«Une actualité en chasse une autre » ; « Les médias zappent les sujets les uns après les autres »… Ces reproches fréquemment entendus sont légitimes. A Mediacités, nous avons à cœur de suivre nos enquêtes. Pour cela, nous publions régulièrement des « compléments d’enquête ». Pendant cette période de fin d’année, nous avons aussi passé en revue nos archives avec une question en tête : que s’est-il passé depuis telle ou telle publication ? Après la centre nucléaire du Bugey, une mystérieuse pollution près de l'aéroport Saint-Exupéry et le ballet de l'opéra de Lyon la semaine dernière, replongeons-nous aujourd'hui dans les dossiers des Hospices civils de Lyon, les turpitudes de la mairie de Mions et passons, de nouveau, derrière le pupitre de l’Orchestre national de Lyon.

I – Aux HCL, nouvel incident de logiciel et plainte pour favoritisme en cours

Mediacités se penche régulièrement sur le fonctionnement de l’hôpital public lyonnais. Dès 2017, nous avions documenté la façon dont les HCL se délestaient de leur patrimoine immobilier pour se désendetter, pour le plus grand bonheur des promoteurs privés... En 2019, ce sont deux autres aspects plus méconnus de l’activité du plus gros employeur de la ville de Lyon (près de 20 000 salariés, 1,8 milliard d’euros de budget en 2017) qui nous ont intrigués : sa politique en matière de développement de logiciel informatique et d’assurance. Deux domaines marqués par une forte concurrence entre acteurs privés et publics.

Rappel des faits – En mai 2019, Mediacités racontait l’inquiétude d’une partie des soignants face au développement du logiciel Easily, un logiciel de suivi des patients permettant notamment d’informatiser les prescriptions de médicaments. Développé en interne par les HCL, qui en font un outil de réduction des coûts, il vient concurrencer d’autres logiciels du même type conçus par des acteurs privés. Mais, sur le terrain, plusieurs pharmaciens hospitaliers décrivaient un outil peu ergonomique et source d’erreurs potentielles.

Nous publiions alors un courrier envoyé par les cadres d’un des hôpitaux des HCL alertant sur des problèmes de dosages et d’affichage des médicaments. Les auteurs mentionnaient « trois erreurs potentiellement graves portant sur des médicaments à haut risque » liés à ce logiciel, et réclamaient une réponse rapide. « La situation actuelle est dangereuse », écrivaient-ils. Le dysfonctionnement avait été signalé dans la foulée à l’Agence nationale de sécurité du médicament. Contacté par Mediacités, le responsable du service informatique des HCL estimait que l’alerte était une remontée « normale » des problèmes, qui ne remettait pas en cause l’utilisation d’Easily. « En l’occurrence, il n’y avait pas de défaut du logiciel, c’était un problème d’utilisation », assurait-il.

Et depuis ? – Alors que le logiciel Easily a poursuivi cette année son déploiement dans l’ensemble des hôpitaux et services des HCL, une nouvelle alerte sérieuse est remontée à la direction, selon les informations de Mediacités, qui a pu consulter un mail envoyé fin novembre au service informatique des Hospices. Le problème concerne deux hôpitaux lyonnais, Pierre Garraud (5e arrondissement) et Antoine Charial (Francheville). « Nous avons constaté un problème particulièrement dangereux » sur les prescriptions Easily, écrivent les soignants. « Lorsqu’un médecin prescrit un médicament à heure fixe (exemple : 8 heures), une dose supplémentaire paramétrée par défaut à 0h00 peut se rajouter si le prescripteur n’y prend pas garde. Ceci a été constaté chez 4 patients de Pierre Garraud et au moins un patient d’Antoine Charrial », énumèrent-ils.

Les auteurs du courrier demandent le report du déploiement du logiciel Easily à Antoine Charial, alors prévu début décembre. « Nous ignorons s’il s’agit d’un bug, mais de toute évidence ceci est très accidentogène à l’échelle des HCL », écrivent-ils.  « Peut-être que des doses non-souhaitées ont été données à minuit à certains patients. Nous n’en savons rien. Nous n’avons pas de vision d’ensemble », estime un soignant de l’hôpital Pierre Garraud contacté par Mediacités. D’autant que les difficultés liées à ce logiciel sont courantes, selon lui : « Des bugs, on en a toutes les semaines. C’est lié à des mises à jour qui sont installées sans avoir été suffisamment testées, pense ce professionnel. En réalité le test a lieu grandeur nature, directement sur le terrain. C’est inquiétant car un tel logiciel devrait être sûr ».

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Rappel des faits – En janvier dernier, nous révélions par ailleurs que les HCL faisaient l’objet d’une plainte pour favoritisme et prise illégale d’intérêts de la part d’un courtier en assurance, la société Beah. Cette dernière dénonçait l’attribution d’un marché portant sur la responsabilité civile hospitalière de l’établissement au groupe Sham, qui assure près de la moitié des établissements hospitaliers de l’hexagone. Beah, qui tente de mettre un pied dans ce secteur très fermé, visait notamment la directrice des HCL, Catherine Geindre, arrivée en 2017, et également membre du conseil d’administration de la Sham. Un conflit d’intérêts, selon Beah, qui ferait courir un risque de favoritisme lors de l’attribution des marchés.

Et depuis ? – Un an après la plainte déposée par Beah auprès du Parquet national financier, le dossier a peu avancé. Selon nos informations, les magistrats parisiens ont décidé de transmettre l’affaire au parquet de Chambéry plutôt qu'à celui de Lyon. Celui-ci a confié l’enquête à la police lyonnaise. Des auditions devraient avoir lieu en janvier.

En attendant, une nouvelle procédure d’appel d’offres concernant le marché d’assurance en responsabilité civile des HCL a été relancée en mars dernier, après qu’un premier a été déclaré sans suite. Le nouveau marché doit entrer en vigueur au 1er janvier 2020, au lieu du 1er janvier 2019 prévu initialement. Résultat : la Sham a bénéficié d’un « rab’ » d’un an de son contrat. De quoi énerver un peu plus ses concurrents privés.

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A l'hôpital Edouard-Herriot, à Lyon, établissement des HCL. Photo : NB/Mediacités.

 

II - Mions : après une fronde massive de sa majorité, Claude Cohen sauvé par Les Républicains du Rhône

Rappel des faits – A l’automne 2017, Mediacités s’était attardé sur la situation de la ville de Mions, paisible commune de 13 000 habitants à l’est de Lyon. « Une mairie au bord de l’explosion », écrivions-nous à l’époque. A l’origine des tensions, la gestion du maire (LR) Claude Cohen, qui a ravi la ville à la gauche en 2014. Les témoignages récoltés à l’époque mettaient en lumière un élu impulsif, voire autoritaire, exerçant une forte pression sur les conseillers de sa majorité, ses collaborateurs ou les agents de la ville.

Assumant de gérer la collectivité « comme une entreprise », Claude Cohen avait installé une atmosphère particulièrement pesante parmi les 170 fonctionnaires de Mions. Signe de cette ambiance dégradée, Mediacités recensait alors au moins quatre plaintes pour harcèlement déposées « contre X » par des employés de la ville encore en poste ou estimant avoir été poussés à la démission. La situation avait aussi attiré l’attention de la médecine préventive du Centre de gestion de la Métropole, qui avait écrit au maire au printemps 2017 pour s’inquiéter de la situation « préoccupante » de la santé psychologique des agents.

« Si vous voyez de la poussière, c’est que nous faisons le ménage à la maison », nous avait alors répondu Claude Cohen. Reste que l’édile donnait l’impression d’avoir fait le vide autour de lui. Plusieurs élus nous indiquaient attendre impatiemment la prochaine élection municipale pour tourner la page. Les responsables Républicains du Rhône n’étaient pas plus tendres avec le maire. « On attend la fin du mandat. La seule chose qu’on pourra faire sera de ne pas lui renouveler notre confiance », nous affirmait l’un d’entre eux, à l’occasion d’un deuxième article consacré à la mairie.

Et depuis ? – Deux ans plus tard, l’explosion pressentie ressemble plutôt à un long incendie qui consume peu à peu l’ensemble de la mairie. Comme en témoigne la longue liste des départs au sein des cadres de la commune. En un mandat, Claude Cohen aura ainsi « usé » quatre chefs de cabinet, autant de secrétaires, quatre directeurs généraux des services. Sans parler des directeurs des ressources humaines, de la communication ou du pôle culturel qui se sont succédé en six ans.  

Plus inquiétant, ce mal-être des agents n’a pas été formalisé, malgré la réalisation d’un rapport sur les risques psycho-sociaux confiés à un cabinet d’audit. « Un rapport pour rien. Ils ne sont pas allés au bout des choses », regrette un des rares élus encore en poste.  

Car la mairie a surtout été marquée par des démissions en cascade. Quatre adjoints ont en effet rendu leurs tabliers en moins de deux ans. Dernier en date, Alain Dussauchoy, adjoint à la culture, a démissionné du conseil municipal en novembre dernier, après plusieurs mois de conflit larvé avec le maire. Un coup dur pour Claude Cohen, qui perd ainsi un poids lourd de sa majorité. Ancien adjoint de Michel Noir et de Raymond Barre, ex-vice-président du Grand Lyon, Alain Dussauchoy ne mâche plus ses mots : « J’ai connu beaucoup de maires. Mais un élu qui ne respecte pas à ce point ses collaborateurs et son personnel, jamais ! ».

Pire encore, Alain Dussauchoy a fait savoir qu’une lettre, signée par 16 élus de la majorité (sur 22) dont six adjoints (sur huit) avait circulé au début de l’été pour demander à Claude Cohen de ne pas se représenter aux prochaines municipales. Pas de quoi ébranler ses soutiens politiques : malgré une réunion organisée avec les « frondeurs » de la commune, le président des Républicains du Rhône Alexandre Vincendet a finalement décidé d’investir une nouvelle fois Claude Cohen en 2020. Il ne pourra pas dire qu’il n’avait pas été prévenu.

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La mairie de Mions, dans l'est lyonnais. Photo : CC.

 

III – Auditorium de Lyon : salaire sonnant et trébuchant pour le successeur de Slatkin

Rappel des faits – A Mediacités, on connaît la musique : le milieu de la culture n’aime guère qu’on s’intéresse à ses affaires. Qu’il s’agisse du train de vie du directeur de l’opéra Serge Dorny, de l’hégémonie de l’institut Lumière de Thierry Frémaux ou de la gestion du patron des Nuits Sonores Vincent Carry, difficile de parler argent dans les institutions phares de l’agglomération lyonnaise.

L’auditorium de Lyon n’échappe pas à la règle. En septembre 2018, nous dévoilions le montant du salaire de Leonard Slatkin, le chef américain de l’Orchestre national de Lyon (ONL) : 42 000 euros de rémunération par semaine de présence. Un montant confortable que le maestro continuait de percevoir malgré l’annonce de sa « pré-retraite » – il a été nommé directeur musical honoraire à partir de 2017 – et même si le maître ne venait plus que quelques semaines par an à Lyon.

Nous avions questionné le choix de salaires aussi élevés de la part d’une institution publique (l’ONL est un établissement municipal financé aux deux tiers par la ville de Lyon). « C’est comme pour le mercato. Soit on veut attirer les meilleurs, soit on joue en deuxième division », avait alors justifié Aline Sam-Giao, la directrice de l’ONL. « L’excellence a un prix. Et on est dans la moyenne du marché », estimait-elle. Côté politique, l’adjoint à la culture Loïc Graber mettait en avant le « rayonnement » de la ville de Lyon et le bon bilan – incontestable – de Leonard Slatkin à la tête de l’institution.

Et depuis ? – A l’occasion du rapport sur la gestion de la ville de Lyon (point de départ de l’affaire Colomb-Nouri, lire ici ou ), les magistrats de la Chambre régionale des comptes se sont aussi penchés sur les finances de l’ONL. Le rapport confirme le haut niveau de rémunération de Leonard Slatkin ces dernières années, avec un pic à 577 041 euros atteint en 2015 par le chef d’orchestre. Mieux encore, le rapport note que les conditions de prise en charge de ses frais d’hébergement et de transport ont été « légèrement plus favorables » dans le dernier contrat conclu avec la ville de Lyon. Alors qu’une enveloppe de 762 euros par aller-retour aux Etats-Unis était prévue avant 2017, cette somme est passée subitement à 2 500 euros pour les deux dernières années du chef. Une curieuse hausse du prix des billets d’avion difficile à expliquer, si ce n’est par un passage à une classe plus élevée.

Qu’en est-il de son successeur, le violoniste danois Nikolaj Szeps-Znaider qui prendra ses fonctions au 1er septembre 2020 ? Ancien dirigeant de l’orchestre symphonique de Chicago ou du philharmonique de New-York, ce dernier reste un joueur de « première division », payé comme tel : il percevra 400 000 euros lors de sa première année de contrat, pour une présence de douze semaines par saison. A quoi il faudra ajouter d’éventuels concerts lors de tournées extérieures, rémunérés entre 12 000 euros (pour le premier concert de la tournée), 10 000 euros (pour le 2e et 3e concert) et 6 000 euros (au-delà). De quoi lui garantir un niveau de revenu important, d’autant que son contrat prévoit une augmentation progressive de sa rémunération pour arriver à 420 000 euros annuels d’ici 2023-2024.

Les contribuables lyonnais les plus chagrins pourront se rassurer sur la partie défraiement : comme le nouveau chef réside au Danemark, ses frais de transport seront plafonnés à 457 euros par aller-retour à Copenhague.

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Auditorium de Lyon. Photo : NB/Mediacités.
Mathieu Périsse
Mathieu Périsse collabore avec Mediacités Lyon depuis juin 2017, convaincu de la nécessité d’une information locale indépendante et percutante. Lyonnais de naissance, il a d’abord travaillé pour la radio (Radio France, RTS), notamment lors de reportages longs-formats à l’étranger (Afghanistan, Biélorussie, Chypre, Burkina Faso…). Membre du collectif de journalistes We Report, il écrit régulièrement pour Mediapart, journal pour lequel il a enquêté pendant un an sur la pédophilie dans l’Eglise catholique (également en lien avec Cash Investigation).