Sujet explosif, la création d’une salle de consommation à moindre risque (SCMR) à Lille est revenue sur le devant de la scène le 5 février dernier. Après l’envoi d’un courrier à la maire de Lille le 22 janvier, les élus écologistes lillois ont interpellé Martine Aubry lors du dernier conseil municipal. Il y a en effet urgence si la Ville veut déposer un dossier au Ministère de la Santé pour obtenir l’ouverture d’un lieu permettant de prévenir les conduites dangereuses et éviter l’usage de drogues dans la rue, les parcs ou les cages d’escalier.

Le sujet est une arlésienne à Lille. Depuis 2010, il est sur la table. Lille est l’une des premières villes, malgré l’opposition de l’opinion publique, à s’être intéressée à ces expérimentations menées dans d’autres pays. Le débat reste vif entre ceux qui prônent la prévention de l'usage et la réduction des risques et ceux qui ne veulent pas d’exception à la lutte contre la drogue. Paris a ouvert en octobre 2016 le premier espace d’injections supervisées, adossé à l'hôpital de Lariboisière. Anne Hidalgo souhaite ouvrir de nouvelles salles mais le Préfet de Paris Didier Lallement y est opposé. Une deuxième structure est ouverte à Strasbourg, gérée depuis novembre 2016 par l'association Ithaque.

Le temps presse

C’est la loi santé de janvier 2016 qui a autorisé l’ouverture de ces SCMR pour une période d’expérimentation de six ans « à compter de la date d’ouverture du premier espace ». Celui de Paris, en l’occurrence. A mi-parcours, le 15 juillet 2019, le ministère des Solidarités et de la Santé publie un arrêté réduisant à un an la durée minimum de participation des salles à l’expérimentation (contre trois ans auparavant). Des projets peuvent donc débuter jusqu'en octobre 2021, financés par l’Etat à hauteur d’un million d’euros. Après, il sera trop tard.

« Tous les CAARUD (Centres d'accueil et d'accompagnement à la réduction des risques des usagers de drogues) ont confirmé le besoin urgent de lancer ce dispositif, a rappelé le conseiller municipal Stéphane Baly lors de la séance du conseil municipal du 5 février. C’était, Madame le Maire, l’un de vos engagements. La ville va-t-elle demander l’intégration d’une structure lilloise dans ce dispositif afin de permettre l’ouverture d’une salle avant fin octobre 2021 tel que le préconise la loi ? »

Page 16 de son programme municipal "Lille en Commun, Lille en Confiance", Martine Aubry a bien annoncé qu’à « moyen terme », la Ville expérimenterait « dans un lieu approprié l’ouverture d’une salle de consommation à moindre risque, pour prévenir les conduites dangereuses et éviter l’usage de drogues dans la rue, les cages d’escalier ou le métro ». La municipalité a commandé et co-financé une étude intitulée « Diagnostic des consommateurs des produits stupéfiants à Lille ». Une seconde étude réalisée par l'Observatoire français des Drogues et des Toxicomanies, l'association CEDRAGIR et l'ARS a été publiée en novembre 2020. Et l’édile ne fait pas marche arrière, a-t-elle sèchement assuré à Jérémie Crépel lors de la dernière séance du conseil municipal.

L’ancien élu à la santé EELV a en effet souligné qu’il ne croyait pas « qu’il y avait un consensus général à l’époque dans la majorité » et qu’il était « très content d’apprendre que c’est désormais le cas ». Une manière pour Jérémie Crépel de rappeler que des élus tels les docteurs Walid Hanna ou Marc Bodiot n’étaient pas favorables à l’ouverture d’une salle d’injections supervisées il y a quelques années. A l’été 2010, Walid Hanna, plus en qualité de médecin que d'adjoint au maire, déclarait d’ailleurs à La Voix du Nord : « L'assistanat, stop ! Je fais partie de ceux qui sont très prudents sur cette question. Qu'on fasse d'abord le bilan des produits de substitution, subutex et méthadone, qui sont proposés. »

« Faut arrêter ces gamineries ! »

Depuis, l’équipe municipale a changé. Et le binôme Marie-Christine Staniec-Wavrant et Jean-Claude Menault, élus chargés « d’étudier la mise en place d’espaces à Lille », va devoir montrer que la municipalité est prête à se battre pour obtenir sa SCMR. Face à ceux qui doutent de son engagement, Martine Aubry sort les griffes. « Franchement, Jérémie, il faut arrêter ! C’est dans notre programme ! a-t-elle recadré le 5 février. On n’est pas les uns contre les autres sur tous les sujets. Pour une fois qu’on défend quelque chose ensemble, reconnaissons-le ! Faut arrêter ces gamineries ! »

Majorité municipale et opposition écologiste sont donc d’accord pour accueillir une SCMR. Dans un courrier adressé aux co-présidents du groupe Lille Verte en date du 5 février dernier, le maire précise : « Le travail avec les associations et acteurs de l’addictologie du territoire est en cours. Nous travaillons aussi à l’identification des lieux les plus appropriés et sur le partenariat avec l’hôpital (...) Le CHU est intéressé par le projet, et pourrait déposer le dossier avec les différents acteurs, si la réflexion aboutit ».

Recherche local désespérément

La prudence est de mise. D’abord pour des raisons juridiques. « Les associations lilloises ont émis des réserves particulières lors d’une réunion en novembre, a expliqué Marie-Christine Staniec-Wavrant lors du conseil du 5 février. Si les CAARUD sont partenaires de salle de consommation, l’association pourrait être mise en accusation. Donc les CAARUD m’ont dit : on ne dépose pas de dossier. » Depuis les CAARUD ont travaillé conjointement et ont abouti à la création, la semaine prochaine, d’un groupement de coopération sociale et médico-sociale ( GCSMS )*. De quoi montrer à la Ville de Lille, à l’Agence Régionale de Santé (ARS) et au Ministère que tous ces acteurs accompagnent le même élan.        

« Lille est un des spots N°1 de consommation et de trafic de drogues, et notamment d’héroïne et cocaïne, explique le futur collectif. On a affaire à un public injecteur important avec toutes les problématiques liées à l’injection comme les risques d’hépatite ou des abcès. Il y a un vrai souci de santé publique et là, notre point fort, c’est d’apporter une réponse collective dans le portage de la salle de consommation à moindre risque. »

Sur le terrain, toutes ces structures sont dans l’impossibilité d’accompagner les consommateurs de drogue. Elles distribuent du matériel stérile (200 000 seringues ont été distribuées l’an dernier dans la métropole lilloise) à plus de 4 000 usagers mais elles n’en récupèrent qu’une moitié. Surtout, elles notent que la consommation ne faiblit pas, notamment à cause de la bonne qualité et des prix bas de la drogue à Lille. « Un espace d’inhalation est un besoin vital car les fumeurs de cocaïne sont en augmentation, explique Vincent Dubaele, directeur de service chez Itinéraires/Entr’Actes. En 2014, nos structures lilloises distribuaient 6 000 pipes à crack par an, on est aujourd’hui à plus de 30 000. » L'arrêté ministériel de juillet 2019 ouvre aussi l'accès des SCMR aux consommateurs de substances psychoactives par voie nasale ou par inhalation.

Le CHU de Lille, à travers le service addictologie du Professeur Cottencin, participe à l’élaboration du projet. « L’ARS va nous soutenir aussi, assure le GCSMS. Il faut que le maire de Lille candidate auprès du ministre car si on loupe le coche, on n’est pas sûr qu’il y aura de nouvelles expérimentations ». D’autant que d’autres villes comme Marseille ou Montpellier sont sur les rangs aussi.

Reste à savoir où pourrait ouvrir cette salle de 400 mètres carrés ? Equipement municipal, patrimoine immobilier du CHU de Lille, ou local d’un bailleur social, le quartier de Moulins, touché par la toxicomanie, fait partie des pistes. « C’est un quartier victime des consommations sur l’espace public donc il pourrait y avoir une acceptation plus facile des riverains qui y verraient leur intérêt », estime Jérémie Crépel. Le GCSMS est prêt à « batailler, expliquer, informer » les habitants qui pourraient être concernés par ce projet. « Il n’y aura pas de candidature tant que le lieu physique n’est pas trouvé, explique Patrick Le Stunff, directeur du pôle accueil de l’Abej. Sauf si le maire s’engage. »

La municipalité reste discrète sur ce dossier : nous n’avons pas pu interroger directement les élus de la majorité pourtant sollicités dès le 16 mars. « Les agendas des élus qui pourraient répondre sur ce sujet ne permettant pas de fixer un rendez-vous téléphonique cette semaine », indique le service de presse de la Ville. Une salle de consommation à moindre risque reste un sujet controversé. Et même si les élections sont terminées, le sujet demeure très sensible.

Qu’est-ce qu’une SCMR ?

La salle de consommation à moindre risque (SCMR), appelée parfois à tort « salle de shoot », apporte une réponse à l’enjeu sanitaire de la consommation de drogues. Ce centre d'injection supervisé (CIS) accueille en priorité les consommateurs d'héroïne ou de cocaïne par injection. Elle ne fournit pas de drogue. Elle permet de réduire les risques de mortalité des usagers grâce aux conditions d’hygiène et à la surveillance d’un personnel qualifié puisque la salle de consommation permet de réduire principalement les risques d'infection au VIH ou à l'hépatite C, en fournissant un lieu propre et sécurisé, des seringues non usagées. Elle représente aussi une opportunité pour l’accompagnement à la sortie de l’addiction. Elle permet d’éviter l’usage de drogues dans la rue, les cages d’escalier ou le métro et donc de retirer de l’espace public des comportements dangereux.

 

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« Ouverture d’une salle de consommation à moindre risques »
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