Fin octobre, Mediacités révélait l’incroyable pactole – 44 millions d’euros en trois ans – que Vinci s’octroie sur l’exploitation des aéroports de la région Auvergne-Rhône-Alpes… subventionnés par l’argent public des collectivités. De nouveaux documents en notre possession aggravent le cas du géant du BTP : pendant que sa filiale aéroportuaire maximise ses profits, elle ne tient pas ses objectifs et retarde ses investissements. C’est le cas à Clermont-Ferrand. Un rapport interne au Syndicat mixte de l’aéroport auvergnat ( le SMACFA, propriétaire de la plateforme), envoyé aux élus le 15 novembre dernier, résume le problème : « Les sommes remontées à la maison-mère [au groupe Vinci] sont autant de ressources non investies dans le développement de l’aéroport ».     

Depuis juillet 2018, les collectivités, région Auvergne-Rhône-Alpes en tête, réclament, en coulisses, des comptes à Vinci concernant l’exploitation de Clermont-Ferrand. Pour cet aéroport, en 2018, l'actionnaire a ainsi récupéré 1,1 million d'euros de dividendes alors que la société affichait 750 000 euros de bénéfices. Le cas auvergnat n’est pas une exception. Comme nous l’avons écrit dans notre précédente enquête, à Grenoble, en 2017, Vinci Airports a siphonné 1,4 million d'euros de dividendes, laissant en trésorerie… 203,55 euros ! « Nous sommes sur le coup pour stopper ces remontées, assure, sous le couvert de l’anonymat, une source au sein d’une des collectivités concernées. Tout est légal, mais ce n'est pas légitime ! » D’autant que les montant des dividendes ne sont pas le seul élément qui interroge…     

Assistance technique et intérêts d'emprunts

Vinci Airports se rémunère « par différents canaux », selon les termes du rapport du SMACFA [voir l’extrait ci-dessous], ce qui permet au groupe d’empocher 1,1 million d’euros de plus. Faisons le calcul : en 2018, l’infrastructure publique clermontoise a donc « perdu » deux millions d’euros au profit de son exploitant (dividendes et rémunérations annexes).

> Extrait du rapport interne du SMACFA :

Photo rémunération Vinci Airports Clermont 28 nov 2019

Deux mécanismes sont à l’œuvre, qu’on observe dans d’autres aéroports gérés par Vinci, comme Poitiers ou Rennes. D'un côté, Vinci Airports facture des prestations à ses filiales au titre d'une « assistance technique ». A Clermont-Ferrand, cette assistance s'élevait à 953 000 euros pour l'année 2017. Or, le SMACFA estime qu'elle ne devrait pas dépasser 550 000 euros. En juillet 2018, le syndicat, présidé à l'époque par Brice Hortefeux, au titre de son mandat de vice-président de la région délégué à l'aménagement du territoire, demandait par écrit au gestionnaire de rectifier le tir. Peine perdue : en 2018, les prestations s'élevaient encore à 914 000 euros.      

D’un autre côté – c’est le deuxième mécanisme –, la société d'exploitation de l'aéroport de Clermont-Ferrand (SEACFA), dont Vinci Airports est l'unique actionnaire, emprunte auprès de son actionnaire, intérêts d’emprunts inclus. En 2018, ceux-ci s'élevaient à 252 000 euros. Des charges financières « indues », selon le rapport du syndicat [voir l’extrait ci-dessous] : « Le recours à l’emprunt ne pouvant être totalement justifié du fait d’une situation de trésorerie structurellement excédentaire de plusieurs millions d’euros ». Contactée par Mediacités, la SEACFA a refusé de répondre à nos questions sur le contenu du rapport [lire l'encadré En coulisses]. 

> Extrait du rapport interne du SMACFA :

Photo emprunts à Vinci Airports 28 nov 2019

Résumons : Vinci Airports creuse la trésorerie de la société qui exploite l’aéroport pour se verser des dividendes, facture des prestations hors contrat et touche des intérêts d'emprunts qui alourdissent les charges de la société… C’est beaucoup, mais ce n'est pas tout.

Pingrerie de l'exploitant

Le rapport interne transmis aux élus du SMACFA indique que Vinci Aiports ne tient pas ses engagements pour développer le service public dont il a la charge. Tout d'abord, le trafic – 567 691 passagers en 2018 – est en-deçà des objectifs (de près de 130 000 passagers). Alors même que le syndicat considère qu’il n’a « aucune explication » sur le plan d'action mis en œuvre par Vinci Airports pour « attirer les compagnies », notamment sur « les lignes financées par le SMACFA » (vers Londres, Porto, Amsterdam et Lisbonne, pour un montant total de 6,3 millions d'euros jusqu'en 2026).

Ensuite, Vinci Airports se montre pingre quand il s’agit d’investir dans la plateforme aéroportuaire de Clermont-Ferrand. En 2018, l’exploitant n’a déboursé qu’un million d’euros. Le compte n’y est pas… Loin s’en faut ! Toujours selon le même rapport, il manque 2,95 millions d’euros pour respecter le planning d’investissements prévu par le contrat entre 2015 et 2026. « Plus un exploitant privé investit tardivement dans l'infrastructure, moins ses investissements seront amortis à la fin du contrat, analyse un fonctionnaire territorial, rompu aux délégations de service public (DSP). Le coût se répercute alors sur la DSP suivante au moment de l'appel d'offre et augmente le ticket d'entrée pour les candidats qui voudraient postuler. C'est une façon d'écarter la concurrence ! »

« Le rapport a un peu secoué les responsables de Vinci Airports », commente un interlocuteur présent à la réunion du comité syndical du 15 novembre dernier. A l’issue de sa présentation, l’exploitant s'est engagé à formuler des propositions avant le 31 décembre 2019. Il s’agit d’éteindre au plus vite la grogne car l’enjeu dépasse Clermont-Ferrand. Vinci convoite Aéroports de Paris, promis à une privatisation – à moins que le possible référendum d’initiative partagée en décide autrement. Pour le géant du CAC 40, une mauvaise publicité sur la gestion des aéroports déjà dans son escarcelle pourrait avoir de fâcheuses conséquences…      

Comme à son habitude, Vinci Airports nous a répondu à quelques heures de notre bouclage. Nous avions sollicité sa filiale clermontoise, la SEACFA. Sur le rapport dont il est question dans notre article, la société se retranche derrière sa confidentialité : « Il s’agit d’un document entre le SMACFA et nous, qui n’a aucune vocation à être rendu public mais à guider les échanges entre concédant et concessionnaire. Les sujets soulevés dans le rapport font partie de la vie courante d’un contrat de délégation de service public. Nous entretenons des échanges réguliers avec le délégant, avec qui nous travaillons de manière concertée, dans l’intérêt du bon développement de la plate-forme. Le rapport souligne de nombreux points positifs dans le travail réalisé par la SEACFA, il serait souhaitable d’en rendre compte, au même titre que les points d’amélioration, afin de transmettre une vision fidèle de ce document ».

Ces « points positifs » ne concernent pas l’équilibre financier de la délégation, sujet de notre enquête. Il s’agit des actions de communication entreprises par le délégataire (articles de presse, site internet, réseaux sociaux) et des « actions relatives à la politique environnementale » (baisse des consommations en énergies en 2018 et installation de trois ruches). Et, pour être complet, sur l'aspect social, le rapport du syndicat mixte salue l'emploi de salariés en insertion et le suivi de l'égalité hommes-femmes.

Nous avons également sollicité, par mail et téléphone, la présidente du Syndicat mixte de l'aéroport de Clermont-Ferrand, Martine Guibert, vice-présidente de la région Auvergne-Rhône Alpes, chargée des transports. Nous n'avons pas reçu de réponse malgré nos relances.

Aéroclub : Vinci calme le jeu

Depuis 2016, Vinci Airports réclame des loyers astronomiques aux aéroclubs présents sur les plateformes qu'il exploite [lire notre enquête : « De Chambéry à Nantes : Vinci asphyxie les aéroclubs »]. Le ton serait-il en train de changer ? A Clermont-Ferrand, l’exploitant a revu ses exigences à la baisse. Le 12 novembre dernier, la filiale du groupe de BTP a demandé à l’aéroclub d’Auvergne 12 076 euros par an, toutes taxes comprises, avec un accord valable pour cinq ans. C'est deux fois plus que le loyer payé par l'association jusqu'en 2016 mais bien inférieur au 98 000 euros réclamés initialement. « C'est tout à fait correct, estime Christian Bonin, vice-président de l'aéroclub. Cela ne remet pas en cause notre activité et nous permet d'être sereins pour les cinq prochaines années. »

Isabelle Jarjaille
Journaliste indépendante​ depuis 2011​, j'enquête sur la gestion des services publics par le privé et son impact sur les finances publiques.​ ​Mon livre enquête "Services publics délégués au privé, à qui profite le deal ?" est sorti le 27 mars 2018​. ​Je suis également en charge du cours Techniques d'enquête en licence Info Com à l'IUT de Lannion et je porte un projet d'éducation aux médias dans deux lycées agricoles. Je suis membre du bureau du Club de la presse de Bretagne, pour promouvoir les médias et ceux qui les font au quotidien : les journalistes, notamment les pigistes.