A Grange Blanche, il trône au centre de l’hôpital Edouard Herriot avec ces hauts panneaux blancs et son allure avant-gardiste. Le pavillon H regroupe désormais l’ensemble des blocs opératoires, l’imagerie d’urgence, les différents services de réanimation et plus de 1000 personnes sur les 4500 que compte le site.

Ouvert le 4 septembre, ce bâtiment promettait à la fois un plus grand confort des patients et de meilleures conditions de travail pour le personnel. Le montant de l’investissement était à la hauteur des enjeux : 78 millions d’euros pour la réalisation de ce nouveau plateau technique. Et le montage financier intéressant, comme le relève Pierre-André Juven, sociologue et chargé de recherches au CNRS : « C’est l’Etat, la Métropole et la ville de Lyon en appui des Hospices civils, qui financent le projet. Il s’agit d’un point important car on a trop eu par le passé de partenariats publics-privés qui alourdissaient la facture, comme à Saint-Nazaire. Ce n’est pas le cas ici et c’est bon signe. »

Pour continuer sur les bonnes nouvelles, les agents que nous avons rencontrés font état de réelles améliorations de leur outil de travail. « Il y a trois mois, j’ai quitté le pavillon G, un bâtiment vétuste avec des courants d’air insupportables, pour un pavillon tout neuf avec du matériel renouvelé. Y’a pas photo ! raconte une infirmière. On a par exemple un petit scope (petit écran, ndlr) qui enregistre le patient dès l’entrée et nous permet de suivre en permanence ses paramètres vitaux tels que le rythme cardiaque, le pouls et le taux d’oxygène dans le sang ». 

Pour Céline Palombo, infirmière et militante CFDT, « le personnel, notamment de réanimation, a gagné en sécurité et ergonomie ». Une réponse claire au manque de matériel, décrit dans notre précédent article, qui alimentait l’angoisse de l’incident parmi les infirmiers et aides-soignants.

Capture> A (re)lire sur Mediacités
« Hôpital Edouard Herriot : aux racines du malaise »

L’infirmière nous confie aussi que le pavillon H a permis d’intégrer les besoins des patients : « Toutes les chambres ont désormais des fenêtres, ce qui n’était pas le cas dans les autres pavillons. Et les lumières ne sont plus placées au-dessus des têtes, mais sur les côtés avec la possibilité de créer des ambiances. On ne se rend pas compte mais, pour des patients majoritairement alités, avoir des néons au-dessus des yeux c’était presque de la torture ! »

« Un malaise persistant sur le lieu de travail »

Pourtant, elle confie qu’une partie du personnel se sent un peu laissé de côté : « On nous avait dit qu’en mutualisant les services on perdrait moins de temps, mais le bâtiment est tellement grand qu’on marche toujours énormément. » Une autre infirmière estime elle que, malgré les murs neufs et le matériel de pointe, les conditions de travail sont restées les mêmes. « On a transféré dans ce nouveau bâtiment un certain nombre de problèmes, ajoute Raja Hachemi, déléguée CGT, comme l’épuisement des agents. Il y a toujours autant d’absentéisme et d’arrêts maladie qui témoignent d’un malaise persistant sur le lieu de travail. »

Pour Valérie Durand-Roche, la directrice de l’hôpital, le bâtiment H n’en est qu’à ses débuts. « Il faudra attendre quelques mois pour mesurer l’évolution de l’absentéisme, précise-t-elle à Mediacités. Et les conditions de travail répondent à d’autres facteurs que celui-ci, comme le fait de prendre en charge des patients dans de bonnes conditions. »

C’est aux blocs programmés  que le démarrage a été le plus compliqué dans la mesure où la mutualisation des blocs opératoires impose au personnel d’être extrêmement polyvalent, selon Céline Palombo, qui poursuit : « Une infirmière spécialisée en orthopédie, par exemple, est amenée à travailler en chirurgie vasculaire ou digestive sans avoir forcément toutes les compétences. »           

Manque d’effectifs

Le 20 novembre, un rassemblement était organisé devant l’hôpital, une grève votée quelques jours plus tôt à la suite de plaintes d’infirmières officiant dans ces blocs : « Elles sont arrivées dans notre bureau lessivées, raconte Chaibia Khaif-Janssen du syndicat Sud-Solidaires, nous disant qu’elles couraient dans tous les sens, qu’elles étaient malmenées par certains chirurgiens. »

« Il est vrai que nous avons eu un manque d’effectif au cours des premiers mois, répond la directrice de l’hôpital, et que nous avons parfois été obligés de placer des infirmières dans des disciplines où elles n’étaient pas à l’aise. » En cause ? Une difficulté à recruter des infirmières anesthésistes (IADE) et des infirmières de bloc (IBODE). « Ces catégories se font rares et précieuses, pas seulement sur Edouard Herriot, poursuit Valérie Durand-Roche. Vous n’êtes pas sans savoir que l’ouverture du Médipôle  a exercé une grande attractivité sur ce personnel. »          

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Entrée du pavillon H à l'hôpital Edouard Herriot. Photo : Jennifer Simoes

Pour se rendre attractif, la direction propose, en plus des équipements neufs, un effort sur le délai de titularisation des agents : « Notre objectif, c’est de faire passer des mises en stage en-dessous de huit mois pour les infirmières et trois mois pour les blocs », précise la directrice. « Je tiens tout de même à préciser, ajoute-t-elle, que dans les organisations que nous avons définies, nous avons toujours une infirmière à haut niveau d’expertise accompagnée d’une autre infirmière qu’on appelle circulante, un peu moins experte. »

A l’heure où nous publions, la direction assure que les effectifs ont été renforcés dans ces blocs programmés et insiste sur la nécessité de donner du temps à la mise en service de ce nouveau bâtiment.

« Il faut en finir avec la tarification à l’acte »

Pour le chercheur Pierre-André Juven, l’investissement dans les infrastructures ne suffira jamais à garantir aux agents de meilleures conditions de travail. « En plus des rénovations du bâti, il faut revoir la façon dont on rémunère le soin et en finir avec la tarification à l’acte. On peut mettre les infirmières et les médecins dans de beaux locaux, s’ils continuent d’être sous pression à cause de ce devoir de rentabilité qu’impose la T2A , il y aura de l’épuisement professionnel et de l’absentéisme. » La question se poserait donc d’abord au niveau national, en lien avec une réforme du mode de financement.           

La ministre de la santé, Agnès Buzyn, annonçait en septembre le plan santé tant attendu du gouvernement, dans lequel on trouve l’instauration, dès 2019, de financements au forfait pour la prise en charge de pathologies chroniques comme le diabète et l’insuffisance rénale. « Nous avons pour l’instant très peu d’informations sur la définition du forfait, son montant et sa répartition, détaille Valérie Durand-Roche. Et cela ne rentrera pas dans le périmètre du pavillon H. » En tout cas pas avant que ces financements ne soient étendus à d’autres disciplines, ce qui est prévu pour 2020. « Mais si le gouvernement change la méthode d’allocation des ressources tout en diminuant le niveau des crédits, prévient Pierre-André Juven, l’état de fragilité de l’hôpital n’ira pas en s’améliorant. »

Lors de notre première enquête sur les conditions de travail à l’hôpital Edouard Herriot, nous avions rencontré des agents attendant, avec inquiétude ou espoir, leur déménagement au sein du pavillon H. Cela nous a donné envie de suivre l’ouverture et l’intégration des équipes au sein de ce bâtiment. Si nous n’avons pas pu réaliser de reportage sur place, la directrice de l’établissement nous a en revanche accordé un long entretien téléphonique.