Mardi 1er décembre 2020, 8 heures du matin, Roubaix. Le jour tarde encore à se lever sur la ville aux mille cheminées ; le temps déjà promet d’être mauvais. Thierry Gautier vient d’ouvrir les portes de son magasin, un Casino shop de 400 mètres carrés qu’il tient avec son épouse, Séverine, depuis 2014, quand il les voit arriver. Trois hommes en costumes sombres, sous des vestes trois quart : le directeur commercial de Casino, le responsable des ressources humaines et l’huissier. Ce dernier lui tend un courrier, sans prendre le temps de le saluer.

« Pendant que je lisais, ils sont restés debout devant moi, les bras croisés. La lettre indiquait que ma femme et moi étions licenciés sur le champ. Ils ont refermé les portes, les volets, et appelé un serrurier. J’avais perdu mon grand-père à 23h la veille - je n’avais pas dormi de la nuit. Je leur ai indiqué que je n’étais pas en pleine possession de mes moyens, ils ont seulement répondu : "désolés". Quelques minutes plus tard, le couple de gérants choisi pour nous remplacer est arrivé, prêt à faire l’inventaire du stock. J’ai refusé de participer », raconte Thierry Gautier quelques jours après, regard bleu las mais menton volontaire, l’élocution calme et claire.

Motif du renvoi : des « manquements graves et répétés dans [la] gestion [du] magasin », indique le document officiel consulté par Mediacités. Le couple, affublé du statut hybride de "co-gérants mandataires non salariés" – ni propriétaires du stock ni du fonds, ils sont rémunérés à la commission avec un seul contrat pour deux – est accusé de « ne pas respecter la procédure de déclaration et de dépôt de [leurs] recettes » ; Casino exige que celles-ci soient communiquées tous les dix jours. « Ce n’est écrit nulle part dans notre contrat, qui prévoit que nous sommes libres et autonomes dans l’organisation du travail et sa gestion. Nous sommes censés être indépendants, donc on s’organise comme on l’entend », rétorque Thierry Gautier, qui n’a cessé de le répéter lors de l’entretien préalable à leur éviction, qui s’est tenu à Paris le 10 novembre dernier.

Des centaines de gérants devant les prud’hommes

En janvier 2018, dans un portrait intitulé Thierry Gautier, ce Nordiste qui pourrait faire plier Casino, nous rapportions l’histoire de cet homme engagé dans un combat singulier contre le groupe de la grande distribution, qu’il accuse d’escroquerie au fisc et à l’Urssaf, de manipulations comptables et de travail dissimulé. Le trentenaire a beau réclamer des redressements depuis plusieurs années, force est de constater que sa situation n’a pas beaucoup évolué. Tour à tour contactés, Bercy, l’organisme de recouvrement des cotisations sociales salariales et l’inspection du travail s’abstiennent de tout commentaire sur ce dossier.

Aux côtés de Thierry Gautier, plusieurs centaines de gérants de supérettes attaquent désormais le groupe aux prud’hommes. Avec quelques succès ces derniers temps, à en croire cet arrêt rendu le 3 décembre 2020 par la cour d’appel de Dijon. Il condamne la société Distribution Casino France à payer les nombreuses heures supplémentaires d’un couple de gérants non salariés, ainsi qu’à 30 000 euros de dommages et intérêts pour la rupture abusive de leur contrat – le couple a été remercié en décembre 2017 pour avoir cessé d’approvisionner en fruits et légumes une supérette de la cité des Ducs. Le distributeur, cependant, peut encore se pouvoir en cassation.

« Nous ne sommes pas des commerçants indépendants, comme Casino cherche à le faire croire. mais seulement des employés déguisés du groupe »

« Nous ne sommes pas des commerçants indépendants, comme Casino cherche à le faire croire, mais seulement des employés déguisés du groupe, pieds et poings liés en réalité, martèle Thierry Gautier. Je ne peux pas être considéré à la fois comme un employeur – celui des quatre salariés du magasin – et comme un employé à qui on dicte les règles qu’il doit appliquer. Il n’y a aucune marge de manœuvre, le groupe décide de tout. En nous licenciant brutalement, Séverine et moi, il va d’ailleurs dans le sens de ce que je dis depuis des années : il y a bien un lien de subordination entre eux et nous, donc notre contrat pourrait bien être requalifié en salariat. » Contactée, la société insiste sur le fait que les Gautier n’ont pas été licenciés - puisqu’ils n’étaient pas des salariés de Casino -, mais que leur relation contractuelle a simplement été rompue pour violation.

Terminal de paiement « piraté » ?

Thierry Gautier rapporte, effaré, deux découvertes récentes. La première date de cet été, quand il s’aperçoit que le terminal de paiement électronique (TPE) de sa supérette roubaisienne a été « piraté » : tous les paiements de clients réalisés par carte bleue sont désormais redirigés vers un compte bancaire de Casino, plutôt que vers celui du couple. Leur RIB a été remplacé sans leur accord, soutient-il, « ce qui est totalement illégal ; c’est comme si le propriétaire d’un logement pouvait se rendre librement chez son locataire parce qu’il a gardé un double des clefs ! ». La pratique est non seulement légale mais elle a été mise en place dans tous les magasins de France du réseau de proximité, lui oppose l’enseigne.

La seconde, c’est sur societe.com, un site qui regroupe nombre d’informations légales, juridiques et financières sur les entreprises françaises, qu’il vient de la faire : « les nouveaux gérants, qui ne sont pas de la région, ont créé leur compte employeur sur mon magasin dès le 28 novembre. Ils ont su bien avant moi que j’allais me faire virer et qu’ils seraient les employeurs de mes salariés, c’est hallucinant… » Le géant de la grande distribution n’en démord pas : selon lui, Thierry et Séverine Gautier étaient les seuls et uniques employeurs du personnel de vente. Les gérants mandataires non-salariés qui ont repris la gestion du magasin se sont vus transférer tous les contrats de travail attachés au fonds de commerce, souligne-t-il. Et de préciser : le tout, sans que DCF [Distribution Casino France] n’ait eu à intervenir.

Opération nettoyage

Casino Shop Roubaix
Capture d'écran Google Stree Map

Les Gautier sont partis ; les employés de libre-service sont restés. « Nous n’avons plus le droit de toucher à la caisse ni de faire de commandes, les réserves sont fermées à clef, on ne fait plus que du nettoyage toute la journée, déplore Farid El Beki, 40 ans, dont six déjà passés entre les rayons de l’échoppe. Je me sens inutile, rabaissé. J’ai l’impression que le but, c’est de nous faire craquer pour qu’on parte de nous-mêmes, sans indemnités. Les nouveaux gérants m’ont d’ailleurs laissé entendre qu’ils ne seraient plus là en janvier, que la supérette serait vendue en franchise. Ils seraient juste venus nous liquider ? » À en croire le groupe, il n’y aurait pourtant aucun projet de passage du magasin en franchise actuellement.

« J’ai fait dix heures de nettoyage aujourd’hui, abonde tristement Jennifer Desmidt, caissière de 35 ans et sœur du gérant déchu. Je n’ai rien contre, évidemment, sauf que je sens bien qu’il s’agit seulement de me dévaloriser. Le matin on me donne un seau, un balai, une paire de gants Mapa, et on me dit de faire les étagères. Ensuite, on ne m’adresse plus la parole de toute la journée…  » « À notre connaissance, puisque nous ne sommes nullement employeurs, ces contrats de travail se poursuivent sans interruption ni modification », objecte Casino.

« Après quatorze ans chez Casino, je réapprends ce qu’est la vie normale en société. J’ai l’impression de sortir de prison »

Depuis son congé inopiné, au début du mois, Thierry Gautier admet se sentir un peu désorienté. « Je travaille de 6h à 22h depuis l’âge de 15 ans, je n’ai jamais connu une seule journée de chômage, observe-t-il. J’ai bossé le matin même de mon mariage, loupé les naissances de mes deux garçons, tous les évènements familiaux…C’est peut-être ça, finalement, ma plus grosse frustration. Là, je suis dans l’inconnu total, avec l’envie de rattraper le temps perdu. C’est la première fois que je suis chez moi pour le journal télé du soir, que je peux regarder un film en entier. Après quatorze ans chez Casino, je réapprends ce qu’est la vie normale en société, ça me fait bizarre. J’ai l’impression de sortir de prison. » Au fil des heures, il oscille constamment entre apaisement (« en me renvoyant, Casino me donne raison ») et colère (« tout cela est injuste pour les salariés »).

Casino Sop Entrée Séverine et Thierry
Capture d'écran Goolge Street Map / S. Singh

« Toutes ces années, j’ai dû m’endetter pour tenir ; j’ai subi de nombreuses pressions. J’ai souvent pensé à lâcher, en finir avec tout ça. Mon tempérament m’a fait tenir : quand j’estime que j’ai raison, j’y vais à fond jusqu’au bout, tant que je suis debout je continue, soupire Thierry Gautier en enfilant sa veste, renforcée aux épaules par des empiècements de cuir noir. Il y a un an et demi j’ai quand même pété les plombs, je n’en pouvais plus, je n’étais pas loin de faire une grosse connerie. J’ai remué ciel et terre, tout le monde connaît le problème depuis des années. J’ai déposé le dossier en main propre à Gérald Darmanin, à Xavier Bertrand… J’ai fourni toutes les preuves de ce que j’avance, mais tout le monde préfère regarder ailleurs, personne ne bouge. Pire, on continue à subventionner largement ces gens-là, ce qui ne les empêche même pas de licencier à tour de bras, de tout dématérialiser. » Très endetté, le groupe de Jean-Charles Naouri, qui cède actuellement des pans entiers de son activité, refuse de communiquer sur le nombre de magasins actuellement tenus par des binômes de gérants non salariés.

Le Nordiste se dit très impatient d’être entendu par la justice. Ce sera chose faite au pénal le 23 septembre 2021, devant la cour d’appel de Douai. Avec deux autres binômes de gérants, ils demandent des dommages et intérêts pour les cotisations sociales dont ils estiment avoir été privés. Avant cela, ils ont rendez-vous aux prud’hommes, lors d’une audience fixée au 16 mars 2021. Cette dernière portera sur la requalification de leur contrat, dont découlerait le remboursement de leur masse salariale, le paiement de leurs heures supplémentaires, de congés payés, etc.

De reports d’audiences en appels, en passant par de vaines tentatives de médiation, la clarification se fait attendre depuis 2014. Pour l’avenir, cependant, Thierry Gautier se veut résolument confiant : « On ne sait jamais, bien sûr. Mais tous les voyants sont au vert, désormais… »