Voilà une douzaine de jours, des jeunes lillois du quartier Moulins racontent dans Mediacités comment leur sortie cinéma a tourné au vinaigre. Accompagnés par deux animatrices de la maison de quartier Les Moulins, ces mineurs ont été contraints de quitter le cinéma quelques minutes après le début du film, sous escorte policière. Une expulsion demandée par les vigiles du cinéma qui les accusent d’avoir été trop turbulents.

https://www.mediacites.fr/enquete/lille/2021/09/17/insultes-plaquage-gazage-sous-le-choc-de-jeunes-lillois-racontent-avoir-ete-degages-dun-cinema-par-des-policiers/

Lors de l'intervention de la police, les jeunes et leurs accompagnatrices affirment avoir été insultés, bousculés et même gazés, sans raison. D'autres médias ont relayé leurs témoignages, en faisant état d’un dépôt de plainte de la directrice de la maison de quartier, Fanny Houssière. Sauf que cette démarche n’a en fait jamais pu aboutir. Elle s’est heurtée au refus catégorique des policiers de Moulins.

Les plaignantes refoulées du commissariat

« Avec mes deux animatrices, nous nous sommes rendues au commissariat de proximité du quartier. Mais nous n'avons pas pu entrer, raconte Fanny Houssière. À la porte, le policier demande la raison de notre venue et précise qu'on ne peut pas porter plainte contre la police avant de nous claquer la porte au nez. » Très désemparées, les trois femmes retournent au centre social. Mais elles sont bien décidées à ne pas se laisser faire. La directrice signale les faits au procureur de la République en lui adressant un courrier et double ce signalement d’un recours auprès du défenseur des droits. Quant aux deux animatrices, elles décident de saisir l'IGPN (la police des polices, ndlr) via internet. Elles ont été entendues ce lundi et mardi pendant trois heures chacune.

Bureau de police de moulin
Commissariat de quartier de Lille Moulins. Photo : Google Map

« La policière a commencé par me préciser qu'elle était là pour recueillir ma version et qu'elle avait déjà entendu une partie des policiers qui sont intervenus au Kinepolis, relate Fatima, l'une des deux animatrices. Elle m’a demandé de tout détailler minute par minute depuis notre arrivée au cinéma. » Une fois ce récit fait, la policière lui a alors lu une partie des dépositions des forces de l’ordre. « J'ai été choquée. Ils ont inventé des trucs, affirme Fatima. Ils disent par exemple que les jeunes auraient dit “poulets”, “wesh”, “sur le Coran”. » Mais impossible de le prouver : les images de vidéosurveillance du cinéma ne donnent rien. « On nous voit arriver, on voit ensuite les policiers et les jeunes contre le mur. Dommage qu'il n'y ait pas de son », regrette l'animatrice. La policière lui conseille d'inviter les jeunes à déposer plainte.

Parole contre parole

L'audition de Farida, la seconde animatrice, se déroule de la même manière. « D'après les policiers, j'aurais dit : “Si on n'était pas des noirs et des arabes, vous ne nous auriez pas sortis. Je vais contacter la presse et porter plainte”, hallucine-t-elle. Mais pourquoi ils inventent des trucs pareils ? » Sur les images de vidéosurveillance, la policière pointe le fait que son masque n'est pas porté de façon réglementaire. « Je l'avais sous le nez », reconnaît-elle. Un autre témoignage va davantage la mettre en colère. « La policière me dit que, selon le vigile, j'avais mes pieds sur le siège devant. Mais c'est du grand n'importe quoi ! » Dans cette histoire, c'est parole contre parole car il n'y a pas d’images vidéo des personnes présentes, pas d'enregistrements sonores et pas de témoignages du public présent ce soir-là.

De son côté, la Direction départementale de la sécurité publique (DDSP) du Nord a indiqué à Mediacités mener une enquête administrative en parallèle. La maison de quartier Les Moulins a décidé, elle, de sensibiliser davantage les jeunes et leurs familles sur les questions de discrimination et d'injustice. « Certaines familles ont décidé de porter plainte dans la semaine. Toutes ne sont pas au courant car les jeunes ont parfois peur de la réaction de leurs parents, indique Fanny Houssière. Nous allons mettre en place des rencontres avec des intervenants pour les informer de leurs droits, pour les outiller et leur permettre de faire face à ce type d'injustice. » Une émission spéciale sur la web radio du centre social, Radio Moulins, y était consacrée ce mercredi. Et une rencontre était prévue en fin d’après-midi avec les familles des jeunes concernés.

La directrice de la maison de quartier tient à préciser que, depuis la médiatisation de cette affaire, elle est en contact direct avec un commandant de police : « Il est à l'écoute, m'informe des possibilités et des procédures envisageables ». Grâce au soutien de quelques élus et d’autres centres sociaux, elle se sent moins démunie. « Ce qu’il s’est passé est grave, insiste-t-elle. On ne peut pas croiser les bras ou fermer les yeux. On doit se mobiliser pour donner le bon exemple aux jeunes. »

Peut-on porter plainte contre la police ?

Oui, dit le droit, à condition d’être victime - ou plus exactement de s’estimer victime. Dans le cas de l’expulsion des jeunes par des policiers, ni le centre social, en tant que personne morale, ni sa directrice, en son nom propre, ne sont des victimes potentielles. Elles n’ont donc pas la possibilité de porter plainte. Les deux animatrices, en revanche, auraient le droit de le faire en tant que personnes physiques, tout en saisissant l’IGPN en parallèle. Le policier à l’entrée du commissariat de quartier aurait donc dû les recevoir pour les entendre et leur expliquer la situation au lieu d’avancer un pseudo-principe protégeant la police. Les parents - représentants légaux des mineurs du cinéma - ont, de leur côté, également le droit de porter plainte au nom de leurs enfants. Il est toutefois conseillé, pour éviter tout corporatisme, d’effectuer ce dépôt de plainte dans une gendarmerie. Enfin, faute de pouvoir porter plainte, la directrice du centre social a la possibilité, comme elle l’a fait, d’effectuer un signalement au procureur de la République.

« En principe, on peut parfaitement déposer plainte contre la police dans n'importe quel commissariat. Si les faits dénoncés sont passibles de revêtir d'une qualification en pénal, les forces de l'ordre sont dans l'obligation d'en informer le parquet. Dans les faits, c'est plus compliqué car il y a souvent une omerta, nuance Loïc Bussy, avocat pénaliste au barreau de Douai. Des plaintes contre les forces de l'ordre existent et elles sont nombreuses. Mais, il y a aussi un certain nombre de procédures qui n'aboutissent pas pour défaut de preuves car, très souvent, c'est parole contre parole. Ces classements sans suite créent un sentiment d'impunité. » Il y a d'autres solutions procédurales. « Les victimes peuvent déposer plainte directement auprès du procureur de la République », conseille-t-il. Cette démarche est différente de celle d'un signalement au procureur. « Si le procureur ne se saisit pas de l'affaire, on peut ensuite saisir le juge d'instruction. »