En juillet dernier, Mediacités dressait la carte des sols pollués de Lyon et de son agglomération. A Collonges-au-Mont-d’Or, la zone des Sablières avait alors retenu notre attention. Situé entre la Saône et la voie ferrée, près de l’usine Solvay (ex-Rhodia), celle-ci ressemble à une sorte de no man’s land depuis le sabotage de cuves de pétrole, en 1940, par des résistants français [lire l’encadré ci-dessous]. Entre 3 000 et 6 000 mètres cubes d’hydrocarbures y ont été déversés. Conséquence, une nappe de fioul stagne depuis, à près de dix mètres de profondeur, et se déplace au gré des mouvements de la Saône. En été, les puits des maisons avoisinantes rejettent de désagréables odeurs de benzène, classé comme cancérogène avéré pour l’homme.  

Or, tout près de là, rue-Pierre Dupont, de l’autre côté de la voie ferrée, la mairie de Collonges envisage d’ouvrir... une micro-crèche privée. Le conseil municipal a émis à l’unanimité, en juillet dernier, un avis favorable au projet porté par la société « Micro-crèches Timbal », qui gère deux autres établissements d’accueil des tout-petits dans l’Ouest lyonnais (Les Pitchounes à Saint-Romain-au-Mont-d’Or et Les Mini Thou à Curis-au-Mont-d’Or) [voir ci-dessous l’extrait du rapport du conseil municipal]. La structure pourrait accueillir une dizaine de berceaux, soit une vingtaine de bébés et des auxiliaires de puériculture dans des Algeco afin de combler « un manque de places » dans la commune.

CM Collonges

70 à 80 bébés sur liste d'attente

« Nous avons 70 à 80 bébés en liste d’attente à Collonges, nous cherchons désespérément des locaux », souligne le maire Alain Germain. Ces bâtiments préfabriqués de 350 mètres carrés, qui appartiennent à la ville, sont déjà sur place, juste à côté d’une salle de danse. Pour le moment inoccupés, ils ont accueilli pendant six mois (en 2014) de jeunes enfants, le temps des travaux d’agrandissement de l’école maternelle. Pour le premier édile, « ces bungalows » constituent une solution idéale pour le projet, face à l’envolée des prix du foncier dans le secteur des Monts d’Or. Et, au passage, un moyen pour la municipalité de rentabiliser ses Algeco (le montant du loyer n’a pas encore été fixé)... Elle était d’ailleurs prête à ouvrir la crèche en septembre prochain. Seulement voilà, le site est potentiellement pollué.

« La pollution déborde très probablement hors site »

En farfouillant dans Basol, la base de données du ministère de l’Environnement qui recense les pollutions des sols, on peut lire à propos de l’ancien dépôt de la société des pétroles Shell, à l’époque situé rue des Sablières, que « la pollution déborde très probablement hors site ». D’où la prudence de la Métropole de Lyon sur le dossier – compétente en matière d’enfance et de famille, c’est elle qui délivre l’agrément aux crèches. Elle a demandé à la commune une série d’analyses, plus approfondies, après avoir retoqué les résultats de premiers prélèvements effectués en septembre et décembre dernier par un bureau d'études mandaté par la mairie [lire ci-dessous son rapport].

Résumé analyse de l'air 28.01.19

« Nos mesures ne montraient pas d’émanations de polluants, hormis des traces de formaldéhyde car les locaux n’avaient pas été aérés depuis trois ans », affirme Alain Germain. Cette substance chimique, classée comme cancérogène avéré, est souvent présente dans l’air intérieur car utilisée comme désinfectant, fixateur ou liant dans des résines. Le rapport fait par ailleurs apparaître un dépassement pour une fraction d’hydrocarbures.

Les locaux ont depuis été nettoyés, chauffés et ventilés. Mais pas sûr que cela suffise... Car la réglementation sur la surveillance de la qualité de l’air dans les établissements recevant du public a récemment évolué. La nouvelle procédure impose notamment de prélever plus profondément dans le sol pour y rechercher d’éventuels polluants. Au risque, donc, sur le site en question, d'entrer en contact avec la fameuse nappe de fioul.

Directrice contrariée

« En fonction des résultats, soit le projet sera abandonné, soit des mesures complémentaires devront être prises [pour isoler la future crèche du sol] », résume Florian Philippon, chef de projets au service Friches urbaines et sites pollués à l’ Ademe Auvergne-Rhône-Alpes et Bourgogne . « L’impact sanitaire d’un polluant est toujours complexe à évaluer », souligne de son côté Mario Duval d’Atmo Auvergne Rhône-Alpes, observatoire de la qualité de l’air. Tout dépend du temps passé sur place et des concentrations mesurées.      

Contactée par Mediacités, la directrice de la société des micro-crèches des Monts d’Or Caroline Timbal se montre surprise puis contrariée par notre appel. Elle affirme qu’elle n’était pas au courant de la potentielle pollution du site de Collonges : « Mon projet ne verra le jour que si les risques sont levés. En aucun cas je ne mettrai des enfants en danger ». « Pas question d’y mettre des bébés s’il y a le moindre risque qu’ils respirent du pétrole », surenchérit Alain Germain. Avec les nouveaux tests en cours, l’ouverture de la structure est ajournée jusqu’à janvier 2020, au plus tôt.

Un acte de bravoure à l’origine d’une pollution historique

> Ci-dessous, l'encadré que nous avions publié le 4 juillet 2018, à l'occasion de notre précédente enquête.

Collonges-au-Mont-d’Or, 1940. La gendarmerie française, sur ordre du préfet, décide de saboter les cuves qui contiennent les réserves de pétrole de Lyon pour ne pas laisser les hydrocarbures aux mains des Allemands. Cet acte de résistance a engendré une des pollutions les plus importantes de l’agglomération lyonnaise : six hectares souillés, entre 3 000 et 6 000 mètres cubes d’hydrocarbures enfouis jusqu’à dix mètres de profondeur et qui menacent toujours – soixante-huit ans plus tard – la nappe phréatique. La pollution s’étend sur toute la zone des Sablières, no man’s land le long de la voie ferrée, à côté de l’usine Rhodia. Après guerre, le site de Collonges a été repris par la société des pétroles Shell pour y entreposer des hydrocarbures jusque dans les années 2000.

La zone polluée est située à 200 mètres seulement de la Saône et à proximité immédiate de maisons. Des remontées de vapeur de benzène ont été constatées par les riverains. « On reste dans des valeurs acceptables », rassure Florian Philippon, expert à l’Ademe. Depuis 2013, l’agence de l’environnement a pris en main le dossier de la dépollution du site. Le chantier s’avère titanesque : « Il y a de grosses études à mener pour optimiser les travaux et l’efficacité des traitements », explique Florian Philippon. « Des essais pilotes ont été réalisés cette année pour pomper la nappe mais ils n’ont pas été concluants. Nous allons donc lancer une seconde phase d’essais en 2019 », poursuit l’expert. Le chantier est estimé à huit millions d’euros et devrait s’étaler sur cinq ans. Une fois les terrains remis en état, la métropole de Lyon, propriétaire du site, espère en faire une zone à usage industrielle, commerciale ou artisanale.

Sablieres Collonges
La zone des Sablières, à Collonges-au-Mont-d'Or. Photo : NB/Mediacités.