Des étudiants qui manifestent dans les couloirs en scandant « Violences sexistes, école complice ! » [voir la vidéo plus bas]. Une réunion qui vire au pugilat entre des représentantes du personnel et une direction accusée de rester sourde au problème du harcèlement [lire plus bas]. Des dizaines de témoignages de persécutions, d’agressions ou de viols qui affluent en quelques semaines. Depuis le début de l’année, la prestigieuse École normale supérieure de Lyon (ENS), qui forme des enseignants-chercheurs et prépare aux carrières dans la haute fonction publique, est secouée en interne par le sujet des violences sexistes et sexuelles.

De sources étudiantes, à ce jour, six dossiers concernant ce genre de faits ont été constitués suite à des signalements. Pour cinq d’entre eux, il s’agit d’un agresseur pour plusieurs victimes. « On n’a jamais eu à traiter autant d’affaires d’un seul coup, raconte Léna, élue étudiante au conseil d’administration de l’établissement depuis trois ans. C’est assez difficile psychologiquement. »

L’affaire Duhamel (dans son livre La Familia Grande, Camille Kouchner accuse son beau-père, le politologue Olivier Duhamel, d’inceste à l’encontre de son frère), qui a précipité le départ du directeur de Sciences Po Paris Frédérique Mion, a servi de catalyseur. Sa médiatisation a entraîné une avalanche de témoignages au sein des Instituts d’études politiques à travers le hashtag « #SciencesPorcs » [lire sur Mediacités : Violences sexuelles : les errements de Sciences Po Lyon]. L’ENS n’est pas restée imperméable à ce mouvement. Pour les élues étudiantes de l’école, ce climat a aidé nombre de victimes à témoigner.

« Les confinements successifs ont aussi joué, ajoute Léna, parce qu’en tant que victime on évite les conséquences sociales immédiates de l’accusation. Il est plus facile de témoigner lorsqu’on ne doit pas revenir physiquement à l’école, qui constitue un cercle très restreint dans lequel tout le monde se connaît. » Autre explication de cette augmentation brutale de signalements : le départ d’un des agresseurs. « Il a suffi qu’il s’éloigne pour que d’un coup, quatre ou cinq femmes se mettent à parler », poursuit l’étudiante. Un phénomène connu : les victimes de violences sexuelles consentent souvent à témoigner lorsqu’elles sont sûres qu’elles ne croiseront plus les responsables.

Registres inconnus

Face à cette libération de la parole, les représentantes interviewées par Mediacités se disent démunies, ne sachant pas toujours comment orienter les victimes. Dans un mail qu’il nous envoyé en réponse à nos questions, le président de l’ENS, Jean-François Pinton, assure que « les personnes victimes ou témoins d'agissements ou de propos relevant de la discrimination, du harcèlement ou d’une agression sont invitées à contacter les référent.es Egalité, ainsi que toute personne dans l'école susceptible de les écouter et de les orienter, et/ou à faire un signalement sur les registres dédiés ». « Les registres dédiés » ? Les référents Egalité, sorte de vigies pour lutter, en interne, contre les discriminations, n’en ont pas connaissance. « Si nous ne sommes pas au courant, les élèves ne doivent pas l’être non plus… », ironise Camille Martin, l’une des deux référents nommés par la présidence.

Pour des raisons de confiance et de proximité, les victimes étudiantes se tournent d’abord vers leurs élus. « La direction ne se rend pas compte de tout le travail que cela représente, car tous les dossiers ne remontent pas jusqu’à elle », déplore Léna. « Ils prennent tout cela en pleine figure, sans formation, alors qu’ils n’ont qu’une vingtaine d’années », observe Camille Borne, représentante CGT du personnel au sein de l’établissement.

« Elles ont l’impression d’être piégées par les enjeux de scolarité et de parcours professionnel »

De fait, les cas de violences sexistes et sexuelles remontent lentement la chaîne de l’administration. Une des raisons tient au fait que les victimes redoutent les conséquences sociales et académiques de leur accusation. « Elles ont l’impression d’être piégées par les enjeux de scolarité et de parcours professionnel, relate Camille Martin. Dans les débats, on entend toujours cet exemple de la victime qui accuse à tort… Alors que la plupart du temps, nous faisons face à des personnes qui minimisent ce qu’elles ont subi et qui peuvent se heurter à des réactions assez hostiles, dans leurs groupes d’amis par exemple. »

La référente salue le travail réalisé par Les Salopettes, l’association féministe de l’ENS, qui a développé un discours bienveillant à l’égard des victimes. Son site internet recense des informations précises sur les différents qualificatifs de violences sexuelles, les recours possibles et l’attitude à adopter devant un témoignage.

Le but ? Briser le sentiment de culpabilité. « Encore aujourd’hui, on remet assez vite en cause la parole des victimes, dénonce Zoé, élue au conseil des études et de la vie étudiante (CEVE) de l’école. On cherche des preuves matérielles alors qu’on sait que dans ce genre de dossier, il n’y en a pas. Et même quand on en a, des affaires passent sous le tapis. C’est une blague entre élues à l’ENS, mais on a l’impression que pour qu’une affaire soit prise au sérieux, il faut qu’il s’agisse d’un viol avec violence en plein cours devant tout le monde. »

Nombre de violences sexuelles se révèlent plus « insidieuses ». « On a beaucoup de cas de manipulations psychologiques, raconte l’étudiante, surtout dans le milieu associatif et militant. Il s’agit par exemple d’étudiants plutôt âgés, qui se sont construit une aura, connus pour "se taper" les premières années. Or, il y a un énorme écart entre une élève qui débarque à l’ENS, à peine sortie de prépa, et un thésard qui donne des cours, traîne avec des agrégés. On n’est plus vraiment étudiant à ce stade-là. »

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L'Ecole normale supérieure de Lyon. Photo : N.Barriquand/Mediacités.

La sensation que l’école ne prend pas au sérieux toutes les victimes est renforcée par la difficulté de faire appliquer les mesures conservatoires au sein de l’ENS. Ces mesures, prévues dans le cadre de la circulaire du 9 mars 2018 relative à la lutte contre les violences sexistes et sexuelles dans la fonction publique, permettent à l’établissement d’interdire l’accès au site universitaire à un agresseur sans que cela n’entame la présomption d’innocence. D’après les représentants étudiants, elles sont rarement appliquées - interrogée sur ce point, la direction de l’ENS n’a pas souhaité réagir -, quand ce n’est pas la victime qui est pénalisée. Clément, également élu au conseil d’administration, relate le cas d'une plaignante qui a été placée en télétravail à 100%. « Nous sommes intervenus et avons réussi à obtenir une alternance d’une semaine sur deux entre elle et l’agresseur présumé, se souvient-il, même si ce n’était pas satisfaisant. »

Confiance rompue

Dans la lutte contre les violences sexistes et sexuelles, entre les étudiants et la direction de l’école, la confiance semble rompue. Le 5 février dernier, une réunion du CHSCT (Comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail), dont Mediacités s’est procuré un compte-rendu, a viré au dialogue de sourds. Lors de cette séance, les représentantes du personnel dévoilent les résultats d’une enquête réalisée au sein de l’école entre juillet et septembre 2019 (leur présentation a été retardée par le confinement puis le re-confinement).

Sur la base de 165 réponses (63% de femmes et 36% d’hommes), près de la moitié des répondantes (46%) disent avoir subi des discriminations sexistes. Un quart d’entre elles (26%) confie avoir subi plusieurs fois des attitudes suggestives, obscènes ou gênantes, et 15% des agressions sexuelles sous la forme de gestes déplacés sur les parties sexuelles. 9% déclarent avoir été embrassées de force, plusieurs fois pour certaines. « Les collègues et camarades de classe sont cités par la majorité des répondantes-victimes comme étant à l'origine du harcèlement », précise Françoise Morel-Deville, élue CGT, devant les personnes extérieures à l’école et les supérieurs hiérarchiques. Le rapport indique enfin que les faits rapportés se sont déroulés en grande majorité dans les locaux de l’ENS mais aussi dans le cadre de missions et de déplacements académiques ou sur le trajet domicile-travail.

« De nombreuses affaires de viol ont émergé à l’ENS de Lyon, il est temps que cela s’arrête ! »

Face à ces chiffres et alors que des représentantes du personnel reprochent à la direction de ne toujours pas prendre la mesure du problème - elles pointent l’absence d’une « procédure de signalement et de recueil de témoignages » - le ton monte. « Il faut bien mesurer les mots utilisés », tance le directeur général des services Lyasid Hammoud. « De nombreuses affaires de viol ont émergé à l’ENS de Lyon, il est temps que cela s’arrête ! », réplique, agacée, Camille Borne (CGT), qui dénonce « le déni » et « le charabia » de l’école. Les élus étudiants lui apportent leur soutien. Jean-François Pinton en appelle « à la modération », alors que la conseillère prévention, Anouk Bedino, quitte la réunion, « en raison du stress induit par le déroulement de la séance ».

« Oui, la réunion a été très violente, commente Camille Borne. On attendait de la part de l’école une position claire et honorable. Qu’on nous dise : "Oui, il y a des viols et des agressions mais on va s’en sortir. On va tout faire pour que cela ne se reproduise plus". Car c’est ici, dans l’antichambre du pouvoir, qu’on peut éviter les scandales à venir. »

Ce 5 février a laissé des traces. Plusieurs élues nous ont confié avoir vécu cet échange comme une négation des violences qui s’exercent sur les étudiantes, les enseignantes et les chercheuses de l’ENS. Une semaine plus tard, pour répliquer à la médiatisation de cet incident sur les réseaux sociaux, Jean-François Pinton s’est fendu d’un mail sur la boîte utilisée par l’ensemble des personnels afin d’assurer que « le sujet de la lutte contre les violences sexistes et sexuelles est trop important pour ne pas laisser la place à la mesure et au dialogue ».

Néanmoins, force est de constater que « le dialogue », engagé depuis au moins quatre ans, a produit des résultats plus que mitigés. Deux membres du service médical ont été formés à mieux recueillir la parole des victimes, et une référente « violences » participe désormais au CHSCT. Mais peu de moyens leur sont octroyés et il n’existe pas encore de réel plan de prévention. Quant aux référents Egalité nommés par la présidence et chargés à la fois de transmettre une culture de l’égalité, d’œuvrer à une plus grande mixité dans certaines filières et de lutter contre les violences sexistes et sexuelles, ils ne bénéficient toujours pas de décharge horaire qui leur permettrait de passer plus de temps à recueillir la parole des victimes et à les accompagner.

Collages et manifestation

« Des violeurs impunis dans vos amphis », affirmaient, ces dernières semaines, des collages sur les murs de l’École normale supérieure [voir la photo ci-dessous]. « Les violences sexistes et sexuelles ont un énorme impact sur la scolarité, affirme Yan Li Le Dantec, référent Egalité aux côtés de Camille Martin. Même si les victimes arrivent à finir leur diplôme, ce n’est pas le cas pour toutes. Souvent, elles n’auront pas réalisé le parcours qu’elles avaient en tête en arrivant à l’école et les violences exercées à leur encontre auront des conséquences sur leurs carrières, surtout si les agresseurs sont dans les même filières. »

D’après Camille Borne, l’impatience exprimée par ces collages ou une manifestation, le 25 février, qui s’est terminée par l’intrusion de dizaines d’étudiants dans les bureaux de la direction, est aussi à mettre sur le compte d’une certaine lassitude. Les affaires de harcèlement et d’agressions sexuelles qu’a connues l’école, il y a trois ans [lire sur Mediacités : A l’ENS Lyon, la culture du silence face à des affaires de harcèlement], n’ont pas entraîné de réelles et profondes discussions sur le sujet.

L’école ne reste pas les bras croisés, défend Jean-François Pinton. Auprès de Mediacités, le président de l’ENS rappelle qu’un groupe de travail dédié à la lutte contre les violences sexistes et sexuelles planche actuellement sur l’élaboration d’un nouveau dispositif d’écoute. Il s’agira d’une adresse mail à laquelle les victimes pourront envoyer anonymement leur témoignage avant d’être orientées vers des médecins, des psychologues ou la direction des ressources humaines. « Ses travaux devraient s'achever dans le courant du printemps, affirme le président de l’école. Y participent des représentants de l'administration, la référente "violences" du CHSCT, des élus et des personnels (enseignants-chercheurs et administratifs). Quant aux élu.es étudiant.es, ils et elles se joignent aux travaux dédiés aux problématiques des VSS [violences sexistes et sexuelles]. »

Pour parer à la vague de signalements de ces derniers mois, la présidence vient toutefois de mettre en place un dispositif transitoire. Les deux référents Egalité sont chargés de relever les témoignages laissés sur la boîte mail. Une mouture réduite du modèle proposé lors du CHSCT du 5 février, qui laissait à la victime la possibilité de choisir son binôme d’écoute parmi une liste d’intervenants.

« Il y a des tensions entre ce que la direction pense qu’on doit faire et ce que nous voyons sur le terrain, indique Yan Li Le Dantec. Elle ne souhaite pas qu’il y ait trop de monde dans cette cellule pour que le dispositif ne se transforme pas en usine à potins. C’est compréhensible. Mais si on réduit le nombre de personnes habilitées à recueillir la parole des victimes, on augmente la pression sur ces mêmes personnes. On peut désigner des gens différents pour chaque dossier. » En 2018, une initiative analogue n’avait fonctionné que quelques mois, faute à de violents désaccords, sur l’anonymat des victimes notamment.

« On ne se dénude pas sans avoir vérifié que les gens autour avaient envie de voir quelqu’un tout nu »

Le « plan Egalité » du ministère de l’Enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation, changera-t-il cette fois-ci la donne ? Tous les établissements de l’enseignement supérieur doivent d’ici au 1er mai 2021 proposer un plan destiné à améliorer l’égalité femmes-hommes et lutter contre les violences sexistes et sexuelles, ce qui inclut la mise en place d’un dispositif d’écoute pérenne. La présidence de l’ENS nous a confirmé le recrutement d’une chargée de mission Egalités. Elle pourrait faire partie de la cellule d’écoute aux côtés des deux référents.

« La fiche de poste est en train d’être créée, précise Yan Li Le Dantec. On ne connaît pas encore toute l’étendue de ses futures missions. Pour nous, ce serait précieux d’avoir une personne assurant des missions de formation des personnels, des enseignants et des étudiants. » Cela permettrait d’initier une réelle politique de prévention, aujourd’hui largement assumée par les étudiants de l’école. En septembre dernier, leurs élus ont, pour la première fois, organisé deux demi-journées de sensibilisation des primo-arrivants aux questions des violences sexistes et sexuelles.

« La fédération des associations de l’ENS Lyon a aussi rédigé une charte du comportement associatif en 10 points avec un laïus sur le consentement, ajoute Zoé. Elle rappelle par exemple le fait qu’on ne se dénude pas sans avoir vérifié que les gens autour avaient envie de voir quelqu’un tout nu. En début d’année, le texte est affiché partout. » Ces initiatives ont contribué à créer un consensus progressiste qui étonne parfois les nouveaux étudiants.

« Quand je suis arrivée en 2019, j’étais impressionnée par l’ambiance. Alors que nous organisions des soirées avec plusieurs centaines de personnes, je ne m’étais jamais sentie autant en sécurité. Nous échangions beaucoup autour du sexisme et des rapports de domination, confie Zoé, jusqu’à ce que je réalise que ce consensus soit l’objet de disputes violentes, notamment via les groupes d’étudiants sur les réseaux sociaux. » L’étudiante en a tiré une conviction : « Ce climat d’ouverture n’est pas acquis, c’est un combat permanent ».

Dès le mois de janvier, nous avons été alertés par des élus étudiants sur une hausse brutale des signalements concernant des cas de harcèlements, d’agressions sexuelles et de viols. Ces cas remontent parfois à deux ou trois ans. Comme il est rapporté dans l’article, certaines victimes ont attendu que leur agresseur ait quitté l’école pour témoigner. Après avoir échangé avec certaines d’entre elles et devant leur refus de voir leur vécu faire l’objet d’un traitement médiatique, nous n’avons pas raconté leurs histoires personnelles mais celles-ci nous ont permis de mieux saisir comment l’ENS prenait (ou non) en charge le dossier des violences sexistes et sexuelles. Contacté dès le début de notre enquête, via le service communication de l’établissement, le président de l’école Jean-François Pinton a répondu à quelques-unes de nos questions par mail.


A (re)lire sur Mediacités :