nouveaux habitants vivent à côté du quartier et développent plutôt un réflexe de peur.

Le récent ouvrage collectif intitulé Démobiliser les quartiers. Enquête sur les pratiques de gouvernement en milieu populaire , nous invite aussi à aller voir du côté des pouvoirs publics pour comprendre la manière dont la contestation peut être « étouffée à bas bruit » par une logique croisée de disqualification de certains militants et des formes ouvertes de cooptation, voire de clientélisme. Sur Nantes Nord, comme ailleurs, l’accès aux subventions publiques structure les positions des acteurs dans le champ associatif (Lire En coulisses).       

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Sur le terrain, l’équipe de quartier continue d’aller régulièrement à la rencontre des habitants à bord du Mobiloprojet pour leur expliquer ce qui va se passer en terme de rénovation urbaine. / Image : Frédérique Letourneux

Compromis et clientélisme

En la matière, certains acteurs sont plus visibles que d’autres. A l’image de l’association Casse ta routine, en première ligne pour organiser l’aide alimentaire durant le confinement, ce dont Louisa Battoy, la fondatrice, était venue témoigner en ce mardi soir d’octobre. Quelques jours avant la réunion publique, Ahmed nous racontait que « Johanna » avait enfin son attention tournée vers le centre commercial après avoir lu sur Twitter un message de « Louisa » dénonçant l’état d’abandon de l’équipement. En aparté, les agents de la ville encouragent souvent les habitants à user de ce type de technique, de lettres, de pétitions, ou de brèves entrevues lors d’une manifestation publique, pour attirer l’attention des édiles et bousculer l’agenda des priorités.

Du côté des politiques, tout projet de rénovation urbaine de cette envergure suppose donc de réussir à nouer des alliances et de trouver des alliés. Même si la transition prend du temps et se traduit par une dégradation du présent, l’enjeu est de réussir à tenir, en pariant sur un futur meilleur. D’ailleurs, sur le terrain, l’équipe de quartier continue d’aller régulièrement à la rencontre des habitants à bord du Mobiloprojet. Quitte, là aussi, à faire des compromis, comme ce soir de la toute fin novembre, où le camion d’information sur le projet est installé à bonne distance du centre commercial car la situation « est tendue », de l’aveu même d’une des membres de l’équipe : attroupements autour du centre, deal à la Tour Claudel…

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Comme chaque année à Noël, Annie Geay, 70 ans, habitant de longue date à la Boissière et ancienne atsem de l'école du quartier, transforme son salon en crèche géante qu'elle fait visiter à tous les voisins qui sonnent à sa porte. Cette année, elle a choisi pour thème "la lumière". / Image ; Armandine Penna

Malgré tout, des habitants s’arrêtent, demandent des renseignements sur le calendrier des travaux, se plaignent de l’insécurité. Les discours sont routinisés, chacun dans son rôle. A quelques rues de là, Annie, elle, travaille d’arrachepied à son nouveau décor de crèche pour Noël. Comme tous les ans, elle a poussé tous les meubles de sa cuisine depuis de longues semaines pour tout organiser avec minutie. Depuis des années, elle invite les enfants et les habitants du quartier à venir chez elle admirer sa mise en scène et offre à chacun un petit cadeau. C’est la magie de Noël à la Boissière, en catimini, loin des annonces de changement claironnées à l’envi.

Le coin du sociologue - Questionner la rénovation urbaine 

Renaud Epstein

En 2013, parait aux Presses de Sciences-Po le livre La rénovation urbaine. Démolition-reconstruction de l’État. Signé du sociologue Renaud Epstein, l’ouvrage fait date dans la manière d’analyser les politiques publiques de rénovation des quartiers populaires. Renaud Epstein identifie trois périodes qui correspondent à trois modes de gestion et d’intervention de l’État. La première période s’étalant de la fin des années 1950 à la fin des années 1970, est celle de la construction des grands ensembles à la périphérie des villes. C’est le temps des grands projets de constructions standardisées dont le développement est planifié à l’échelle nationale.

Mais à la fin des Trente Glorieuses, les grands ensembles deviennent progressivement le symbole d’un problème social : « ces quartiers progressivement désertés par les classes moyennes ont vu leur population se paupériser et les problèmes de vie sociale se multiplier ». A la fin des années 1980, c’est le temps de l’expérimentation puis de l’institutionnalisation d’une politique de la ville censée réduire les inégalités sociales et spatiales. C’est le temps d’une deuxième phase de rénovation qui repose sur le développement d’une contractualisation Etat-collectivités et qui donne une place accrue aux décisions locales.

La dernière phase débutant dans les années 2000, correspond à la démolition-reconstruction des grands ensembles. Dans un contexte de réforme néo-managériale de l’État, on passe d’une logique redistributive qui était au fondement de la politique d’aménagement à une logique de renforcement de la compétitivité et de l’attractivité des territoires. Les collectivités sont appelées à répondre à des appels d’offres pour défendre la pertinence de leurs propositions et recevoir des aides de l’État, via l’ANRU. Ce que Renaud Epstein désigne comme une forme de « gouvernement à distance » : « Parce qu’il est sélectif – et plus il est sélectif - l’appel à projets est un instrument puissamment incitatif, qui amène les pouvoirs locaux à développer, en toute liberté, des projets répondant aux attentes du pouvoir central ». Dans ce cadre, on peut légitimement se demander, à la Boissière, comme ailleurs, quel est l’espace réel d’action et d’intervention des habitants.

Invitation à la lecture :

  • Renaud Epstein, La rénovation urbaine. Démolition-reconstruction de l’Etat, Presses de Sciences Po, 2013


Retrouvez les neuf premiers épisodes de notre série consacrée au quartier de La Boissière et à ses habitants

Image page Boissiere

B_AEn janvier 2020, nous débutions une enquête ethnographique sur le territoire de la Boissière à laquelle nous avons donné très rapidement la forme d’un podcast, La bonne cage, dont le développement a été soutenu financièrement dans le cadre du Contrat de ville Nantes Métropole en 2020 et 2021. Notre intention est de sortir des clichés sur les quartiers populaires en racontant le quotidien des habitants en faisant entendre leurs propres voix. Notre fil directeur tout au long de l’année 2020 a été celui des saisons. Cet été une opération sur les réseaux de chaleur a inauguré le début d’un chantier de grande ampleur sur la Boissière. L’envie de le raconter nous a poussé à réfléchir à d’autres espaces de narration que Mediacités nous a donné l’occasion de concrétiser. Nous nous inscrivons dans une tradition de l’enquête sociologique-journalistique, dans le souci de tenir ensemble la portée critique de la sociologie et la capacité à faire connaître du journalisme.

Sur le quartier, on nous appelle “les filles”. Depuis l’hiver 2020, on sillonne le quartier. On est connues et reconnues. L’enregistreur avec sa bonnette à poils, le carnet de notes et les sweat siglés “sociologues” nous ont aidé à faire notre place. Sociologues, nous avons construit notre carrière à la marge du monde académique. Enseignantes dans des formations de l’enseignement supérieur destinées à des non-sociologues. Engagées dans des recherches portées par des structures associatives. Prestataires pour des recherches actions auprès de commanditaires publics. Ce projet d’enquête ethnographique à la Boissière poursuit cette envie commune de faire de la sociologie autrement et plus collectivement.

Pour ce projet documentaire, nous travaillons aussi avec la photographe Armandine Penna, qui écrit régulièrement dans Mediacités. Ainsi, en parallèle de nos photos prises au fil de notre immersion sur le terrain, vous pourrez découvrir son travail. Cette démarche rompt avec l’anonymat qui est habituellement la règle dans toute enquête sociologique, mais on espère qu’elle contribuera à donner un visage aux habitants et habitantes à qui nous donnons la parole.