On savait que l’ambiance n’était pas au beau fixe [relire notre précédente enquête Aéroport Lyon Saint-Exupéry : malaise social derrière les beaux discours de Vinci]. Mais, cette fois-ci, le torchon brûle entre la direction de l'aéroport de Lyon, exploité par Vinci Airports, et les élus du personnel, comme en témoignent des échanges internes dont Mediacités a pris connaissance. En cause ? Un projet de réaménagement présenté aux salariés en février dernier. La filiale du groupe Vinci a décidé de « regrouper l’ensemble des équipes d’Aéroports de Lyon [ADL] dans un bâtiment unique ».

« C’est une demande forte des salariés depuis plusieurs années, justifie la responsable presse de Saint-Exupéry. La dissémination des locaux sur l’aéroport, l’éloignement entre les équipes, l’hétérogénéité des conditions de travail représentent des difficultés dans l’exercice de leur mission que ce regroupement va résoudre. » Le grand déménagement concernera 200 collaborateurs, soit la moitié des effectifs d’ADL. Nom du projet : « Hub21 ». Objectifs affichés : créer « du lien », « de la convivialité », « du bien-être » et œuvrer pour « le développement durable », en privilégiant notamment le télétravail.

Pour la convivialité, cela semble mal parti… Dans un courriel du 6 mai adressé à l’ensemble des salariés, le directeur de l'aéroport Tanguy Bertolus évoquait « un certain nombre d’affirmations partielles ou inexactes » contenues dans un avis du Conseil social et économique (CSE). Ce lundi 17 mai, les élus du personnel lui ont répondu : « Depuis le mois de février 2020, nous demandons des informations sur le projet (…). Le CSE a proposé à la Direction une nouvelle consultation fin mai après nous avoir transmis tous les éléments manquants, proposition malheureusement refusée. » « Les propositions d’amélioration du projet formulées par le CSE seront étudiées en détail », réagit Vinci Airports auprès de Mediacités.       

Le regroupement des employés est loin de faire consensus. Mandaté par les élus du personnel pour évaluer le projet, le cabinet Noviomo Expertise conclut son rapport ainsi : « Les informations fournies […] n'expliquent pas en quoi l'organisation du travail future va permettre de les atteindre [ces objectifs] puisque celle-ci n'est pas clairement définie. »

160 postes pour 195 collaborateurs

Deux concepts sont au cœur du projet « Hub21 » : le flex office et l'open space. Le premier se traduit par l'installation de 160 postes pour 195 collaborateurs, d’après le rapport d’expertise. Dans une société convertie au flex office, terminé le poste de travail personnel ! Les salariés, qui disposent d'un casier pour entreposer leurs affaires, s'installent sur un bureau avec leur ordinateur portable quand ils arrivent le matin et peuvent en changer d’un jour sur l’autre.

Comme le nombre de postes prévus est inférieur aux effectifs, Vinci Airport part du principe qu'environ 20% de ses salariés lyonnais seraient en permanence en télétravail. Sur ce point, le cabinet d'experts rappelle le droit du travail à la direction de l'aéroport : « Le télétravail revêt d'un caractère volontaire et ne peux être imposé par l'une ou l'autre des parties au contrat de travail [voir l'extrait du rapport ci-dessous]. » 

Capture écran 2 -extrait rapport expertise commandé par le CSE
Extrait du rapport d'expertise.

« Le projet n’est pas basé sur une obligation de télétravail, mais sur une demande forte des salariés, exprimée notamment dans un sondage représentatif qui a montré que plus de 80% des salariés de Lyon Aéroport souhaitaient privilégier un rythme de télétravail de deux jours par semaine », défend Tanguy Bertolus dans son mail aux salariés. Une affirmation battue en brèche par les élus du personnel. « La demande "forte" se baserait sur les réponses de 107 salariés à un sondage/mail "Télétravail chez ADL : vous avez la parole !" (sic), proposé l’été dernier, assurent-ils. Mais, à date et à la lumière de toutes les évolutions subies depuis l’été 2020, combien de salariés souhaitent réellement télé-travailler, sans en connaître les conditions précises ? »

Les experts mandatés par le CSE ont échangé avec 34 employés d’Aéroports de Lyon, individuellement et en visioconférence, entre le 26 mars et le 8 avril 2021. Sur le sujet du télétravail, ils constatent que « les salariés que nous avons rencontrés ne sont pas tous favorables à ce mode de fonctionnement. Des salariés préfèrent ne pas mélanger leur vie professionnelle avec leur vie privée et n’apprécient pas de devoir apporter du travail à leur domicile. Il est appelé "intrusif", "envahissant", "inconfortable", "pas adapté". »       

Ils relèvent aussi que l’exploitant de Lyon Saint-Exupéry propose un service de crèche utilisé par les « salariées [sic] » avec jeunes enfants : « Le télétravail devient alors une contrainte pour les parents concernés puisqu’ils doivent se déplacer sur le site d’ADL matin et soir mais retourner travailler chez eux. »

« Des espaces ouverts ne signifient pas mécaniquement l'apparition d'une convivialité »

L’ère du flex office consacre aussi l’open space. Finis les bureaux fermés, place aux « espaces de travail et de vie en commun, ouverts à tous ». Pas de quoi séduire, là non plus, les experts du CSE selon lesquels « des espaces ouverts, sans aucun bureau fermé, ne signifient pas mécaniquement l'apparition d'une convivialité au sein des effectifs ». Ils pointent des difficultés potentielles liées à la confidentialité nécessaire de certains dossiers, de certains échanges oraux, mais aussi des conséquences négatives sur la concentration des équipes et les interactions au sein d'un même service dissous dans un espace partagé avec tous [voir l’extrait ci-dessous].

Capture écran 3 – extrait rapport expertise
Extrait du rapport d'expertise.

En conclusion, le rapport estime que les risques psycho-sociaux pour les salariés n'ont pas été correctement évalués et que le projet manque de préparation et de visibilité pour les élus du personnel. Ceux-ci réclament dans leur courriel du 17 mai une « évaluation des risques professionnels et des conséquences en termes d’orientations humaines, organisationnelles et techniques ». Ils déplorent « l’absence de définition des modalités de fonctionnement et d’organisation du nouveau mode de fonctionnement en flex office ».

DRH sur le départ

Ces incertitudes se greffent sur un contexte social déjà difficile lié à la chute de l'activité aéroportuaire depuis l'apparition du Covid-19 mais pas seulement. Dès janvier 2020, Mediacités avait révélé le malaise social qui règne au sein de l'entreprise reprise par Vinci Airports en 2016. Une situation résumée par le contrôleur de sécurité de la Caisse d'assurance retraite et de la santé au travail (Carsat), entendu par le cabinet d'experts : « Il a souhaité mettre en avant le contexte de RPS [risques psycho-sociaux] important au sein d’ADL (…). Il a évoqué une très forte prégnance de l'insécurité de la situation de travail, compte tenu de la situation économique et sanitaire et de l'historique de l'entreprise. »

En témoigne ce salarié, qui a décidé de profiter du dispositif de rupture conventionnelle collective après trente années passées à Lyon Saint-Exupéry. « Ils nous ont usés, confie-t-il à Mediacités. Vinci, c'est un groupe coté mais peu humain. » « Depuis qu'ils sont là, on enchaîne les départs volontaires, les départs forcés, les réorganisations… », liste celui qui se dit triste de quitter une « belle famille ». Un sentiment d’amertume partagé par un autre salarié, qui nous a contacté deux fois, anonymement, par téléphone : « Je crains d'être démasqué et les représailles. Mais il y a vraiment des pratiques managériales inadmissibles au sein de cette entreprise… »

« Il était plus "ressources humaines" que "nettoyeur" »

Cerise sur le gâteau ? Dans un mail envoyé au début du mois, Tanguy Bertolus a annoncé aux salariés le départ du directeur des ressources humaines (DRH), en poste depuis septembre 2018. « Pierre Bel m'a fait part de son souhait de quitter l'entreprise », écrit le directeur sans donner plus de détails. D'après nos informations, le DRH quittera son poste fin juin pour créer sa propre société. Pierre Bel n’a pas retourné nos messages et Aéroports de Lyon n’a pas répondu à nos questions sur les raisons de son départ.

« Je crois qu'il a essayé de faire ce qu'on lui demandait le plus humainement possible mais on l'a obligé à faire le ménage, confie un élu du personnel qui souhaite rester anonyme malgré la protection dont il bénéficie au titre de son mandat. Il était plus "ressources humaines" que "nettoyeur". » Ce n’est peut-être pas anodin de sa part : dans le rapport d'expertise consacré au projet Hub21, les auteurs écrivent que « Monsieur Bel, directeur des ressources humaines, n'a pas répondu à nos sollicitations »…


Retrouvez l'ensemble des révélations de Mediacités sur la gestion de l'aéroport Lyon Saint-Exupéry par Vinci sur notre page spéciale : 

https://www.mediacites.fr/lyon/laeroport-lyon-saint-exupery-au-regime-vinci/

Isabelle Jarjaille
Journaliste indépendante​ depuis 2011​, j'enquête sur la gestion des services publics par le privé et son impact sur les finances publiques.​ ​Mon livre enquête "Services publics délégués au privé, à qui profite le deal ?" est sorti le 27 mars 2018​. ​Je suis également en charge du cours Techniques d'enquête en licence Info Com à l'IUT de Lannion et je porte un projet d'éducation aux médias dans deux lycées agricoles. Je suis membre du bureau du Club de la presse de Bretagne, pour promouvoir les médias et ceux qui les font au quotidien : les journalistes, notamment les pigistes.