Allô, la préfecture ? Voisins et élus demandent des actes aux services de l’Etat dans le dossier Béton lyonnais, une centrale à béton installée au nord de la commune de Décines-Charpieu, pointée du doigt depuis près de dix ans pour des entorses à la réglementation environnementale et administrative. Les riverains à l’origine des premières plaintes contre l’entreprise et un collectif d’associations de défense de l’environnement ont envoyé fin septembre un recours gracieux au préfet du Rhône pour demander la fermeture immédiate de l’exploitation et la remise en état du site.

« Force est de constater que les mises en demeure ne produisent pas les effets attendus », estime le courrier rédigé par leur avocat Edouard Raffin. Selon lui, « cette société et son dirigeant se moquent du droit et gagnent du temps ». Fin octobre, les militants ont organisé une manifestation baptisée « Protégeons l’eau potable » à proximité de la centrale.

Dépôts sauvages, soupçons de pollution aux hydrocarbures...

Depuis plusieurs années et comme Mediacités l'a révélé précédemment, cette petite entreprise est dans le viseur de la Dreal, la police environnementale. Installée en partie dans le périmètre de protection rapprochée de la zone de captage de La Rubina, la centrale à béton continue d’exploiter un pompage illicite, malgré plusieurs mises en demeure de la préfecture lui demandant de le reboucher. Cette zone de captage est pourtant stratégique, puisqu’elle peut être utilisée en appoint pour alimenter le Grand Lyon en eau potable, en complément de celle de Crépieux-Charmy.

Ce refus d'obtempérer s’ajoute au dépôt sauvage de déchets, aux soupçons de pollution aux hydrocarbures ou au rejet des eaux de nettoyage dans le sol, documentés par les services de l’Etat et dont Mediacités s'est fait l'écho dans plusieurs articles [voir l'encadré ci-dessous].

Après un premier coup de semonce dès 2011, les arrêtés préfectoraux et les demandes de mise en conformité se sont empilés depuis 2019. A l'origine de la réaction des services de l'Etat, la mobilisation de la famille Ghomann, qui réside juste à côté de la centrale à béton. Elle s'est d'abord estimée victime de nuisances, avant d’orienter son discours vers la protection de l’environnement. En vain.

« Béton lyonnais n’a plus rien à se reprocher sur le plan environnemental »

Le forage illicite, principale source d’inquiétude, n’était toujours pas comblé cet été, comme l’ont constaté les services de l’Etat. Or, l’entreprise est soumise à une astreinte financière de 50 euros pour chaque jour de retard dans la mise en conformité. Elle aurait déjà payé près de 10 000 euros, fait savoir son avocat, Christophe Neyret, qui conteste ce montant devant la justice administrative.

Béton lyonnais avait formulé un recours pour contester la mise en demeure préfectorale de 2019. La société estimait que le forage était situé en dehors de la zone de protection rapprochée et que l’interdiction d’utiliser le pompage était « disproportionnée » dans la mesure où les analyses effectuées sur place démontraient « l’absence de pollution de l’eau ». En juillet dernier, le tribunal administratif a rejeté ces arguments et confirmé les mises en demeure et les astreintes financières. Un rapport d’expertise daté de janvier 2021 confirmait bien la présence d’un captage dans ce périmètre, a également rappelé la justice. Béton lyonnais a fait appel de cette décision.

« La réalité, c’est que c’est un conflit de voisinage, pas un problème environnemental. Béton lyonnais n’a plus rien à se reprocher sur ce plan », estime maître Neyret, qui assure que le dialogue entre l’entreprise et l’administration est « excellent ». Selon l’avocat, le forage litigieux serait sur le point d’être rebouché, le temps de régler des « questions techniques », les déchets présents sur le terrain de la centrale à béton sont « en train d’être débarrassés » et la fosse où se déversaient les eaux usées à même le sol a été « remise en état ».

Saisine du procureur de la République

Ce discours ne convainc pas les écologistes du Grand Lyon, mobilisés sur le dossier. « Ça n’avance pas. C’est perturbant de constater l’impuissance publique dans cette affaire », regrette Anne Grosperrin, vice-présidente (EELV) de la Métropole de Lyon, chargée du cycle de l’eau. « Nous avons actionné tous les leviers possibles de notre côté, en concertation avec les riverains et les associations. A présent, il faudrait une intervention du préfet », plaide-t-elle.

L’élue s’est associée à la maire de Décines-Charpieu, Laurence Fautra (LR), pour interpeller par courrier la Dreal et saisir le procureur de la République de Lyon. Fin 2020, le parquet a déjà ouvert une enquête à la suite d’un signalement des services environnementaux de l'Etat. Sans effet pour le moment. Sollicitée par Mediacités et malgré plusieurs relances, la préfecture du Rhône n'avait pas répondu à nos questions au moment de notre publication. 

« L’Etat manque de prudence sur la protection de l’eau »

Pire aux yeux de ses détracteurs, Béton lyonnais a effectué une nouvelle demande de forage, cette fois en dehors du périmètre de protection rapprochée de la zone de captage d’eau potable. L’autorisation pourrait arriver d’ici à la fin de l’année. « Nous sommes dans notre droit, nous respectons les règles en vigueur », estime l’avocat de la société. La perspective inquiète Anne Grosperrin : « Ce forage sera juste à côté du périmètre protégé. Compte tenu de l’historique de cette entreprise, l’Etat manque de prudence sur la protection de l’eau. »

En attendant une hypothétique intervention du préfet, le dossier Béton lyonnais a connu un dramatique rebondissement en mars dernier, avec le décès d’un ouvrier après une chute dans une machine à béton. Cet accident, qui interroge sur le respect des conditions de travail et des mesures de sécurité au sein de l’entreprise, a conduit le parquet de Lyon à ouvrir une autre enquête.

Mathieu Périsse
Mathieu Périsse collabore avec Mediacités Lyon depuis juin 2017, convaincu de la nécessité d’une information locale indépendante et percutante. Lyonnais de naissance, il a d’abord travaillé pour la radio (Radio France, RTS), notamment lors de reportages longs-formats à l’étranger (Afghanistan, Biélorussie, Chypre, Burkina Faso…). Membre du collectif de journalistes We Report, il écrit régulièrement pour Mediapart, journal pour lequel il a enquêté pendant un an sur la pédophilie dans l’Eglise catholique (également en lien avec Cash Investigation).