Une tempête médiatique… En mars dernier, coup sur coup, Mediacités, Libération et France info révèlent l’ampleur des violences sexistes et sexuelles qui minent l’École normale supérieure de Lyon (ENS). Depuis le début de l’année, les témoignages de victimes de harcèlement ou de viol s’étaient multipliés, sous l’effet d’une libération de la parole, alors que la direction était accusée de ne pas réagir à la hauteur du problème. Et depuis ? Trois mois plus tard, Mediacités est retourné au sein du prestigieux établissement de Gerland, qui forme des enseignants-chercheurs et prépare aux carrières dans la haute fonction publique.

Deux jours après la publication de notre précédente enquête, le 24 mars, Ali Saïb, directeur de cabinet de la ministre de l’Enseignement supérieur Frédérique Vidal, saisit l’Inspection générale de l’éducation, du sport et de la recherche (IGESR). « Plusieurs témoignages dénonçant des actes de harcèlement et d’agressions sexuelles à l’ENS de Lyon ont été rendus publics ces derniers jours, évoquant par ailleurs le manque de réactivité de la direction », écrit-il [voir la lettre ci-dessous].

Lettre de mission_ ENS de Lyon

Il missionne les limiers de l’IGESR « à identifier les freins et les lacunes en [matière de lutte contre les violences sexistes et sexuelles] et éventuellement la responsabilité de chacun dans la situation de tension que connaît l’école aujourd’hui ». Comme nous l’avions écrit, l’ENS accusait alors un retard criant dans la mise en place d’un dispositif pérenne de prise en compte de ces violences, alors même que des discussions étaient engagées depuis plus de trois ans entre la direction, les élus (étudiants et du personnel) et les membres du service médical.

Discussion cordiale versus leçon de morale

Trois inspecteurs sont dépêchés sur place. Ils auditionnent des représentants du conseil d’administration et du comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT). Des élus du personnel, étudiants et des agents administratifs sont aussi questionnés, en présentiel, pendant plus d’une heure. Combien précisément ? Contactée, la direction de l’ENS ne souhaite pas communiquer sur l’inspection avant la remise du rapport de l’IGESR, qui devrait être publié « dans quelques semaines », nous a fait savoir le ministère de l’Enseignement supérieur. Pas sûr toutefois que le document soit rendu public...

Discussion cordiale pour les uns, désagréable leçon de morale pour les autres : les auditions, qui se sont achevées le 11 mai dernier, ont laissé des impressions mitigées. « On nous a clairement fait comprendre que nous n’étions pas constructifs, regrette Françoise Morel-Deville, représentante CGT du personnel, et qu’il nous fallait tendre la main pour apaiser les tensions au sein des instances. » Référence au CHSCT houleux qui s’est tenu le 5 février.

Ce jour-là, comme Mediacités l’avait raconté, la réunion tourne à la foire d’empoigne entre une partie des élues et la direction de l’école alors que sont présentés les résultats d’une enquête édifiante sur les violences sexistes et sexuelles subies à l’ENS, en grande majorité par des femmes. « Les inspecteurs n’ont clairement pas apprécié que nous reproduisions des comptes-rendus du CHSCT sur le site de notre syndicat, relate Camille Borne, secrétaire de ce même comité et représentante CGT du personnel. Or tout est parfaitement légal. A partir du moment où nous sommes élus, nous devons rendre des comptes. Pour la direction, cela devrait être pareil. »

« Ils nous ont demandé s’il ne faudrait pas interdire l’alcool sur le site »

Tous les « auditionnés » avec lesquels nous nous sommes entretenus nous ont par ailleurs rapporté qu’au cours des entretiens, les inspecteurs insistaient sur le lien entre les violences sexistes et sexuelles et les soirées alcoolisées. « À leur arrivée, on leur a fait faire un tour de l’école, rapporte Camille Borne, et ils sont passés devant des fûts de bière vides. Ils nous ont demandé si nous trouvions cela normal, s’il ne faudrait pas interdire l’alcool sur le site… » « Ce serait complètement contre-productif, s’agace une autre personne interrogée par l’IGESR, qui requiert l’anonymat. D’une part parce qu’à la place d’un alcool contrôlé on aurait de l’alcool "illicite" ; d’autre part parce que cela occulterait les vrais problèmes : l’absence de formation aux violences sexuelles et la culture sexiste qui sévit à l’ENS comme dans l’ensemble de l’enseignement supérieur. »

De fait, dans plusieurs récentes affaires de harcèlement où les mis en cause étaient des enseignants et des encadrants, l’alcool n’entrait pas en ligne de compte. D’après une enquête de l’Observatoire des violences sexistes et sexuelles publiée en octobre 2020, l’alcool n’est qu’une des quatre principales causes du problème aux côtés de l’effet de groupe et de la pression pour être bien intégré, de l’impunité pour les personnes ayant commis ce type d’actes et de l’éducation des étudiants.

Un ami de la ministre

Mediacités a contacté les trois inspecteurs de l’IGESR. Aucun n’a souhaité s’exprimer. Leurs profils n’indiquent pas une connaissance poussée de la problématique des violences sexuelles et du harcèlement. Rattaché au cabinet du ministre de l’Éducation nationale depuis 2012, l’inspecteur général Edouard Leroy affiche un intérêt prononcé pour le budget, les ressources humaines, la politique immobilière ou encore le développement durable. Sa collègue Michèle Weltzer, professeure agrégée d’allemand, a été directrice académique des services de l’éducation dans le Bas-Rhin avant de rejoindre le corps des inspecteurs généraux. C’est une spécialiste des réseaux franco-allemands.

Quant à Stéphane Villar, le dernier du trio, il a été directeur de cabinet du recteur de l’académie d’Aix-Marseille entre 2013 et 2015, un certain Ali Saïb, le directeur de cabinet de Frédérique Vidal, signataire de la lettre de mission. Interrogé sur le choix de ces inspecteurs, le ministère de l’Enseignement supérieur n’a pas donné suite à nos demandes d’éclaircissements.

À l’ENS de Lyon, la proximité entre Stéphane Villar et le collaborateur de Frédérique Vidal n’est pas passée inaperçue, alors que le directeur Jean-François Pinton compte parmi les proches de la ministre. Tous deux sont passés par l’université de Nice. « Et l’une des premières choses que Jean-François Pinton a faite en arrivant à la présidence de l’école, c’est de nommer comme membre extérieur du conseil d’administration une certaine Frédérique Vidal, souligne Claude Danthony, élu à ce conseil depuis trente ans. Elle a d’ailleurs siégé une fois sur deux, ce qui n’est pas si mal pour une personnalité extérieure ! »

Cette amitié peut-elle peser sur le rapport de l’inspection générale ? « Nous avons présenté des échanges de mails et plusieurs documents attestant du manque d’initiative, voire d’intérêt de la présidence sur la question des violences sexistes et sexuelles. Je n’ose pas croire que cela n’aura aucune conséquence », veut croire Camille Borne, la secrétaire du CHSCT.

Une « cellule action » à l’action

En attendant la copie de l’IGESR, les étudiants et enseignants ont appris le départ, en septembre prochain, de l’influente Sylvie Martin, vice-présidente chargée de la scolarité des étudiants. Officiellement, cette agrégée de russe fait valoir ses droits à la retraite. Mais dans les couloirs de l’ENS, on interprète ce départ comme un fusible qui saute en pleine inspection. Comme pour apaiser les tensions. En début d’année, un rapport sur la santé et la formation des normaliens, mené par des élus étudiants, dénonçait les méthodes de gestion de la scolarité de la part de la directrice des études [voir l'extrait ci-dessous]. Plusieurs témoins évoquaient l’angoisse de voir leur plan d’études retoqué par Sylvie Martin et d’avoir à défendre leur projet face à elle.

RapportENS

Autre changement notable, vendredi 9 avril, soit deux semaines après la médiatisation des affaires de harcèlement et d’agressions sexuelles au sein de l’école, le CHSCT adoptait – enfin ! – un nouveau dispositif de lutte contre ces violences. Chaque victime peut dorénavant se signaler sur la boîte mail générique ( signalement.violences.discriminations@ens-lyon.fr) via un formulaire anonymisé. Elle peut également choisir son interlocuteur parmi les 11 membres de la « cellule action ». Celle-ci regroupe le ou la chargée de mission Égalité, les référents Égalité, un membre de la direction des ressources humaines, un autre de la direction des affaires juridiques et institutionnelles, des représentants du service médical, la référente violences du CHSCT ainsi que deux élus étudiants.

Après cette étape d’écoute, un rapport est rédigé et si la victime donne son accord, les membres du dispositif proposeront différentes solutions : auditions de témoins, demande d’enquête administrative, proposition de conseil de discipline, signalement par le CHSCT, signalement au procureur de la République par l’ENS de Lyon, demande de protection fonctionnelle.

La cellule s’est d’ores et déjà saisi des dossiers en attente. Pour certains d’entre eux, une enquête administrative interne a été initiée. Dans un mail envoyé le 4 juin dernier à l’attention de l’ensemble des personnels de l’établissement, Jean-François Pinton, a annoncé avoir fait appel à un prestataire privé afin de superviser ces enquêtes. Il s’agit du groupe Egaé cofondé par la très médiatique militante féministe Caroline De Haas. Cette « agence de conseil » s’est spécialisée dans le conseil et la lutte contre les violences sexistes et sexuelles, notamment sur les lieux de travail. Selon nos informations, Caroline De Haas devrait intervenir en personne lors d’un CHSCT extraordinaire de l’Ecole normale supérieure ce lundi 14 juin.            

« Rappeler aux uns et aux autres les différences entre un outrage, une agression ou un harcèlement »

Ce nouveau dispositif d’écoute et de signalement se révèle ambitieux et conforme à ce que réclamaient les élus étudiants et du personnel. Pour Clément Luy, représentant des étudiants au conseil d’administration, « la médiatisation a clairement aidé à faire bouger les choses rapidement ». Mais la mission de l’inspection générale pourrait se révéler à double tranchant sur « la cellule action ». D’après les témoignages recueillis à la sortie des auditions, les inspecteurs ne seraient pas favorables à la présence des élus étudiants au sein du dispositif.

« On nous a dit qu’ils étaient trop jeunes et trop fragiles pour recueillir la parole des victimes, confie Camille Borne, alors même qu’ils portent ce dossier depuis plusieurs années. Si on les retire, la cellule ne fonctionnera pas. » « Quelle que soit la décision, les élus étudiants seront amenés à écouter des témoignages, pense l'un des membres de la cellule action qui a souhaité garder l’anonymat. Pour des raisons évidentes de proximité, ce sont vers eux que se tournent la majorité des victimes. La seule différence c’est qu’à l’intérieur de la cellule, ils bénéficieront d’un cadre protecteur et de formations préalables. »

Cette « cellule action » a déjà bénéficié de deux journées de formation aux violences sexistes et sexuelles, en visio-conférence, dispensée par deux membres de la Conférence permanente des chargé.e.s de mission Égalité et Diversité, une association qui regroupe des chargés de mission Egalités de divers établissements de l’Enseignement supérieur. « Il s’agissait surtout de rappeler aux uns et aux autres les différences entre un outrage, une agression ou un harcèlement, à l’aide d’exemples concrets détaillés, raconte un participant. Nous avons aussi appris qu’il était possible d’effectuer un signalement anonyme au procureur, ce que peu d’entre nous savaient. Cela permet à la victime de ne pas subir les conséquences sociales de sa dénonciation avant d’être protégée juridiquement. »

Une dernière journée de formation est prévue courant juin. Et, d’après les éléments communiqués par la direction de l’ENS, l’ensemble des encadrants de l’école participeront à un webinaire de sensibilisation avant le mois de juillet. Dernières retombées en date de la tempête médiatique du mois de mars.    

Suite à la forte médiatisation des faits de harcèlement et d’agressions sexuelles à l’ENS de Lyon au printemps, nombre d’interlocuteurs nous ont répondu qu’ils préféraient attendre la publication du rapport de l’inspection générale avant de s’exprimer. La direction de l’école n’a pas souhaité communiquer sur le sujet, même si elle nous a fourni quelques éléments de réponse par mail sur les récents dispositifs mis en place. Contactés par Mediacités, les trois inspecteurs missionnés par l’IGESR n’ont pas donné suite à nos demandes d’entretien.