«Il faut que je vous parle de cette cabale qui est actuellement contre Lyon Sud depuis un peu plus de quinze jours. » C’est par ces mots que la doyenne Carole Burillon a ouvert, le 17 juin dernier, la réunion du conseil de la faculté de médecine Lyon Sud Charles Mérieux. Dans son viseur : notre article sur les enseignements du professeur Gilles Freyer, publié le 22 mai, et ses conséquences.

Enregistrements à l’appui, nous avons révélé que ce cancérologue de renom, vice-doyen de la faculté, tenait devant les étudiants de première année de médecine des propos misogynes, brocardait la lutte contre l’homophobie ou le racisme, ou encore minimisait l’affaire du Mediator. Deux jours après notre publication, qui a suscité de nombreuses réactions dans la communauté universitaire et médicale, la ministre de l’Enseignement supérieur Frédérique Vidal a saisi l'Inspection générale de l'administration de l'éducation nationale et de la recherche (IGAENR). L’enquête est en cours.

C’est dans ce contexte que Carole Burillon met à l’ordre du jour du conseil de faculté , à la dernière minute, le cas Freyer. Mediacités a eu connaissance des échanges qui se sont tenus au sein de ce cénacle. On y découvre une doyenne loin d’être neutre sur le dossier. Bien au contraire ! Elle prend fait et cause pour son bras droit, allant jusqu’à faire voter une motion de soutien, au risque de parasiter l’enquête de l’IGAENR. Nous avons contacté celle qui est par ailleurs élue de la ville et de la Métropole de Lyon afin qu’elle nous explique son initiative. Elle n’a pas donné suite à nos sollicitations. Dommage.               

Faire bloc, serrer les rangs

« En une semaine, on est allé très loin, contre l’enseignement de sciences humaines et sociales de Lyon Sud de Pacés [Première année commune des études de santé], contre tous les enseignants, contre le professeur Gilles Freyer et du coup, contre le doyen et sa faculté puisque je ne fais qu’un avec l’enseignant de sciences humaines et sociales... Nous ne faisons qu’un », expose-t-elle devant le conseil de faculté. Sa stratégie : faire bloc, serrer les rangs derrière un Gilles Freyer sur la sellette. Quelques jours auparavant, l’Association nationale des étudiants en médecine de France (ANEMF) s’est fendue d’un communiqué de presse au vitriol, dénonçant « des propos intolérables ». S’est ajoutée la publication d’une tribune virulente portée par un collectif d’universitaires parmi lesquels plusieurs membres du Collège des humanités et sciences sociales de l’université Lyon 1 dont dépendent les facultés Lyon Sud et Lyon Est.

Carole Burillon cède vite la parole au vice-doyen, « parce que je pense qu’il y a beaucoup de gens qui ne sont pas du tout au courant, ou mal ». Pendant une vingtaine de minutes, le rappel des faits vire au droit de réponse. Gilles Freyer s’en prend à notre enquête : « On peut prêter à n’importe qui n’importe quel type d’opinion en donnant une phrase de dix secondes sur un enseignement qui dure une heure trente ». Il reproche aux médias de n’avoir donné la parole qu’à ses détracteurs tout en ajoutant, sans peur du paradoxe, que « Carole et moi recevons de nombreuses sollicitations de journalistes pour réagir, ce que nous avons soigneusement évité de faire ». Précisons qu’avant la publication de notre première enquête, nous avions sollicité Gilles Freyer. Dans un premier temps, il avait accepté le principe d’une interview, avant de se rétracter au motif que nous avions interrogé un intervenant de son cours… sans son autorisation.

Peu à peu, son propos prend des allures de règlement de compte. A Clara Bonnavion, présidente de l’ANEMF, Gilles Freyer reproche les termes de son communiqué de presse : « Tout ce qu’on a comme faits, c’est quatre phrases issues de trois cours de 1h30 chacun et un article de Mediacités : personne ne s’est plongé dans mes cours, personne n’a eu recours aux transcriptions, personne n’a eu accès aux enregistrements intégraux qui étaient pourtant disponibles [...] donc la présidente de l’ANEMF réagit sans vérification des faits ». Précisons là aussi que contrairement à ses dires, nous avions épluché les enregistrements de trois années de cours du professeur Freyer ainsi que des retranscriptions avant d’écrire la moindre ligne. Même grief adressé à la ministre Frédérique Vidal, qui aurait déclenché l’enquête « sur la seule foi de ce tweet [celui de l’ANEMF] discrètement partisan ».

« Toute la question est de savoir si Lyon Sud va rentrer dans le rang »

Mais il réserve ses plus rudes attaques aux enseignants non médecins de l’université Lyon 1, membres du Collège des humanités et sciences sociales, et signataires de la tribune : « La substance de cette tribune, c’est de dire au fond "les enseignants de santé sont ridicules, ils ne connaissent rien, seuls nous, enseignants de sciences humaines, nous devons être partie prenante et animateurs principaux des enseignements de sciences humaines". C’est à dire, seuls nous, les enseignants idéologues, adeptes de l’idéologie culturelle, du féminisme radical – pas du féminisme tout court ! – et d’un certain nombre d’autres billevesées idéologiques, nous voulons prendre le pouvoir dans l’université Lyon 1 et nous voulons vous expliquer à vous, étudiants en médecine, que vos professeurs par ailleurs sont des pourris, corrompus par l’industrie pharmaceutique ».

Terminé ? Non, Gilles Freyer enfonce le clou : « Je le dis et le redis, on a affaire là à une bande d’activistes qui sont pour moi des gens extrêmement dangereux. Toute la question est de savoir si Lyon Sud va rentrer dans le rang – et je pense que ce serait désastreux – ou si on est capable de manifester une certaine position, y compris emblématique, auprès du président de l’université ».

Théorie du complot

La suite est l’avenant et verse dans la théorie du complot. Selon Gilles Freyer, tous seraient de mèche : la journaliste Béatrice Kammerer, qui signe l’enquête de Mediacités sur l’enseignant ainsi que le présent article pour Mediacités, le Formindep, association contre les conflits d’intérêt en santé, les enseignants non médecins de l’université Lyon 1, le Collège national des humanités médicales et… jusqu’à Irène Frachon, la lançeuse d’alerte du Médiator ! Avant de conclure : « Dans cette affaire-là, il s’agit de tirer à boulets rouges sur celui qui représente quelque chose qu’on veut éradiquer, c’est bien clair, mais je ne suis pas seul et c’est ça notre force ».

Trois enseignants, intervenants au sein du module Santé, société, humanité, venus spécialement, prononcent alors des discours de soutien. S’en suit la lecture par Carole Burillon de messages « à faire pleurer », selon ses termes, non moins élogieux envers le professeur et envoyés par d’autres membres du corps enseignant. Après ces quarante minutes de harangue sans le moindre contrepoint, la doyenne propose de voter une motion de soutien qu’elle suggère d’intituler : « En notre qualité de membres du conseil d’administration de l’UFR de médecine-maïeutique Lyon Sud Charles Mérieux, nous apportons – ou j’apporte – un total soutien contre la campagne de calomnies injustifiables dont font l’objet des enseignants de sciences humaines et sociales en santé de cette faculté et leur coordinateur, le professeur Gilles Freyer ».

Fac Lyon Sud
Sur le campus de la faculté Lyon Sud. Photo : NB/Mediacités.

Pour l'unanimité, on repassera...

« Si on a une unanimité, nous la ferons paraître et nous la donnerons principalement au président de l’université [Frédéric Fleury] pour qu’il sache qu’on est tous solidaires ». Contacté par Mediacités, Frédéric Fleury ne souhaite pas s’exprimer sur l’affaire Freyer tant que l’enquête de l’inspection générale n’est pas terminée. Selon nos informations, l’initiative de la motion de soutien prise par Carole Burillon n’a pas fait l’objet d’échanges officiels avec le président de Lyon 1.

Les représentants de la faculté Lyon Sud sont-ils aussi unanimement unis derrière le professeur Freyer que le soutient Carole Burillon ? Ou bien les propos tenus en amphithéâtre par le vice-doyen, et assumés tout au long de son plaidoyer devant le conseil de faculté, ont-ils fini par susciter  un certain malaise, y compris parmi les médecins de Lyon Sud, comme l’indiquent plusieurs sources ? Après quelques tractations, le vote de la motion se tient à bulletins secrets. Résultat : 15 votes pour, 5 votes contre et 8 abstentions. Pour l’unanimité, on repassera…

Ce ne serait pas la seule tentative de Carole Burillon d’influer sur l’enquête de l’IGAENR. D’après un de nos interlocuteurs au sein de l’université, la doyenne aurait pesé de tout son poids pour s’opposer à l'audition de certaines personnes jugées trop « à charge », dont certains enseignants membres du Collège des humanités médicales, notre journaliste Béatrice Kammerer et le chargé de Mission égalité de Lyon 1. Ce dernier a finalement été auditionné. Reste à savoir si le lobbying de la doyenne influera sur les résultats de l’enquête.

L'affaire Freyer

Retrouvez ci-dessous l'ensemble de nos articles consacrés aux enseignements de Gilles Freyer à Lyon Sud :