Mardi 7 décembre, dans la soirée, un groupe de catholiques a empêché la tenue du concert de la chanteuse suédoise Anna von Hausswolff, prévu dans l'église Notre-Dame-de-Bon-Port à Nantes. Issus en grande partie de la mouvance intégriste, les manifestants ont scandé des prières, entonné des chants pour dénoncer le caractère « sataniste » du spectacle. Une aberration pour Eli Commins, le directeur du Lieu unique, qui organisait le spectacle. « Elle s'est déjà produite dans une quarantaine d'églises ou de cathédrales et il n'y a jamais eu de problème », expliquait-il mercredi dans les colonnes d'Ouest-France.

Le concert devait initialement se tenir dans l'église Saint-Clément, l’un des lieux qui accueille les catholiques traditionnalistes nantais, avant que le diocèse de Loire-Atlantique ne le déplace à Notre-Dame du Bon-Port, une église jugée plus ouverte. Ce qui n’a pas suffi à refroidir les manifestants. Parmi eux figuraient notamment l’abbé Philippe Guépin, de l’association Saint-Pie-V (sédévacantistes) , mais aussi des prêtres et fidèles de la fraternité intégriste Saint-Pie-X, en rupture avec l’Église catholique.   

graph cathos 2

En Loire-Atlantique, le nombre de catholiques intégristes est estimé à environ 1 500 personnes. Soit 2,5% des quelques 60 000 personnes se déclarant catholiques pratiquants dans le département. En avril 2019, Mediacités avait consacré une longue enquête à cette frange de l’Eglise, à l’occasion d’un procès en « abus de faiblesse » intenté au chef de file des sédévacantistes, l’abbé Philippe Guépin. Nous nous intéressions à leur foi, mais aussi à leurs liens avec l’extrême-droite et aux méthodes, parfois limites, utilisées pour se financer. Vous pouvez la retrouver dans son intégralité ici, mais nous en publions quelques extraits ci-dessous. 


« A Nantes, les catholiques se disputent une part du catho ».
Extraits d'une enquête publiée en 2019 : 

(...)

Même s’il a « horreur de parler d’argent », l’abbé Guépin convient aujourd’hui encore que ce don a été « un coup de pouce formidable » pour sa communauté. « Je n’allais pas faire la fine bouche alors que je galérais pour réunir la somme [nécessaire à la construction de son église, la « chapelle du Christ-Roi», un ancien hangar de 600 mètres carrés, situé rue d’Allonville, à deux pas de la gare de Nantes et du Jardin des Plantes, NDLR]. » La plaignante lui aurait apporté, à elle seule, 30 % des fonds nécessaires. Grâce à elle, le tour de table a été bouclé « en trois mois », là où les héritiers de la propriétaire lui en avaient donné quatre ! Mais « donner c’est donner, reprendre c’est voler », s’agace l’ecclésiastique, toujours « ahuri » par les deux perquisitions et les neuf heures de garde à vue auxquelles il a eu droit.

Entre un « abus de faiblesse » et la générosité d’une paroissienne zélée, il est vrai que la frontière juridique est ténue. Le parquet de Nantes s’était d’ailleurs « posé des questions » sur un autre « don » de 266 000 euros effectué par une autre fidèle. Mais son « état de faiblesse » n’avait finalement « pas été avéré » par la police judiciaire. « Cela fait trente-huit ans que je vis ici… Les gens savent bien que je ne suis ni un gourou, ni un escroc, martèle l’abbé. Si j’avais des casseroles aux pieds, cela se saurait. »

Abbe Guepin Nantes une
L'abbé Guépin, devant la chapelle du Christ-Roi à Nantes/ / Photo : Guillaume Frouin

Un montage fiscal « tout à fait régulier »

En attendant, pour réaménager et meubler cet ancien hangar à bois, l’abbé n’a pas pu compter sur le diocèse de Nantes, avec qui il est en « guerre » ouverte. Bancs et statues ont donc été récupérés chez des brocanteurs. Le monumental autel en marbre de Carrare – qui pèse « dix tonnes » – provient, lui, de l’ancienne chapelle de l’hôpital de Rouen. Et ce sont ses ouailles qui se sont chargées, en grande partie, des travaux. « On a aucune subvention… Si j’avais fondé un groupe de rap ou de rock, on en aurait eus tous les mois », maugrée ce fils de paysan. « Je vis de la charité de mes fidèles, le fisc a pu le vérifier. Les familles me laissent une petite offrande quand je vais visiter des malades. Çà me paye mon gasoil. » Et du gasoil, l’abbé Guépin en a besoin : depuis la confiscation de son SUV Peugeot 3008 par la justice, il s’en est fait « offrir » un autre par un paroissien.

L’abbé Guépin parcourt en effet « 5 000 kilomètres par mois » : il a racheté en 1980 « pour dix francs symboliques » une chapelle en ruines à Treillières, à 15 kilomètres au nord de Nantes, où il célèbre des messes tous les dimanches matins. « Notre-Dame-des-Dons » peut accueillir 150 personnes, contre 200 à la chapelle du Christ-Roi. L’abbé Guépin est aussi devenu propriétaire d’une chapelle à Montauban-de-Bretagne (Ille-et-Vilaine), à 35 kilomètres à l’ouest de Rennes. Sa communauté loue enfin une chapelle du XVIIe siècle à La Baule et gère une école privée hors contrat à Saint-Sébastien-sur-Loire. Des biens détenus pour la plupart par des sociétés civiles immobilières (SCI) qu’il préside : ce montage « tout à fait régulier » lui permet de « récupérer la TVA », avait-il expliqué lors de son procès.

« Grande vigilance » de la Miviludes

Les sédévacantistes ne bénéficient pas, il est vrai, du régime fiscal favorable réservé aux grandes religions. « Ils sont placés au même plan que les Témoins de Jéhovah ou la Scientologie », résume Dominique Beloeil, qui enseigne l’histoire contemporaine de l’Église au séminaire de Nantes et a rédigé sa thèse sur le concile Vatican II, à l’origine du schisme. Selon lui, ces catholiques radicaux font aussi l’objet d’une « grande vigilance » de la Miviludes (Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires). « Les mouvements catholiques dissidents, de la Fraternité sacerdotale Saint Pie X aux mouvements sédévacantistes, ont suscité 30 interrogations, écrivait-elle dans son rapport 2017. Dans cette mouvance, qui attire là encore des jeunes, on trouve des discours religieux qui masquent à peine le racisme et particulièrement l’antisémitisme. »

Les Renseignements généraux suivent « de très près toutes leurs réunions », assure Dominique Beloeil. « Ils sont proches d’une extrême-droite violente », explique le chargé de mission à la Direction de l’enseignement catholique (DEC) de Loire-Atlantique. « Mais pas une extrême-droite façon Front National. Plutôt une extrême-droite royaliste, avec une vision assez fantasmée de la politique. » Contacté, un policier des RG n’a pas répondu à nos appels pour confirmer ce point.

Un contrat moral entre le diocèse et Saint-Pie X

Prieure st-pierre
Le chantier de la nouvelle église de la Fraternité Saint Pie X (avril 2019)/ Photo : Guillaume Frouin

Reste que les sédévacantistes ne sont pas les seuls à s’opposer à l’Église officielle, loin s’en faut. La Fraternité sacerdotale Sainte-Pie X (FSSPX), mentionnée dans le rapport de la Miviludes, est solidement implantée à Nantes, dans le quartier Saint-Félix. Ses fidèles sont ceux de l’archevêque Marcel Lefebvre (1905-1991), figure de l’opposition au concile Vatican II et excommunié en 1988 pour avoir ordonné quatre évêques traditionalistes sans l’aval de Rome.

Connue localement sous le nom de « Prieuré Saint-Louis », la FSSPX érige actuellement une église flambant neuve rue François-Bruneau. Des travaux à 2 millions d’euros financés par un emprunt et les dons des fidèles. Avec Rome, les liens ne sont plus aussi radicalement coupés qu’auparavant : pendant le chantier, la Fraternité a été autorisée par l’évêque de Nantes à célébrer ses messes dans la magnifique – mais sous-utilisée – chapelle de l’Immaculée-Conception, entre le château des Ducs de Bretagne et le Jardin des Plantes.

Cette proposition « généreuse » et « juste » de Mgr Jean-Paul James a toutefois été doublée d’un « contrat moral », rappelle le père Hubert Vallet, prêtre de la paroisse Saint-Jean-Paul II vers qui Mediacités a été renvoyé par le service communication du diocèse. « Ils ne doivent pas tirer à boulets rouges sur nous dans leurs homélies », résume-t-il. « Cette main tendue est nouvelle et encore inimaginable il y a vingt ans : c’est comme si, aujourd’hui, on transformait une église en mosquée », compare de son côté l’historien Dominique Beloeil. Un « arrangement juridique » a aussi été trouvé pour que les mariages de la FFSPX soient reconnus officiellement par l’évêque, note le père Hubert Vallet.

L’église Saint-Clément en garde alternée

Ce nouveau « dialogue » n’avait rien d’une évidence : pour contenir le départ des partisans de Mgr Lefebvre en 1988, le Vatican avait autorisé les tenants de la messe en latin qui ne se sentaient pas prêts à quitter l’Église à célébrer leurs messes dans des églises diocésaines. Un courant concurrent de la FSSPX, en somme, destiné à siphonner ses effectifs… A Nantes, on retrouve ces « intégristes intégrés » sous la bannière de la Fraternité sacerdotale Saint-Pierre (FFSP) : ils se partagent donc, encore aujourd’hui, les créneaux horaires de l’église Saint-Clément [Là où devait initialement se tenir le concert d’Anna von Hausswolff, le 7 décembre 2021], au nord du Jardin des Plantes, avec le curé de la paroisse. Une garde alternée qui donne lieu à un étonnant ballet, auquel Mediacités a pu assister le mardi 19 mars dernier [en 2019, NDLR] : après la messe traditionaliste de 18h30, autel et cierges sont remis à leur place pour la messe ordinaire qui suit juste après, tel un changement de décor à l’entracte d’une pièce de théâtre… Au passage, l’assistance – qui remplissait à demi l’église Saint-Clément pour l’office de la FSSP – a fondu de moitié.

« Ils s’anathémisent les uns les autres »

Si le rapport de forces global reste favorable à l’Église officielle, les chiffres qui circulent témoignent de la vitalité des courants traditionalistes : la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X (FFPSX) compterait « un millier » de fidèles à Nantes, selon Dominique Beloeil, soit « à peu près autant » que sa concurrente de la Fraternité sacerdotale Saint-Pierre (FSSP). Les sédévacantistes, eux, seraient « 400 tout au plus ». Mais « ce n’est pas le nombre qui compte », balaie l’abbé Guépin, qui ne manque pas une occasion de fustiger la « contre-Eglise » des « modernistes ». Ces « misérables » et ces « impies » ont « saccagé » et « trafiqué la messe » traditionnelle, martelait-il encore dimanche matin, lors de son sermon hebdomadaire à la chapelle du Christ-Roi. Sous sa chaire et sous les effluves d’encens, près de soixante-dix fidèles de tous âges – parfois poussettes en main – l’écoutent religieusement. Seuls signes distinctifs : femmes et fillettes ont la tête voilée d’un châle et les jupes longues sont de rigueur. Comme aux offices de la FSSPX.

« François ne peut pas être le pape des catholiques, mais seulement des modernistes : il œuvre à (…) l’invasion de l’Europe par l’islamisme », précise l’abbé Guépin. Il reproche d’ailleurs au pape actuel de « soutenir Macron » en appelant la population à accueillir « les soi-disant migrants et réfugiés ». « Nous sommes envahis par l’Islam, la charia est en passe de se mettre en place », met-il en garde. A l’écouter, l’abbé ne serait pas complètement isolé dans son combat : il entretient « quelques relations épisodiques » avec les prêtres des autres courants traditionalistes, en dépit de leurs « compromissions ».

L’historien Dominique Beloeil relativise : « Les sédévacantistes considèrent les fidèles de la FSSPX au mieux comme des traîtres. Ils s’anathémisent les uns les autres : sur internet, dans les forums, il est très facile de s’excommunier mutuellement… C’est un monde où on vise la pureté et où on cherche à éliminer le mal. Un peu comme lors des purges de l’époque stalinienne, où on allait de scission en dissidence. »

Enquête parue le 4 avril 2019, par Guillaume Frouin

Benjamin Peyrel  et  Guillaume Frouin (PressPepper)
Co-fondateur de Mediacités et rédacteur en chef de son édition nantaise. Avant de me lancer dans cette aventure, j'ai débuté au quotidien La Croix et suis passé par différentes rédactions avant de rejoindre L’Express et d'écumer préfectures et sous-préfectures pendant dix ans. Je m’intéresse notamment aujourd’hui aux montagnes de données que les collectivités comme les citoyens produisent quotidiennement et aux moyens de les utiliser pour faire avancer le débat public.