"Vinci Airports : bonnes affaires et opacité financière à travers toute la France"… Non, ce n’est pas le nouveau slogan du premier gestionnaire d’infrastructures aéroportuaires de France (dont Nantes-Atlantique), mais ce que nous inspirent les découvertes réalisées au fil de nos enquêtes sur la filiale du géant du BTP. Il y a un an nous révélions ainsi les bénéfices réalisés par le groupe dans le Grand Ouest, au détriment des collectivités et notamment de la région Bretagne. Hier, nous révélions comment il s'enrichissait avec les aéroports d'Auvergne-Rhône-Alpes, sur le dos du contribuable. Aujourd'hui, nous voici à Nantes où le champion français des concessions (aéroports et autoroutes) continue tranquillement de prospérer sur l'échec du projet Notre-Dame-des-Landes.

Pour bien comprendre, un petit retour en arrière s’impose. Dans le contrat signé en 2010 entre l’État et Vinci-Airport pour la construction de Notre-Dame-des-Landes, une clause prévoit qu’à partir de l’année suivante (2011, donc), les compagnies aériennes pré-financent la construction du futur aéroport, via une hausse annuelle de 2% (hors inflation) des redevances aéroportuaires versées pour l’utilisation de la plateforme Nantes-Atlantique. Stockées en trésorerie par Aéroport du Grand Ouest, filiale de Vinci Airports chargée du projet, ces sommes doivent servir au financement du futur aéroport.

Or, alors que le projet est définitivement enterré depuis le mois de janvier 2018, ce pré-financement se poursuit. « La dernière commission consultative économique pour fixer les tarifs date de novembre 2017, assure Jean-Pierre Bes, le président du Syndicat des compagnies aériennes autonomes (Scara). Depuis, il y a une totale omerta et nous n'obtenons aucune réponse de la part de la Direction générale de l'aviation civile. » Selon Air-France KLM, ces versements auraient un impact direct sur les usagers, car les compagnies les répercutent sur la redevance par passager. Résultat, celle-ci s’élève à 6,67 euros à Nantes, contre 5,01 euros à Bordeaux ou 5,33 euros à Rennes.

https://www.mediacites.fr/enquete/nantes/2018/10/11/petites-manips-et-grosse-cagnotte-apres-notre-dame-des-landes-vinci-prospere-dans-le-ciel-de-louest/

Les compagnies craignent de voir leurs redevances s'envoler avec Vinci

Sans réponse de la DGAC sur le montant total de cette « cagnotte » qui dort actuellement dans les caisses d’AGO (Vinci), les compagnies aériennes ont mené leur propre audit. Ses conclusions figurent dans les propositions qu’elles ont transmises cet été à la Commission nationale du débat public (CNDP), dans le cadre du débat sur le réaménagement de Nantes-Atlantique. On peut y lire que, selon elles, la réserve d'AGO s'élevait à 121 millions d'euros, fin 2017. Une somme que les compagnies craignent de voir définitivement s’envoler, alors que l’État prévoit de résilier le contrat avec l'exploitant d'ici à 2021.

Les compagnies aériennes estiment que « ces fonds doivent permettre de financer les aménagements nécessaires à la remise à niveau, et au développement, des infrastructures aéroportuaires nantaises ». De fait, ils seraient plus que bienvenus : dans son compte rendu de débat, publié en septembre, la CNDP estime que les seuls investissements de remise à niveau de Nantes-Atlantique (parkings pour avions supplémentaires, réfection de la piste actuelle, etc.) s’élèvent entre 120 et 150 millions d'euros... En clair, et à condition que l’État l'impose à Vinci, une partie du réaménagement de l'actuel aéroport pourrait être financé grâce à cette réserve. Un juste retour des choses, étant donné que le projet qu’elle était destinée à financer n’est plus à l’ordre du jour.

Contacté à plusieurs reprises, le ministère ne nous a pas répondu. Du côté d'AGO, on indique que « malgré nos demandes de clarification auprès de l’État, la décision politique d’abandon de Notre-Dame-Des-Landes ne s’est toujours pas traduite contractuellement, et AGO attend les dispositions de l’État pour déterminer l’affectation de ces montants ».

https://www.mediacites.fr/enquete/lyon/2019/10/22/aeroports-dauvergne-rhone-alpes-vinci-senrichit-sur-le-dos-du-contribuable/

Attention : une cagnotte peut en cacher une autre

Une manière de botter en touche dont Vinci est coutumière. D’autant plus coutumière que cette réserve n’est pas la seule dont il bénéficie. Le concessionnaire des aéroports de Nantes-Atlantique et de Saint-Nazaire doit également 39,1 millions d'euros à l’État, d'après un document officiel que nous nous sommes procuré. Une somme qui correspond à la part que l’État devait toucher annuellement sur le chiffre d'affaire de Nantes-Atlantique et Saint-Nazaire et qui n'a pas été versée depuis 2011.

En attendant la fin de son contrat de concession, et alors qu’elle n’a engagé que 9 millions d’investissement pour le projet Notre-Dame-Des-Landes, selon les estimations du Conseil d’Etat, l'entreprise continue donc de capitaliser. Sans que l’État ne semble s'en préoccuper. Quant à savoir dans quelle mesure ces montants reviendront à terme aux usagers et au contribuable suite à l'abandon du projet, cela relève de la mission impossible puisque nos questions restent pour l'instant sans réponse.

Décision fin octobre pour le réaménagement

Le gouvernement devrait annoncer d'ici à la fin octobre l'option retenue pour le réaménagement de l'aéroport, si l'on en croit le calendrier annoncé par la députée de Loire-Atlantique LREM Valérie Oppelt. Dans un communiqué du 23 octobre, celle-ci privilégie la solution d'une piste transversale, qui éviterait le survol de Nantes. Ce ballon d'essai, lancé par la candidate LREM aux élections municipales de Nantes, préfigure-t-il la décision du gouvernement ? Du côté du Collectif des citoyens exposés au trafic aérien (Coceta), on estime que cette option n'est pas envisageable du fait « des vents de travers qui rendraient les atterrissages extrêmement complexes », assure Jöel Sauvaget, son président.

Cette association d'opposants au réaménagement et de défenseurs d'un transfert spécule plutôt sur les déclarations du sous-préfet Baptiste Mandard, le 9 octobre dernier, sur France 3. Le fait qu'il ait assuré qu'il n'y aurait pas d'arrêt de l'activité pendant les travaux signifierait, selon le Coceta, que l’État a choisi la solution d'une piste en V. Dans ce cas, les avions survoleraient notamment Rezé. La première option est évaluée entre 420 et 500 millions d'euros dans le bilan de la CNDP. La deuxième option entre 370 et 450 millions d'euros.

Isabelle Jarjaille
Journaliste indépendante​ depuis 2011​, j'enquête sur la gestion des services publics par le privé et son impact sur les finances publiques.​ ​Mon livre enquête "Services publics délégués au privé, à qui profite le deal ?" est sorti le 27 mars 2018​. ​Je suis également en charge du cours Techniques d'enquête en licence Info Com à l'IUT de Lannion et je porte un projet d'éducation aux médias dans deux lycées agricoles. Je suis membre du bureau du Club de la presse de Bretagne, pour promouvoir les médias et ceux qui les font au quotidien : les journalistes, notamment les pigistes.