Place Beauvau, à Paris, les lettres en provenance de Lille s’empilent sur le bureau de Gérard Collomb. Cette semaine, le nouveau ministre de l’Intérieur en a reçu au moins deux. La première est signée Martine Aubry, maire de Lille ; la seconde, François Lamy, député (PS). Leur objet ? Alerter le premier flic de France sur l’explosion du trafic de drogue dans la métropole nordiste, après qu’un homme « très défavorablement connu des services de police » a été abattu en pleine rue, dans le quartier de Moulins, dimanche 28 mai. Dans les deux courriers, les termes sont peu ou prou les mêmes : Lille y est décrite comme une « plaque tournante du trafic de drogue », où les moyens de la police seraient notoirement insuffisants pour endiguer le phénomène.

Extrait de la lettre du 29 mai 2017 adressée par Martine Aubry à Gérard Collomb
Extrait de la lettre du 29 mai 2017 adressée par Martine Aubry à Gérard Collomb

Extrait de la lettre du 29 mai 2017, adressée par François Lamy à gérard Collomb
Extrait de la lettre du 29 mai 2017, adressée par François Lamy à Gérard Collomb

Certes, Lille n'est pas encore le Baltimore sauvage et gangrené par la dope dépeint par David Simon et les auteurs de la série The Wire. Mais depuis plusieurs années, les forces de police, les élus, les associations et la presse s’inquiètent –à juste titre– de la multiplication des points de deal à ciel ouvert dans certains quartiers de la métropole, de la violence grandissante qu’ils génèrent et du cauchemar vécu par les voisins, victimes involontaires de ces trafics. Début janvier, Mediacités avait, par exemple, effectué une plongée dans les secteurs de Wazemmes annexés par les trafiquants. En mars 2016, dans une longue enquête, La Voix du Nord citait une évaluation confidentielle de la police selon laquelle une tonne d’héroïne était dealée chaque année rien que sur les boulevards Sud, de la porte de Valenciennes au boulevard de Metz.

Depuis, les affaires de trafic on continué d’émailler la chronique lilloise:

Le Parisien - 7 avril 2017
Le Parisien - 7 avril 2017

France Bleu - 9 août 2016
France Bleu - 9 août 2016

La Voix du Nord - 6 février 2017
La Voix du Nord - 6 février 2017

On pourrait multiplier les exemples à loisir... Depuis deux ans, rares sont les semaines sans descentes, interpellations, saisies, courses poursuites voire règlements de comptes à coups d'armes à feu.

Dans ces conditions, rien d'étonnant à ce que les élus appellent l’État à la rescousse. Pour appuyer leur demande Martine Aubry et François Lamy avancent plusieurs explications à la recrudescence du trafic ces dernières années. Pêle-mêle, on trouve dans leurs lettres la proximité des frontières belge et néerlandaise, la qualité ou le prix des produits vendus dans les rues de la métropole. Pour y voir plus clair, Mediacités s’est penché sur différentes sources, comme les – trop rares - rapports de l’Office centrale pour la répression du trafic illicite des stupéfiants (OCTRIS) ou ceux de L’Institut national des hautes études de la sécurité et de la justice (INHESJ).

Intéressants sur le plan national, ils n’offrent cependant qu’une vision globale très éloignée de la réalité du terrain. Cette expertise locale, nous l’avons trouvé auprès de l’Observatoire français des drogues et toxicomanies (OFDT). Créé en 1993, cet organisme parapublic dispose d’une véritable indépendance scientifique. Surtout, il publie depuis maintenant 15 ans un rapport annuel sur les « Tendances récentes sur les usages de drogue » (Trend) dans une demi-douzaine de villes françaises, dont Lille. Une mine d’informations, issues directement de la rue, qui offrent un éclairage nouveau sur différents points. Extraits.

1. Les Lillois sont-ils plus drogués que le reste des Français ?

Commençons par une bonne nouvelle : la réponse est non. Au contraire, si l’on en croit les rapports publiés par l’OFDT depuis 2001, ainsi que le baromètre Santé de l’Inpes, les taux d’expérimentation dans les départements du Nord et du Pas-de-Calais sont même légèrement inférieurs aux moyennes nationales. 24 % des 15-64 ans y ont testé au moins une fois le cannabis (contre 32,1% en France métropolitaine), 2% la cocaïne (3,6%), 1% l’héroïne (1,2%) ou encore 2% l’ecstasy (2,6%). Si la drogue circule bien largement à Lille, ce ne sont pas forcément ses habitants qui la consomment. Ce qui corrobore l'idée de «tourisme des stupéfiants» évoquée par Martine Aubry dans sa lettre à Gérard Collomb. L'OFDT ne dit d'ailleurs pas autre chose : « on remarque des individus, vivant dans des régions voisines, voire parfois beaucoup plus lointaines et qui se déplacent vers la métropole lilloise dans le seul but de se procurer des produits. Lille constitue ainsi indéniablement un pôle d’attractivité en ce qui concerne l’accès à différents produits psychoactifs. »

2. Quel rôle la proximité des frontières belges et néerlandaise joue-t-elle ?

Sans surprise, il est crucial. « Via les grands ports d’Anvers, Amsterdam et Rotterdam, ces deux pays sont des portes d’entrée majeures pour la cocaïne qui arrive en Europe, ainsi que des zones de production importantes pour la production d’herbe de cannabis et de drogues de synthèse. (…) Dès lors, cette situation assure une disponibilité globale importante des produits illicites non seulement dans les métropoles de la région comme Lille, mais aussi dans les zones périurbaines et rurales », notent les rédacteurs du rapport. Autre conséquence de cette proximité, les interpellations liées aux stupéfiants sont plus nombreuses qu’ailleurs. Depuis une quinzaine d’année, l’ex-région Nord - Pas-de-Calais descend rarement du podium national, où elle retrouve généralement la région parisienne et la Corse. Un signe néanmoins de la recrudescence des trafics observée ces dernières années, la part des infractions « stupéfiantes » dans la délinquance régionale est passée de 5,6 % en 2009 à 6,8 % en 2014, soit une augmentation de 22 % en six ans

3. Les prix sont ils moins élevés qu’ailleurs en France ?

Oui et non. C’est un argument mis en avant par François Lamy dans sa lettre à Gérard Collomb, mais tout dépend quelle substance on considère. Comme le montre le graphique ci-dessous, les tarifs observés à Lille sont peu ou prou les mêmes que dans les autres grandes métropoles françaises pour le cannabis ou l’ecstasy-MDMA. En revanche, si la cocaïne se situe dans le bas de la fourchette tarifaire, l’héroïne y est plus de deux fois moins chère qu’ailleurs !

 

Source: OFDT (rapports Trend 2015 et 2013)

Plus que les prix, l’OFDT insiste sur deux autres caractéristiques lilloises : la disponibilité des produits, jugée « très grande et continuelle » et le « sens du commerce » des revendeurs : « A Lille, on peut se procurer de l’héroïne ou de la cocaïne pour de petites sommes (10, 20€), ce qui n’existe pas ou très peu dans d’autres grandes villes. Lille a parfois été qualifiée de "supermarché de la drogue" tant la disponibilité des produits est grande (et accessibles en petite quantités), comparativement au reste de la France. (...) En milieu urbain, les réseaux de deal de cités adoptent de plus en plus des techniques commerciales à l’efficacité croissante pour attirer leur clientèle : horaires de présence et de vente très étendus, multiplication des points de vente pour quadriller le territoire, possibilité, pour les usagers précaires, d’acheter en petites quantités (en dessous du gramme), relances téléphoniques, etc. » Bref, le progrès fait rage.

4. Quels enjeux financiers ces trafics représentent-ils ?

Ils sont considérables. Selon une étude de l’INHESJ et de l'Université Lille 2, publiée en octobre 2015 (mais dont les chiffres datent de 2010), le marché des drogues illicites en France est estimé à 2,3 milliards d’euros . Soit quelques centaines de millions de moins que la branche téléphonie mobile du groupe Free en 2017 et 121 fois plus que le budget attribué en 2016 à la Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives (Mildeca)…

Si de tels chiffres n’existent malheureusement pas au niveau local, d’autres parus dans la presse ou récoltés auprès de sources policières permettent de se faire une idée des sommes en jeu. « Un point de deal peut rapporter jusqu’à 15 000 euros par jour », expliquait ainsi un policier lillois à la Voix du Nord, en 2016. Ce qui représente 450 000 euros par mois et près de 5,5 millions d’euros par an

5. Mais que fait la police ?

Ce qu’elle peut ! Dans les conditions décrites plus haut, rien d’étonnant à ce que ses services soient dépassés. Ils le reconnaissent d’ailleurs. Pourquoi ? Parce qu’ils manquent d’effectifs et de moyens, comme l'affirment leurs représentants mais aussi Martine Aubry. Parce que - l’approvisionnement étant facile et l’appât financier énorme - les réseaux renaissent immédiatement après des démantèlements pourtant réguliers. Mais surtout, parce qu’ils font face à des délinquants de plus en plus professionnels et de plus en plus violents. Là encore, le rapport local de l’OFDT est éclairant : « la profusion des réseaux de deal concentrés dans des espaces proches est parfois à l’origine de règlements de compte entre les bandes rivales qui se partagent l’espace public. Enlèvements, séquestration et tirs à l’arme lourde sont de plus en plus rapportés par la presse locale, mais également par la police. Les réseaux de deals sont marqués par la présence d’individus multirécidivistes, évoluant au sein d’organisations très structurées, avec de plus en plus souvent l’emploi de jeunes, voire de très jeunes – à partir de 11/12 ans parfois – comme guetteurs mais également comme vendeurs, puisqu’ils n’encourent pas les mêmes risques judiciaires, compte tenu de leur âge. La brigade des stupéfiants de Lille confirme que les saisies d’armes lourdes sont devenues fréquentes lors de démantèlements de réseaux, compliquant de fait leurs actions. Quand un lieu de deal est perquisitionné par la police, il faut en général à peine quelques heures pour qu’un autre réseau occupe l’espace. »

Benjamin Peyrel
Co-fondateur de Mediacités et rédacteur en chef de son édition nantaise. Avant de me lancer dans cette aventure, j'ai débuté au quotidien La Croix et suis passé par différentes rédactions avant de rejoindre L’Express et d'écumer préfectures et sous-préfectures pendant dix ans. Je m’intéresse notamment aujourd’hui aux montagnes de données que les collectivités comme les citoyens produisent quotidiennement et aux moyens de les utiliser pour faire avancer le débat public.