"Si la région ne se remet pas en question, on ne mettra pas 1,3 milliard d’euros dans l’économie régionale. » Lorsqu'il présente, le 30 juin, son plan de relance pour les Hauts-de-France en assemblée plénière, le président du conseil régional Xavier Bertrand a bien conscience que le montant mis en avant n’est pas gravé dans le marbre. Il prend d’ailleurs soin de terminer son intervention par un discret appel à ne pas trop se focaliser sur ce chiffre. « Les moyens budgétaires, c’est ce que regardent les observateurs, c’est ce qui crédibilise. Mais l’important, c’est la méthode », explique-t-il devant les conseillers.

Cette réserve est évidemment passée inaperçue. Le montant global de 1,3 milliard a été pris pour argent comptant par nombre de médias alors qu’il pose beaucoup de questions. Correspond-il aux moyens de la région ? Ou à une liste d'actions définies précisément ? Impossible de le dire aujourd'hui. A tel point qu'on peut se demander s’il n’est pas d’abord un outil de communication...

Xavier Bertrand n’a pas été le premier président de région à dégainer un plan de relance. Il a été devancé de plus d’un mois par Valérie Pécresse. Montant du package post-covid dévoilé le 28 mai par son homologue d’Ile-de-France ? 1,3 milliard d’euros également. Le 4 juin, c'était au tour de Laurent Wauquiez, le patron de la région Auvergne Rhône Alpes, de communiquer sur un dispositif à 1 milliard d’euros. De quoi fixer très haut la barre de la crédibilité. Au risque d’inciter les Hauts-de-France à se doper un peu pour l’atteindre ?

A examiner la délibération n°2020.01481 censée détailler « l’acte 1 » du plan de relance de la région nordiste, les soupçons sont permis. Des montants sont bien attribués à des têtes de chapitres, mais les mesures énoncées sous ces intitulés sont loin d’être toutes chiffrées. Il est impossible de reconstituer l’addition. Plus gênant, le document ne distingue quasiment jamais les mesures nouvelles des dépenses votées avant la crise. A la différence du plan de la région Ile-de-France, qui annonce une grosse moitié de redéploiements de budgets et le reste en crédits supplémentaires.

Voté à l’unanimité des élus régionaux - les élus d'opposition du Rassemblement national compris -, le dispositif intègre ainsi quasiment tout le budget annuel formation de la collectivité, soit 385 millions d’euros, au sein d'un volet à vocation plus sociale qu'économique - « Renforcer le capital humain et accompagner les plus fragiles ». Si la formation constitue bien un outil clé de la réinsertion alors que le chômage va exploser, il semble exagéré d’inclure la totalité des crédits de la collectivité en la matière et pas seulement les dépenses nouvelles. D’un trait de plume, ce sont près de 30 % de la « relance » régionale qui sont ainsi trouvés…

Plan_relance

Pour son deuxième volet en importance, le plan promet 470 millions d’euros d’investissements publics, dont « 341 millions pour des travaux dans les lycées, les ports et le patrimoine régional sur les 18 mois à venir. » Là encore, la pertinence du levier de la commande publique pour soutenir l’activité régionale n’est pas contestable. Mais on mesure mal le volume supplémentaire d’investissements par rapport à ce qui était déjà programmé avant le covid. Plus troublant, la délibération entretient la confusion quand elle évoque le futur chantier du Canal Seine-Nord Europe. Elle rappelle que la région mobilise 382 millions d’euros sur ce projet alors qu’il ne s’agit vraisemblablement que de démarrer la construction des ports, le canal n’étant pas attendu avant la fin de la décennie.

La consolidation du tissu économique et de l’industrie est le seul des cinq axes du plan de relance nordiste à distinguer la part des mesures nouvelles. Or celles-ci représentent moins du quart du total de cette ligne. Soit 45,5 millions d’euros sur 205 millions. Pour faire bon poids, la délibération intègre la subvention de 80 millions d’euros promise en échange de la construction d'une gigantesque usine de batteries électriques à Douvrin, dans le Pas-de-Calais. Peu importe que cet établissement lié au projet franco-allemand d'« Airbus de la batterie » ait été annoncé fin 2019 et qu’il ne prévoit pas d’ouvrir ses portes avant 2023.

Le modeste chapitre destiné à renforcer l’attractivité régionale (34 millions d’euros) se traduit par une liste disparate mélangeant des subventions à des programmes de recherche dans la santé, des aides à 63 clubs de sports de haut niveau et la distribution de 15 000 chèques-vacances de 200 euros à des salariés de la région ayant travaillé pendant le confinement. Cette dernière disposition ne coûte que 3 million d’euros. Elle est pourtant l'une de celles qui a été le plus médiatisée...

Tout reste à trouver, les bonnes idées et le financement

L’explication à toutes ces incohérences, on la trouve peut-être dans la bouche de Jean-Pierre Bataille, le conseiller régional chargé de rapporter le budget (le cabinet de Xavier Bertrand n'ayant pas répondu à nos demandes d'éclairage sur la délibération). « On a posé le grand principe, confie-t-il à Mediacités. Mais pour l’instant pas un euro n’a été voté pour le plan de relance. Je n’ai pas le début d’une ligne budgétaire. On a déjà modifié le budget pour tenir compte des mesures d’urgence prises pendant le confinement. On le remodifiera à la rentrée. » Impossible, donc, de chiffrer des actions qui restent encore à inventer. Xavier Bertrand effectue tout l’été la tournée des territoires, rencontrant élus, acteurs économiques et institutions pour déterminer avec eux les « bonnes idées ». De là à dire que « l’acte 1 » n’était qu’une ébauche...

Quant à Jean-Pierre Bataille - qui avoue ne pas avoir lu la délibération ! -, il se dit confiant dans la possibilité de réunir les 1,3 milliard d’euros annoncés par le président Xavier Bertrand. Que ce soit par des redéploiements de crédits, la mobilisation des copieux fonds des plans de relance français et européen. Voire, si nécessaire, par l’emprunt. Et il affirme que « toutes les dépenses en fonctionnement et en investissement seront exclusivement fléchées vers des actions de relance ». On ne demande qu’à le voir pour le croire…