Mediacités n’avait pas prévu de revenir sur l’enquête consacrée aux dépenses litigieuses de Damien Castelain effectuées aux frais du contribuable. La virulence des propos du président de la Métropole Européenne de Lille (MEL), en ouverture du conseil communautaire de vendredi, et ses attaques ad hominem contre le directeur de la rédaction de Mediacités (et auteur de ces lignes), nous y contraignent. Puisque l’équipe de Mediacités a la prétention de bien faire son travail, les « pseudo journalistes » que nous sommes continuent donc d’avancer des faits – assortis de preuves matérielles - de ce qui ne seraient que des « insinuations abjectes et infondées ».

Nous l’avons déjà écrit, la véhémence des propos de Damien Castelain lui permet de ne pas aborder le fond des choses. Il parle d’un souci de transparence qui l’aurait amené à créer sa régie d’avance personnelle ; il brandit quelques chiffres à la volée qui laissent à penser que ses frais de représentation sont non seulement modiques (« 19 000 euros en quatre ans, soit 395 euros par mois ») mais normaux pour le président de la 4eme intercommunalité de France. Il n’en est rien. Pour le comprendre, il faut se plonger dans les méandres des dépenses de fonctionnement de la MEL, comme nous l’avons fait méticuleusement sur la base de plusieurs centaines de factures.

Les frais pris en charge par la direction de la communication et du protocole sont les plus importants. Ils recouvrent les dépenses de réception et de bouche, les cadeaux de courtoisie pour les invités, les frais de déplacement professionnels, etc. Bref, l’ordinaire de l’activité d’une collectivité. Nous avons donc mis de côté cette catégorie en faisant d'ailleurs preuve d’une certaine mansuétude. Car certaines lignes nous ont intrigués. Comme ces livraisons de bouquets de fleurs au domicile du président les vendredi 1er et dimanche 3 septembre 2017 (100 euros) ou cette « composition mariage » le samedi 30 septembre (140 euros), également livrée à son domicile. Passons...

11 439 euros de dépenses suspectes en dix-sept mois

Notre article s’est penché sur deux autres catégories de dépenses : les « frais de représentation » proprement dits - imputés sur le poste comptable « direction générale des services » - et la fameuse régie personnelle du président. Ces deux voies permettent au président Castelain de faire passer des dépenses personnelles sur le budget de la collectivité. Ses « frais de représentation » s’élèvent à près de 5 000 euros pour l'année 2017. Ils lui permettent surtout l’achat de vêtements, ce qu'aucun texte officiel ne prévoit. Sa régie personnelle – une singularité dans le monde des collectivités locales – a vu transiter plus de 12 000 euros entre le 30 novembre 2016 et le 29 mars 2018 pour des achats très diversifiés. Créditée du numéro 40040, elle est gérée par sa dévouée assistante personnelle.

En cumul, les frais engagés par le président Castelain s’élèvent au minimum, d'après les documents dont nous disposons, à 17 877,44 euros sur 17 mois. Soit 1051 euros par mois… Bien plus que les « 395 euros mensuels » évoqués avec force par l’intéressé. Sans doute cette somme semblera-t-elle encore tolérable aux yeux de beaucoup. Là n’est pas le problème. Il tient à la nature des dépenses. Et à la règle à laquelle sont tenus les élus de la République. Répétons-le : les remboursements des frais de représentation d’un président d’établissement public de coopération intercommunale ne sont acceptés qu’« en raison des responsabilités liées aux fonctions qui lui sont confiées et aux sujétions rencontrées ». Or, sur la période étudiée, 11 439,53 euros de dépenses du président Castelain sont suspectes.

Les chaussettes, la valise... et le dentifrice

Qui peut ainsi prétendre que ces nuits d’hôtel les week-ends à Paris - sans justification professionnelle - entrent dans ce cadre ?

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Et que penser de ces dîners réguliers pour deux personnes dans des restaurants du bassin minier (à 33 reprises entre janvier 2017 et janvier 2018), ces achats de parfums ou de séances bien-être au spa-hammam de Faches-Thumesnil ?

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Comment se justifie l’achat de ces cartes cadeaux Boulanger, Sephora, Hemera, Jeff de Bruges alors qu’il existe un budget protocole pour cela ? Damien Castelain a aussi refait intégralement sa garde-robe (chemises, pull, chaussures, chemises, cravates, ceinture, vestes, chaussettes…) en se servant de sa régie ou du poste « frais de représentation ». Le tout est souvent livré à son domicile de Péronne-en-Mélantois. Imagine-t-on le Général de Gaulle se faire payer ses chaussettes ?

Plus anecdotique, l'examen des factures nous apprend que Damien Castelain s’est acheté une valise Samsonite (le 30 mai 2017 pour 258,30 euros), des friandises au Petit Casino de La Madeleine et même des dépenses de pharmacie (Efferalgan, Biafine, etc.) ou de… dentifrice !

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Certes, il s’agit de petites sommes. Mais une fois encore, la question n’est pas là. C’est bien du symbole - et d’un franchissement clair de ligne rouge - qu’il s’agit. Un symbole déflagrateur dans l’opinion publique. Le président Castelain le sait. Il est d’ailleurs fort mal défendu par ses soutiens. Ici le maire de Sainghin-en-Weppes n’évoque-t-il pas dans un tweet des « attaques sur sa vie privée » ?

Vie privée, dépenses publiques ? Tout le problème est là. Pris en flagrant délit de petits arrangements avec l’argent public, Damien Castelain a choisi de mener une contre-attaque solennelle au vitriol devant l’ensemble des conseillers métropolitains plutôt que de faire amende honorable. Sans doute s'est-il senti conforté après avoir reçu, dans la journée, les soutiens de Martine Aubry et de Gérald Darmanin, par tweet interposé.

Après avoir exprimé « sa haine » et « sa révolte » contre « une chasse à l’homme téléguidée et organisée » et des articles « nauséabonds », le président de la MEL a reçu des applaudissements obligés. Mais lors du conseil communautaire, aucun orateur n’a jugé bon de prononcer un mot explicite de soutien. Et plusieurs élus nous ont fait part de leur gène devant la violence des propos. La colère noire de Damien Castelain lui évitera-t-elle de répondre sur le fond ?

« Si j’ai la haine, c’est que l’ignominie a dépassé les bornes parce que ces journalistes, si on peut les appeler comme cela, ont appelé ma fille sur son téléphone privée – comment ont-ils eu son téléphone ? – pour l’interroger. » Cette saillie du président Castelain appelle quelques éclaircissements. Mediacités n’a jamais « interrogé » la fille du président de la MEL. Nous heurtant à un mur lorsque nous avons sollicité à plusieurs reprises la MEL pour recueillir les explications de Damien Castelain, nous avons fini par appeler un numéro de téléphone portable figurant sur l’une des factures étudiées (chemises Eterna, le 28 juin 2017, pour 169,85 euros). Le colis devait être livré au domicile du président et un téléphone y était associé. Il s’agissait du numéro de sa fille. Lorsque nous l’avons compris, nous avons aussitôt pris congé en nous excusant - et sans poser une seule question, ainsi qu’elle peut en témoigner.

Mediacités veille au respect de la vie privée. Nous le prouvons en rayant systématiquement les noms ou adresses personnelles des protagonistes dans les documents que nous publions. Nous avons aussi pris soin de ne pas aborder les faits en notre connaissance qui relèvent de la vie privée. Toute incursion dans cette sphère ne vaut que lorsque de l’argent public est en jeu. Nous le faisons alors avec prudence et modération.