C’est la prise de parole de Xavier Bertrand, lors de son lancement de campagne à Maubeuge le 3 mai dernier, qui a poussé Alain Naessens, vice-président du Groupe ornithologique et naturaliste ( GON ) du Nord-Pas-de-Calais, et Rudy Pischiutta, directeur, à s’exprimer publiquement lors d’une conférence de presse ce mardi 11 mai. « Au sujet des chasseurs, Xavier Bertrand a dit "j’assume", raconte Alain Naessens. Mais assume-t-il ce que nous dénonçons ? »               

https://www.mediacites.fr/enquete/lille/2020/05/08/xavier-bertrand-signe-des-cheques-en-blanc-aux-chasseurs/

Le GON, qui se veut « contre les excès de la chasse, mais pas anti-chasse », s’est plongé dans les subventions attribuées aux chasseurs depuis le début du mandat régional. Parmi l’enveloppe de 1 262 710 euros versée au monde cynégétique, deux dossiers sont contestés par les naturalistes. D’abord celui du « radar Avirad », cet outil technologique financé par la Région en 2018 pour repérer à 3 kilomètres du sol les migrations des oiseaux, dont Mediacités a déjà raconté l’histoire secrète.

« Des conclusions affligeantes ! »

En action à Étaples en Baie de Canche depuis avril 2018, ce radar à volatiles aux mains de la Fédération régionale des chasseurs (FRC) Hauts-de-France devait permettre une meilleure connaissance de la migration des oiseaux et des insectes. « Le matériel est bon, mais visiblement on ne sait pas s’en servir, se désole Alain Naessens. La restitution des données était prévue en avril 2019. Nous n’y avons eu accès qu’après de multiples relances en août 2020. Et les conclusions sur le flux des oiseaux et des insectes sont affligeantes ! ». Les membres du GON s’interrogent sur l’utilisation des 226 210 euros d’argent public pour arriver à de tels résultats.

L’autre interrogation concerne un appel à projets de novembre 2018 pour lequel la candidature du GON n’a pas été retenue. Le GON a répondu à cet appel « en respectant scrupuleusement le cahier des charges » et a appris « par hasard », et sans explication, son éviction. Leurs relations avec Jean-Michel Taccoen, conseiller régional délégué à la biodiversité et vice-président de la fédération des chasseurs du Pas-de-Calais, sont tendues. Le GON n’est plus le bienvenu au conseil régional depuis que les chasseurs, partenaires de Xavier Bertrand, y ont posé leurs valises. Pourtant, cette association régionale d’étude, de valorisation et de protection de la faune sauvage dans ses milieux de vie est reconnue depuis 52 ans. Un demi-siècle d’études de la biodiversité dans le Nord-Pas-de-Calais est d’ailleurs concentré dans un volumineux atlas, en plus des autres ouvrages édités sur le suivi des oiseaux communs ou la répartition des papillons.

Alain Naessens
Alain Naessens, vice-président du GON du Nord-Pas-de-Calais.

À un peu plus d’un mois des élections régionales, le directeur du GON s’interroge sur cette éviction mais aussi sur le cahier des charges de l’appel à projets « non respecté de la part de la FRC » retenue pour mener à bien ce projet sur la connaissance des espèces. « On a appris qu’il n’était pas possible d’avoir accès au compte rendu de la commission qui a statué sur l’appel à projets, ce qui veut dire que ce jour-là, 500 000 euros ont été attribués en toute opacité ? Nous imaginons que ce fonctionnement ne peut être la règle pour une institution qui gère de l’argent public. »

Porte-flingue de Xavier Bertrand, le conseiller régional LR Christophe Coulon répond à Mediacités sans détour : « Il ne faut pas caricaturer. Xavier Bertrand ne subventionne pas "la chasse" mais tous les acteurs chargés de la gestion de la biodiversité ». Tous les acteurs ? Non, pas « ceux qui ont des prises de positions contre la chasse, qui est une tradition et qui a une place sociétale de loisirs ». D’où l’éviction du GON. Le vice-président en charge de l’apprentissage, de l’artisanat et du numérique estime que « beaucoup de rencontres » ont eu lieu au début du mandat avec le GON et d’autres associations naturalistes « mais si des acteurs sont hyper dogmatiques, personne ne doit confisquer le débat ».

Sur les 42 associations étiquetées « biodiversité » soutenues par l’équipe de Xavier Bertrand, 9 ont un lien avec le monde cynégétique. « Et sur les 4,5 millions d’euros versés en 2019 au titre des contrats pluriannuels d’objectifs, chasseurs et pêcheurs en ont obtenu un quart, soit 1,2 million d’euros », précise Christophe Coulon qui assure que tout a été fait de manière publique et transparente. Concernant le radar à volatiles géré par les chasseurs, il ajoute : « le 30 septembre 2020, la fédération régionale de chasse a transmis un rapport de 400 pages au GON - donc rien n’a été confisqué ».

Cruauté envers les blaireaux

Depuis l’élection de Xavier Bertrand, le GON a perdu sa subvention régionale annuelle de 91 000 euros. Toutes les structures jugées « anti-chasse » ont ainsi vu leurs subventions être supprimées, à l’image de l’association les AJONC (de 95 000 euros à 0), les Blongios (67 500 euros à 0), le conservatoire de l’espace littoral à Wimereux (de 162 100 euros à 0), ou encore la fédé de pêche Nord (de 277 198 euros à 0) et celle du Pas-de-Calais (de250 386 euros à 0). A l’inverse, les fédés de chasse ont vu leurs budgets augmenter fortement.

« Depuis cette nouvelle gouvernance, on a fait un bond de 30 ans en arrière sur la préservation de la biodiversité, regrette le directeur du GON. Xavier Bertrand assume une politique qu’on menait dans les années 90 alors qu’il y a une bascule de l’opinion publique sur ces thèmes. » Les 780 adhérents du GON ne sont pas des va-t-en-guerre mais en tant que défenseurs du bien-être animal, ils espèrent que les élections seront l’occasion de mettre en avant les relations entre les chasseurs et ce conseil régional qui continue, par exemple, de fermer les yeux sur le déterrage des blaireaux, « pratique insoutenable » qui consiste à sortir les blaireaux de leur terrier avec des crochets métalliques.

« On se demande comment Xavier Bertrand va proposer un programme environnemental qui ait du sens ?, interroge Rudy Pischiutta. Le GON, ce n’est jamais que le docteur qui prend le pouls de la biodiversité. Et quand on va voir son docteur, il faut être prêt à entendre que ça va mal. »

Eric Dupond-Moretti, cet autre ami des chasseurs

Le candidat LREM du Pas-de-Calais Éric Dupond-Moretti, chasseur et amateur de fauconnerie, a préfacé le livre du puissant président de la Fédération nationale des chasseurs Willy Schraen, Un chasseur en campagne, sorti à l’été 2020. Un opuscule « fait pour que les chasseurs relèvent la tête. Enfin ! (...) Ce livre, les ayatollahs de l'écologie s'en serviront pour allumer leur barbecue où ils cuiront leurs steaks de soja », prédisait-il. À propos du président de région, Willy Schraen ne tarit pas d’éloges dans les pages de l’ouvrage : celui-ci « a affiché d'emblée sa détermination à nous faire confiance [...] au nom d'une écologie rurale de bon sens », écrit-il. « Xavier Bertrand a pris la décision unique en France de ne plus donner de moyens financiers à des structures qui prétendent défendre l'écologie, mais qui passent leur temps à utiliser l'argent public contre les activités rurales, et l'économie qu'elles génèrent, devant les tribunaux régionaux. »

Il y a eu des discussions au sein des membres du GON avant d’organiser cette conférence de presse pour dénoncer « un clientélisme à l’origine de dysfonctionnements qui ne devraient pas exister au sein d’une démocratie ». Tous n’étaient pas d’accord car le GON tient à rester apolitique. D’autres associations privées de financements de la Région pourraient elles aussi prendre la parole pour pointer du doigt le maigre bilan de Xavier Bertrand sur les questions environnementales. Et interroger les autres candidats sur ces dossiers.